L’économie anglaise fait office, c’est selon, de modèle ou de repoussoir. Dans son intervention récente, le Président de la République s’est efforcé de faire valoir les bienfaits qui résultent des choix français. Nicolas Sarkozy semble pour sa part humer sans déplaisir le parfum de l’autre rive. Non que l’on prétende établir un bilan, mais peut-être faut-il s’interroger sur le rôle des croyances collectives dans le fonctionnement d’une économie.
Disons le : le modèle anglo-saxon, individualiste et libéral présente des aspects séduisants : il tient que l’initiative individuelle est la source de richesses et postule le pouvoir de l’individu sur son propre destin. Il semble offrir à chacun la chance de conduire son existence à son goût, au gré de ses efforts et de ses engagements. Le libéralisme travailliste, cependant, ne néglige pas le rôle des politiques publiques pour pallier les aspérités – certains diraient les béances – inégalitaires qu’engendre le modèle.
A l’inverse, le modèle français fait grand place au rôle de l’Etat, des organismes publics, des institutions collectives en général. Il suppose ainsi que la seule collection des jeux individuels est impuissante à produire un bien commun. Et le ferait-elle que le prix serait trop cher à payer en termes d’inégalités et de pauvreté. Les contempteurs du modèle français soulignent son inefficacité en termes de richesse collective, et mieux encore, en termes d’égalité. Telle peut apparaître la critique de Nicolas Sarkozy.
Peu nous importe ici la validité de ces esquisses. Elles sont impuissantes à décrire la réalité, faute de nuance. La préférence française pour l’égalité s’accomode bien de privilèges, et l’individualisme anglo-saxon souffre le succès d’entreprises collectives (Appollo n’est pas un projet privé). Les inégalités de revenus s’accroissent en France comme en Grande-Bretagne.
Ce qui nous occupe davantage, ici est le rôle de la doxa collective dans le succès (ou l’échec) d’une politique (ou d’un modèle) économique. Par doxa, on entend l’ensemble – plus ou moins homogène – de préjugés populaires, de présuppositions généralement admises et évaluées positivement ou négativement, sur lesquelles se fonde toute forme de communication
(source Wikipedia : Verbo »doxa »). Quel peut être l’effet économique des croyances et préjugés des agents en matière économique – d’une doxa économique ?
On sait que la science économique postule la rationalité des agents économiques ; ces derniers, en effets, cherchent à maximiser leur utilité. Ils privilégient les comportements qui leur paraissent répondre à leurs besoins. La science économique, cependant, a pu montrer qu’un comportement individuellement rationel peut aboutir à une résultat parfaitement irrationel collectivement (ou sous-optimal, en toute rigueur). On en trouvera illustration dans le paradoxe du concours de beauté proposé par Keynes, ou le fameux dilemne du prisonnier.
C’est, en effet, la qualité de l’information qui détermine le choix de l’agent. Or, ce dernier bénéficie d’informations imparfaites, de sorte que sa rationalité est limitée. Parmi les multiples facteurs qui peuvent affecter la connaissance de l’agent économique, il est plausible que sa doxa en matière économique influence significativement ses choix.
Ainsi, il est plausible que l’agent économique en France se trouve découragé par la croyance qu’il forme sur les capacités de l’économie française à permettre le succès de son entreprise. Il préfèrera, à raison de sa confiance dans l’économie nationale, conduire une carrière adminsitrative (par exemple), plutôt que de se lancer dans une activité qu’il estime tout à la fois peu rémunératrice et risquée. A l’inverse de l’agent américain.
Cette croyance de l’agent français, du reste, peut se trouver réalisée par le comportement des banques qui répugneront à financer son projet. On ne doit pas négliger que les banquiers eux-mêmes forment leur opinion et évaluent les chances de succès du projet qui leur est présenté (ou les risques d’insolvabilité qui résulteraient de son échec) à l’aûne de leur doxa économique. Pareillement, les leaders politiques peuvent hésiter à modifier l’état d’une législation à la mesure de l’idée qu’ils se font, non pas de sa cohérence économique, mais du succès qu’elle rencontrera chez les agents.
C’est ainsi l’ensemble des agents qui adopteront un comportement conforme à l’opinion qu’ils se sont formés sur le fonctionnement de l’économie. Dans une nation fortement persuadée du rôle positif de l’Etat dans l’économie, il est probable que les entreprises privées ne bénéficient pas du même crédit et de la même confiance que celles qui procèdent de l’initiative publique, ou qui bénéficient du concours de l’Etat.
Aussi, il n’est pas interdit de penser qu’une mesure de politique économique contrariant l’action de l’Etat, pertinente en théorie, rencontrera l’insuccès en France parce que les agents ne croiront pas à son efficacité et se refuseront à la mettre en oeuvre à l’échelle individuelle. La même mesure, qui trouve un accueil favorable dans la doxa d’autres agents, montrera son efficacité.
Une telle analyse conduit au pessimisme, car elle implique que les solutions économiquement rationnelles au vu des variables de la théorie économique ne fonctionneront pas car elles rencontrent la doxa des agents économiques. Faut-il pour autant en déduire que les doxas respectivent figent les modèles ?
Sans doute la formation d’un opinion est-elle difficile à maîtriser et infléchir. La doxa française du rôle positif de l’Etat – ce que l’on appelle la tradition colbertiste – hérite de plusieurs siècles (la doxa américaine du rôle négatif de l’Etat n’est pas moins héritée, d’ailleurs). Cependant, on peut imaginer que l’accroissement tangible de la circulation des opinions et des valeurs peut opérer dans le sens d’une altération rapide des certains éléments de la doxa économique en France.
Nous ne croyons pas, du reste, que les discours politiques ont à cet égard un effet créateur, mais un effet révélateur. A ce titre, la doxa véhiculée par Nicolas Sarkozy pourrait laisser penser que les opinions collectives sur la pertinence du modèle français évoluent.
Pour autant, c’est avec méfiance que nous apprécions l’état de la doxa économique en France.
- Les bases de la science économique sont largement ignorées. L’intérêt pour l’économie est du reste assez faible.
- Les leaders d’opinion (politiques ou médiatiques) véhiculent une vision caricaturale et manichéenne des doctrines économiques. Ainsi, les leaders progressistes font valoir que la doctrine keynesienne assure tout à la fois le plein emploi et l’augmentation (ou le maintien) des salaires, alors que la théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie postule la baisse des salaires réels (donc du pouvoir d’achat) pour mener au plein emploi (Voy. sur ce point, B. Guerrien, La théorie néoclassique, Economica 3e éd. 1989, p. 381).
- Le savoir économique lui-même est suspect, comme en témoigne, selon nous, le succès d’un titre absurde : « L’horreur économique » de Viviane Forrester. Il est vrai que l’économie repose sur le principe de la contrainte. En effet, la science économique s’efforce de répondre au problèmes nés de la rareté des ressources. La question qui se pose à l’économie est celle de la pertinence des choix (individuels et collectifs) dans l’allocation de ressources rares. Il apparaît parfois que la doxa française refuse purement et simplement de reconnaître l’existence de contraintes liées à la rareté.
- On ajoutera également, que la doctrine économique savante n’est pas épargnée par la doxa. Des études ont ainsi montré qu’une part importante des économistes français se reconnaissent dans les doctrines qui font une place importante au rôle de l’impôt et de l’Etat. A l’inverse, les économistes américains ont
une opinion moins divisée et plus orientée vers le libéralisme. On lira avec profit l’intéressant article de Bertrand Lemennicier sur ce point (de façon générale, on peut opportunément consulter son site)
Ce billet nous est inspiré par ce texte de François Obada sur les difficultés d’adoption d’un logiciel libre. On peut visiter son site.