Diner's room

Work In progress

Blogs et journalisme

C’est l’intervention de Christophe Barbier sur le blog d’Eolas qui inspire le billet du jour. On avait pu lire ici-même Eric Dupin réagir à l’appréciation portée sur son travail. Et les blogs de journalistes essaiment sur la toile, avec enthousiasme, méfiance, et déception parfois. Déception et retrait pour Emmanuel Davidenkoff dont on avait chroniqué l’amertume il y a peu.

Parallèlement, les commentaires sur l’actualité foisonnent, qui manquent du label de la carte de presse. Agoravox offre une tribune à qui entend exposer ses vues sur l’état du monde, obscures ou éclairantes. On les lit ; et les journalistes s’inquiètent du « phénomène des blogs« . Concurrence d’une information sans prix qu’ils estiment, à tort ou à raison, en phase de démonétisation. Du côté des blogs, on ne chante pas victoire, mais le vent souffle de dos. Le jeu des méfiances réciproques n’est peut-être pas prêt de s’achever.

  • Méfiance de la presse pour les blogs

Deux arguments sont avancés conjointement pour contester l’évolution contemporaine de la diffusion de l’information. En premier lieu, les informations que l’on trouve sur le web n’ont aucune garantie de qualité, cependant que le lecteur n’établit aucune hiérarchie, en second lieu. De la sorte, les informations fantaisistes et les analyses médiocres voisinent dans l’esprit du récepteur les informations de qualité. Alain-Gérard Slama faisait ainsi valoir la « dictature du relativisme » qui résultait de l’ère du numérique. Elisabeth Levy souligne encore que : « Sur le réseau mondial, tout le monde est journaliste, ce qui signifie que personne ne l’est. » Le principal argument avancé à cet égard est le suivant : « En abolissant les distinctions, en éradiquant les hiérarchies, en refusant toute verticalité, internet s’affiche comme hyper-démocratique.« 

Il y a sans doute, dans ces observations, une part de vérité, encore qu’elle doit être mesurée. S’il est vrai que le lecteur peut être tenté de ne pas établir de hiérarchie entre les sources d’information, il n’en reste pas moins qu’il s’en réfère encore principalement aux organes de presse traditionnels. C’est que la presse classique bénéficie d’une autorité que n’ont pas conquise encore les blogs. Mais au fait, de quelle autorité s’agit-il ?

  • L’autorité de la presse

Dans le système traditionnel, l’organe de presse bénéficie d’une protection relative parce qu’il détient, non pas les instruments intellectuels, mais les instruments techniques qui lui permettent d’arbitrer selon l’importance qu’il estime devoir donner aux informations. Le temps est rare, en effet pour les radios et télévisions. L’espace l’est tout autant pour la presse écrite. Autrement dit, la presse bénéficie d’un monopole technique sur les instruments de diffusion de l’information. Ce monopole garantit aux émetteurs de l’information une présomption de qualité, car on doit supposer que ce qui est rare résulte d’une sélection et de procédures de validation qui font office de garantie.

Si, cependant, la rareté impose des choix, rien ne garantit que ces choix répondent à un idéal informatif autre que l’opinion de celui qui émet les informations. Ainsi, en guise d’illustration, alors que la presse foisonne d’une actualité sur la « liberté d’expression« , on n’y trouve guère l’éclairage que l’on pourrait attendre sur une notion exclusivement juridique. Il faudra, pour en connaître, s’en remettre à la consultation de blogs tels que celui de Frédéric Rolin. Une part des blogs (peut-être pas la plus grande part) sont nés de la méfiance (pour ne pas dire de l’accablement) devant la médiocrité de l’information délivrée par la presse traditionnelle.

Il ne faudrait pas conclure, cependant, que la presse ne propose pas d’information de qualité, mais il faut convenir que le seul système de validation médiatique ne la garantit nullement.

  • Hiérarchie et validation

Aussi bien, le principe de la hiérarchie n’est-il pas nécessairement remis en cause sur la toile. Mais les lecteurs peuvent estimer qu’à tout prendre, le commentaire de l’actualité sera opportunément éclairé par des spécialistes (juriste, économiste, que sais-je), plus que par des journalistes qui ne tiennent plus guère leur autorité que de leur appartenance à un organe de presse. Ce n’est pas que la hiérarchie disparaît, c’est qu’elle s’organise sur d’autres critères.

Pour autant la presse n’a pas renoncé à l‘instrument de validation que constitue la technique (verticale) de diffusion de l’information. Ou si l’on préfère : les émetteurs de l’information tiennent leur autorité de ce qu’ils sont issus d’un processus de sélection médiatique. Ils rechignent à envisager que ce processus puisse produire une information de qualité discutable, d’une part. Ils rechignent encore à considérer que des processus concurrents (les blogs) puissent produire une information de qualité équivalente, voire meilleure.

Faisons du reste une hypothèse fragile et gratuite. Si la presse visite les blogs, et peut-être en tire une source d’information, elle hésite à y intervenir et proposer son jugement. Car les blogs ne bénéficient pas encore de l’autorité que leur confère la notoriété. « Mais alors, objecterez-vous, d’où vient que Christophe Barbier intervient sur le blog d’Eolas ? » Et bien, peut-on répondre, c’est qu’Eolas n’est pas un inconnu de la blogosphère, il s’en faut de beaucoup – célébrité partiellement assurée par des références dans la presse écrite et radiophonique, ce qui n’enlève rien à la qualité intrinsèque du blog. On pourrait même dire que sa notoriété peut lui assurer la qualité d‘instance de validation blogosphérique. C’est pourquoi, on peut faire l’hypothèse (gratuite et fragile) que Christophe Barbier s’en est allé poster sur le blog d’Eolas pour assurer (ou ne pas fatiguer) sa propre autorité journalistique. Il est juste de rappeler, cependant, qu’Eric Dupin est venu discuter sur diner’s room qui ne saurait prétendre une telle notoriété ; à sa décharge, on l’avait pris à parti.

  • Blogs et validation

Il est notable que les modalités de circulation de l’information sur les blogs (en particulier) supposent que les lecteurs puisse proposer des observations, commentaires et critiques des propos de l’émetteur de l’information. Sans doute sont-ils de qualité variable, mais on peut les rapprocher de la méthode de diffusion de la connaissance scientifique. Dans le domaine universitaire, en effet, les opinions et arguments sont soumis à la critique publique. Critique de pairs, il est vrai, mais elle-même fait l’objet de jugements et de discussions. On arguera que la communauté scientifique a ses propres procédures de validation qui excluent du débat le tout un chacun pour réserver à ceux qui ont fait leurs preuves le monopole de la critique.

Convenons-en, mais il reste que l’opportunité de contestation et de rectification qu’offre les blogs peut assurer au lecteur une confiance (certes relative) dans la qualité de l’information délivrée. Les blogs ne sont pas exempts d’erreurs (mes visiteurs ne l’ignorent pas), mais ils subissent le contrôle de lecteurs exigeants, qui n’hésitent pas à les pointer et souligner. On ne dira pas que l’expérience est agréable, mais elle permet un processus de décantation d’une part, et le pluralisme des appréciations grâce auquel on peut prétendre être mieux informé d’autre part.

Les plus sceptiques de mes bons lecteurs auront noté que le monde numérique n’était pas immunisé contre les vices des mass media. Ainsi la campagne référendaire a-t-elle montré que la célébrité ne garantissait pas sur la toile une production de la meilleure des qualités. Le lectorat, cependant n’est resté insensible aux trompettes de la renommée. Sans doute. Mais il reste que les médias classiques n’ont pas su proposer une information plus éclairée, loin s’en faut. Et à tout prendre, on pouvait préférer les méandres incertains de la toile aux imprécisions (souvent péremptoires) des sources traditionnelles.

12 Commentaires

  1. Internet et capitalisme

    Je revisite ici le sujet abordé chez Diner’s Room sous le titre Blog et journalisme.

  2. Intéressante réflexion, comme d’habitude, mais la première question que je me poserais c’est de savoir si c’est vraiment Christophe Barbier qui a posté sur le blog d’Eolas. Si ce n’était pas le cas (sait-on jamais), cela pourrait inspirer d’autres billets…

  3. La question a été posée sur le Blog d’Eolas, et à ma connaissance, il n’y a pas eu de réponse.

    Si ce devait être démenti par l’intéressé, je suppose que cela serait su (à court terme). Il ne faut pas négliger cependant que de joyeux plaisantins seraient alors justiciables d’une usurpation d’identité, ce qu’il n’est peut-être pas très prudent de pratiquer.

  4. Blogs et journalistes : quelques événements en vrac

    Il faut évidemment aller lire la réponse de Philippe Bilger à l’article de Jacqueline Coignard (Libé), déjà citée par Eolas : croustillante. Je ne résiste pas au plaisir de la courte citation, façon journaliste des petites phrases (et…

  5. Oui, intéressante réflexion je vous l’accorde.

    J’ai posé la question mais n’ai pas eu de réponses dans d’autres blogs: quels sont les moyens pour identifier les commentateurs? L’adresse IP change, n’est-ce pas? Dès lors comment identifier quelqu’un??

    >> J’ai déjà vu des comm’ signés Eolas qui n’étaient pas manifestement de lui…

  6. Il y a aujourd’hui beaucoup d’IP statiques… Cependant, on ne peut avoir de véritable certitude sans empiéter sur le droit au respect de la vie privée d’autrui. ;-)

  7. Eh! Bien je trouve cela ennuyeux…

    Là je signe Chr Barbier pour voir: je suppose que rien ne va m’en empêcher…. ?

    Juriste en herbes

  8. Si moi, car en tant qu’éditeur, je suis responsable de ce que vous pourriez y commettre.

  9. Juriste en herbe: en utilisant quelques filtres statistiques, il est relativement aisé d’identifier les personnes qui consultent régulièrement son blog. Chaque accès au site donne la fameuse adresse IP, qui est de plus en plus statique, mais aussi l’identification du browser web et du systeme d’exploitation, l’heure et la page source du lien si l’utilisateur a cliqué sur une page web qui reference votre site (sans parler des login / cookies s’il y en a sur votre site).

    Remontrer de l’adresse IP à la personne est normalement possible uniquement via un juge, mais si vous pretendez être un ayant-droit de fichier téléchargé, diffusé, de marque baffouée ou avoir été diffamé c’est une simple formalité (pour une entreprise ou un particulier aisé) grace à nos chères lois (au pire ça coutera quelques euros).

    De toutes façons, la plupart des personnes qui tiennent des blogs sous un pseudonymes ne font pas suffisament attention pour préserver leur anonymat même sans ces recours à la justice :) .

  10. Mais ce qui m’étonne, c’est que je vois mal (me trompé-je?) comment identifier Monsieur X qui se serait fait passer pour Mr Sarkozy, par exemple, le 16 juin 2004 à 16h 42…

    Y a-t-il un historique qui permettrait de remonter dans le temps de la sorte? J’en doute moi, il faudrait un espace de données ENORME…

    De plus, si je ne m’étais pas signalé comme étant Juriste en herbes plus haut, qu’est-ce qui t’aurais permis, Jules, de ne pas croire que je sois bien Chr B. ? Ou n’importe quel autre nom d’ailleurs?

  11. Si vous essayez de me faire dire qu’il n’y a aucune possibilité de s’assurer de l’authenticité d’un post, je puis vous le confirmer.

    Mais on peut faire parfois quelques conjectures à partir d’adresses IP. Quant aux logs de connexions, ce n’est pas un espace si énorme ;-)

  12. Les logs de connexion, oui, mais après, au niveau des FAI pour identifier les personnes, ce doit être énorme non? Je le suppose, peut-être à tort.

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