blogs et politique

22/09/2005
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Alerté par Versac, je suis allé lire la tribune que Philippe Jeanne (responsable de la filière change Natexis Banques populaires) consacre à… disons… la fabrique de l’opinion politique à l’ère des blogs. Publius s’est efforcé d’en synthétiser l’essence, mais il n’est rien que de revenir au texte, pour juger de la pertinence du propos.

Voici ce que Ph. Jeanne écrit sur les blogs (je souligne) :

La mode est aux blogs, aux forums, qui permettent à chacun d’exprimer son avis et de piocher ce qui lui plaît dans les étalages d’opinion qui lui sont offerts. Une vraie mode en effet, qui frappe tous les secteurs, de la politique à l’économie, du social à l’humanitaire, de la science aux arts, et assouvit une aspiration à plus de liberté en offrant des choix nouveaux. Mais aussi en laissant croire que tout est possible, que l’on peut prendre ici ou là un article ou deux dont on se sent proche, d’une idéologie ou d’une théorie économique, en laissant les autres qui nous correspondent moins. Chacun se forge une croyance, puise ses sources à droite ou à gauche sans se soucier de la cohérence d’ensemble, encore moins du dogme qui la sous-tend. Le global ne paie plus, et l’on voit l’adhésion politique s’effriter, quand le détail prend le pas sur le général.

  • Première leçon : la mode est au blogs, aux forums

J’ignore ce que Ph. Jeanne désigne par « mode », mais il m’a toujours semblé que ce terme désignait un phénomène tout à la fois nouveau ou éphémère. Or, les forums, puis les blogs aujourd’hui, sont des instruments qui résultent, in fine, de l’exploitation des possibilités d’internet. Les uns et les autres supposent en effet que suffisamment de personnes y aient accès. S’il est vrai que la massification de l’accès à internet est, en France, récente, il est douteux qu’elle soit éphémère.

Par ailleurs, blogs et forums reposent sur la possibilité d’éditer un contenu dynamique. Techniquement, l’idée est qu’il est possible d’héberger des pages que d’autres modifieront. La publication suppose des procédés de validation du contenu plus ou moins élaborés. De l’absence de modération, à la modération a priori. C’est cette même méthode qui permet de construire la merveilleuse encyclopédie coopérative wikipedia, sur laquelle on trouve chaque jour davantage de contenu scientifique accessible librement. On peut sans doute imaginer que forums et blog disparaissent, mais ce sera au profit d’autres contenus dynamiques, qui autoriseront et susciteront des comportements analogues.

  • Deuxième leçon : l’étalage d’opinions

Disons-le, les termes laissent interrogateurs. Par « étalage« , on appelle une référence au commerce, ce qui, en matière d’idée, est marqué d’un soupçon d’obscenité. A la lecture, on comprend du reste, que l’idée d’un marché libre des idées semble déplaire à Ph. Jeanne. Dans les pays anglo-saxons l’idée d’un « market place of ideas » a pourtant des résonances positives.

  • Troisième leçon : l’incohérence

L’indifférence à la cohérence apparaît à Ph. Jeanne comme la marque d’une offre politique inspirée par les blogs et forums. L’idée est que les politiques font leur marché parmi les idées qui semblent avoir un echo favorable sur les blog et forums (ou sont-ce les blog et forums eux-mêmes qui produisent une offre incohérente ? Le texte n’est pas très clair). Toujours est-il que les discours politiques auxquels adhère l’opinion publique sont marqués par la multiplication de solutions incohérentes. Cette affirmation appelle deux observations.

En premier lieu, rien n’assure que les blogs et forums aient fait naître ni avivé cette tendance. A la lecture des programmes politiques anciens, on est tenté de croire le contraire. Au vu des politiques menées, il est permis de penser que les gouvernants eux-mêmes n’ont pas toujours eu le souci de la cohérence. Peut-être est-il vrai cependant que les blogs et forums offrent aux observateurs de l’opinion publique une expression plus claire de cette incohérence. Mais, pour autant qu’il nous en souvienne, les théories de la communication ont montré que la formation d’une opinion par le récepteur n’est pas seulement indexée par la qualité du message de l’émetteur. En d’autres termes, dans un discours cohérent, le récepteur accorde plus de prix à l’information qui conforte ses préjugés qu’à celle qui les conteste ; un fonctionnement que l’internet n’a pas modifié significativement, mais qu’il na pas davantage inventé.

En second lieu, le comportement politique consummériste que Ph. Jeanne prête à l’émergence des blogs et forums peut également être attribué à l’apprentissage de l’opinion publique. Au cours du siècle dernier, en effet, celle-ci a eu de multiples occasions d’éprouver la cohérence des politiques menées, des discours politiques proposés, des engagement tenus et de ceux qui ne le furent pas. On peut juger que la rigidité du discours politique, son indifférence à la réalité, son ignorance du feed-back électoral, a bien davantage participé à éloigner l’opinion politique des sources traditionnelles que l’apparition de l’internet, qui n’a fait qu’offrir une alternative. Le succès de l’alternative fait preuve, en creux, de l’échec des modes traditionnels de formation de l’opinion publique.

Ph. Jeanne écrit encore :

chacun pense quasiment pouvoir trouver on line sur le Net les remèdes adéquats ! Dans un tel monde, prendre le risque d’avoir raison même en étant impopulaire est encore moins possible qu’avant, et le phénomène est donc encore amplifié par les hommes politiques qui, eux aussi, tentent de se mettre «dans le sens du vent», en surfant sur ce qui leur semble être l’idée du moment.

Dérechef, je confesse mon désaccord avec l’impossibilité de « prendre le risque d’avoir raison« . J’avais exposé dans ce billet pourquoi, bien au contraire, le politique qui adopterait cette attitude pourrait en tirer un bénéfice important. Mais surtout, j’ajoute que la dénonciation des politiques qui tentent de se mettre «dans le sens du vent» laisse songeur. Il est tout à fait certain que dans une démocratie représentative, les politiques cherchent à conquérir le pouvoir. Disourir à l’infini sur des questions étrangères aux préoccupations des électeurs peut apparaître comme une stratégie quelque peu incertaine. Aussi, le propos de Ph. Jeanne n’est-il pas neuf, il s’en faut de beaucoup.

En revanche, l’apparition des blogs de politiques me semble témoigner, bien au contraire, d’un souci (peut-être encore timide) de faire une place à la discussion ouverte sur les projets politiques. Bien sûr, on y trouve à ce jour pour l’essentiel, des entreprises de promotion et de communication descendante. Mais l’évolution est notable. Ainsi, D. Strauss-Kahn s’est-il engagé dans un billet récent à conclure les discussions qu’il ouvrait sur son blog. La multiplication des réseaux de blogs suscite d’ailleurs une réactivité plus élevée des politiques, comme on peut le vérifier ici et (autopromotion).

Pour conclure enfin, on ne peut manquer de faire état de la multiplication de blogs à contenu scientifique ou technique élevé, ce que la presse ne garantit guère. Il y a lieu de se réjouir que des universitaires ou prix Nobel permettent un accès aisé à leurs réflexions, toujours stimulantes. A tout prendre, on peut préférer la disponibilité de telles informations à la tradition éditorialiste à la française, percluse de généralités et d’indignations.

Un commentaire to blogs et politique

  1. versac le 22/09/2005 à 13 h 08 min

    Magistral ! Entièrement d’accord en tous points. Mon prochain post portera justement sur ces blogs de politiques et d’universitaires.

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