Très inspiré par la lecture de ce billet sur Ceteris Paribus, j’ai écouté les émissions Contre Expertise, animées par Brice Couturier. L’une d’elle, en date du 17 août était dédiée au rôle et aux pratiques des medias français. Elle réunissait Philippe Cohen, Denis Jeambar, Philippe Karsenty et Samuel Jequier autour d’une critique assez peu amène de la sphère médiatique.
Pour l’essentiel, le constat repose sur l’idée que les medias sont constitués en système médiatique. Ils forment un « parti des medias » (selon l’expression de Brice couturier), une caste aux intérêts communs dont le pouvoir s’appuie, notamment, sur la maîtrise de l’information. De là, une série de comportements destinés à conforter les intérêts. Il n’est pas inintéressant d’observer que cette critique repose, pour l’essentiel, sur une approche sociologique (celle de la « classe médiatique ») et non pas sur le fonctionnement économique de l’information, ou sur le rôle de l’image.
Si l’on peut partager, ou mesurer, l’analyse sévère portée par les intervenants, il est possible de partager le constat que la presse française est relativement conformiste, moralisatrice, prompte à porter des jugements à l’emporte-pièce. Cependant, l’une des raisons, qui, à mes yeux, n’a pas été souligné par les intervenants est la culture et la compétence technique des journalistes en France.
Pour ne parler que des disciplines dans lesquelles je ne suis pas complètement ignorant (le droit et l’économie), l’inculture des journalistes est notoire, et traduit, au mieux, un certain désintérêt pour la précision ou la justesse de l’information produite. Pour s’en convaincre, il n’est que de consulter les pages des grands journaux où apparaissent des questions d’ordre juridique. On vérifiera ainsi que pour Le Monde ou Libération, ces problèmes apparaissent comme des questions de société (dans les pages éponymes), alors que le Figaro traite de ces problèmes dans les pages « France« .
Il est tout à fait significatif de reléguer dans une dimension dite « sociale » ou « societale » des questions qui appèlent pourtant le maniement de notions techniques et d’un appareil scientifique élaboré. C’est en effet réduire le droit ou les conflits d’ordre juridique à un artefact, un simple révélateur, forcément artificiel, de problèmes d’un ordre plus profond : celui de la société. Accessoirement, cela autorise un traitement plus émotionnel, car, comme on le sait, les questions de société
touchent « les gens« . Pareillement, il est bien rare d’avoir recours à l’expertise d’un professeur de droit, et l’on préfère recourir à l’opinion plus ou moins éclairée d’un avocat (que la communauté des juristes ne reconnaît pas particulièrement pour sa compétence théorique). Mais peut-être encore faut-il voir là le souci d’humaniser le droit grâce à l’intervention de professionnels qui connaissent victimes et délinquants ; les victimes, surtout.
L’économie est un peu mieux traitée, mais à peine mieux, car on y trouve pour l’essentiel des informations d’ordre financier (résultats des grands groupes), ou à proprement parler, d’ordre social (licenciement), stratégique (alliances, fusions, etc) ; somme toute, des informations qu’il est d’usage de désigner comme des questions de gestion, et non pas d‘économie.
Naturellement, tout ceci interdit souvent de faire apparaître au lectorat (à l’auditeur ou au télespectateur) lesdites questions sous l’angle neutre d’une connaissance technique. On objectera qu’une telle présentation serait rébarbative et désintéresserait nécessairement le lecteur. A cela, on peut répondre d’une part qu’une information n’a pas à séduire son destinataire, mais à l’éclairer. On peut ajouter ensuite qu’il est possible de présenter une information technique de façon neutre et intéressante. On observera enfin que la culture juridique et économique dans les journaux américains est infiniment supérieure à celle des journaux français, et que la presse américaine n’est pas suspecte de vouloir décourager son public.
Comment expliquer, alors, un tel mépris pour l’éclairage technique des informations (dont on me dit qu’il est également pauvre en science fondamentale et humaine) ?
Sans doute faut-il céder ici à cette faiblesse de pointer la formation des journaliste en France ; la voie royale étant l’Institut d’études politiques de Paris, suivi d’une école de journalisme. Or, la formation dispensée à l’IEP, très pauvre techniquement et superficielle, se double souvent du sentiment indu de savoir quelque chose, ou d’être capable de savoir mieux que les savants eux-mêmes (sentiment exacerbé chez les énarques).
J’ai découvert votre blog il y a quelques semaines, et je l’avais mis dans les toutes premières places de ma liste. Ma déception est d’autant plus grande à la lecture de la conclusion de votre billet. Ce dénigrement non argumenté de sciences-po est absolument malhonnête, et la pique de rigueur contre les énarques purement gratuite. Vieux restes desséchés de rivalité université/grandes écoles ? Les formations transversales ne produisent certes pas toutes des génies, mais les hyperspécialistes, que la France aime tant, ne savent souvent pas voir le monde autrement que par le petit bout de leur lorgnette.
Bon, je vous concède que cette pique n’est pas dénuée d’un peu de mauvaise foi.
Cependant, je demeure circonspect sur la qualité d’un enseignement de type généraliste, doublé du sentiment élitiste que confère l’intégration d’une grande école. Voici pourquoi :
Mon expérience personnelle est double : j’ai appris à l’Université et dans une grande école. J’ai passé des concours adminsitratif d’un niveau respectable.
Ce que je puis dire, c’est que l’enseignement reçu dans les grandes écoles, synthétique et abondant, ne forme pourtant pas les étudiants dans le domaine enseigné. On a obtenu des connaissances, mais aucune compréhension de la matière, compréhension qui requiert le temps long de l’Université. Ainsi, mes concours exigeaient que j’ai quelques notions en économie (plus qu’à science-po ou à l’ENA). Je les ai acquises, comme il se doit. Cependant, j’ai la nette conscience de mon faible niveau, malgré une réussite apparente. J’estime que le moindre étudiant ayant suivi un cursus en économie est mieux formé que moi dans ce domaine. Et pourtant, peut-être n’obtiendrait-il pas mes résultats aux concours…
Pourquoi ? Parce que le type d’exercice auquel vous confronte l’enseignement synthétique (celui des grandes écoles et des concours) repose sur le modèle de la dissertation. Celle-ci requiert l’organisation et la présentation de connaissances, mais pas nécessairement la compréhension de ses mécanismes intimes (si j’ose). En d’autre terme, la connaissance qu’on a acquis et qu’on peut faire valoir demeure superficielle, faute d’expérience et de temps…
Cependant, le label laisse accroire aux étudiants que leur connaissance est réelle, ce qui leur confère parfois un ton d’autorité que l’on entend parfois chez les journalistes et les hommes politiques ; comme Jean-François Copé, que j’ai entendu une fois se prévaloir de sa compétence en économie acquise à l’ENA pour énoncer d’un ton condescendant à un étudiant de science-po une imprécision sur la théorie keynesienne digne d’un élève de première.
A l’inverse, un « hyper-spécialiste », comme vous l’appelez, mesure chaque jour de son travail à quel point la connaissance qu’il a de son domaine est faite de lacune. Plus il en sait, plus il sait n’en pas savoir assez. C’est cette connaissance qui lui fait mesurer modestement, à quel point il ignore tout des autres domaines.
Pour un journaliste ou un politique, je dirais que la mesure de sa propre ignorance (en économie ou en droit par exemple), me paraît nécessaire pour s’épargner des bêtises.
Aussi, pour avoir reçu tout à la fois, un enseignement synthétique et généraliste dans une grande école et un enseignement spécialisé à l’Université, je puis dire que les lacunes du premier m’apparaissent bien plus évidentes que celles du second.
Généralistes ou spécialisées, les connaissances ne valent finalement que pour ce qu’on en fait. Et là, l’homme reprend le dessus sur son cursus, ce qui manque assez souvent de se produire sur notre belle terre de France.
Je suis d’accord avec vous sur un point : une critique que l’on peut assez souvent (mais pas systématiquement) formuler aux diplômés des grandes écoles est qu’ils surestiment l’étendue de leurs savoirs ; manque d’humilité dont ils partagent, hélas, le privilège avec bon nombre de spécialistes… C’est un vrai problème chez nous.
Mais j’y vois davantage la carence de tout le système éducatif français que de telle ou telle formation « généraliste » : l’effroyable système d’élimination des moins bons, depuis le plus jeune âge. Un système où celui qui échoue n’est plus rien, où celui qui passe toutes les épreuves est auréolé à vie, quelles que soient ses réalisations ultérieures ou presque.
D’autres formules existent pourtant, telles celles qui visent à pousser chacun à donner le meilleur de lui même, et de préference pas seulement durant sa formation initiale…
Sélection par mise en avant des meilleurs contre élimination des moins bons. Que de frustrations en moins, que d’efficacité en plus…
Merci d’avoir pris la peine de répondre à mon commentaire.