Un plan B pour l’Europe, un !

28/11/2006
Par

La scène se passe à Bruxelles en 2008.

La France :

- Toc, Toc, c’est bien ici Bruxelles ? C’est pour un plan B.

L’Europe :

- Euh, on a rien commandé, nous.

La France :

- Mais, c’est que… On peut pas rester avec le Traité de Nice, tout de même.

L’Europe :

- Comment cela ? N’est-ce pas vous qui avez préféré demeurer sous le régime du Traité de Nice ?

La France :

- Pas du tout. On a voté contre en votant contre la troisième partie du Traité constitutionnel.

L’Europe :

- Non non, désolé, vous avez choisi de rester sous le régime du traité de Nice. Et en quoi il vous gêne le traité de Nice, d’abord ?

La France :

- Le traité de Nice, on s’en fiche, on ne le connaissait même pas. On l’avait pas lu d’ailleurs… Si on devait lire tout ce qu’on signe. « La France, c’est la France, bon sang« . On va pas se laisser arrêter par un texte, quand même… Non mais, le problème, c’est vos directives, tout ça.

L’Europe :

- Comment cela ?

La France :

- Je le dis tout bas, mais… C’est du libéralisme.

L’Europe :

- Sans doute.

La France :

- J’ai dit : « libéralisme« .

L’Europe :

- Oui, oui.

La France :

- Mais c’est que le libéralisme, c’est affreux et tout. C’est la concurrence, la puissance de l’argent, les délocalisations sauvages, les salariés qu’on oppresse, les anglo-saxons, la dérive américaine, le communautarisme, la violence, les enfants qui meurent dans les rues.

L’Europe :

- Qui est-ce qui vous a raconté ça ?

La France :

- Mais tout le monde sait cela, en France.

L’Europe :

- Mais enfin, pas du tout.

La France :

- Et bien, chez moi, des délocalisations, il y en a plein. Dans les pays de l’Est et tout.

L’Europe :

- Les pays de l’Est sont en Europe.

La France :

- Peut-être, mais y nous piquent nos emplois avec leur pauvreté.

L’Europe :

- Pourtant, ils ont une sacrée croissance économique.

La France :

- Oui, mais c’est parce qu’ils payent mal leurs salariés. Et leurs impôts, ils sont pas hauts.

L’Europe :

- Oui, enfin, ils s’enrichissent en même temps. Par exemple, en lettonie C’est la demande intérieure qui tire la croissance. Ce qu’ils signifient qu’ils sont de moins en moins pauvres.

La France :

- Mais les baltes, c’est des nouveaux entrants. « Qu’ils aillent se faire foutre, les nouvaux entrants.« 

L’Europe :

- Ce n’est pas très solidaire, tout cela. Regardez les suisses : ils votent des aides aux pays de l’Est de l’Union parce qu’ils profitent du marché européen.

La France :

- Comment cela, pas solidaire ? Alors comme ça, on devrait se laisser concurrencer par les pays de l’Est. Et en plus on devrait payer pour eux ? Qu’est-ce qu’on y gagne, nous ?

L’Europe :

- Ben d’abord, la solidarité, ça consiste pas à préférer ses intérêts à ceux des autres. Et ensuite, on n’a pas cessé de financer votre agriculture qui n’est même pas compétitive.

La France :

- Oui, mais l’agriculture, c’est l’âme de la France.

L’Europe :

- J’entends bien. Mais l’Europe, ce n’est pas fait pour mettre vingt-cinq pays au service de la France.

La France :

- Comment !? Mais la France, madame, c’est tout de même quelque chose.

L’Europe :

- Je vous le concéde.

La France :

- Qu’est-ce qu’elle pourrait faire, l’Europe, sans la France, hein ?

L’Europe :

- Ben, elle pourrait avancer, en l’occurrence.

La France :

- C’est ça, avec un Traité ultra-libéral, peut-être ?

L’Europe :

- Bon, voyons ce que vous avez.

La France :

- C’est simple : Et d’une, on fait un traité qui impose la péréquation sociale.

L’Europe :

- C’est à dire ?

La France :

- Et bien, c’est très simple. Les Etats-membres peuvent imposer des taxes pour renchérir le prix des produits qui sont produits dans des pays où il n’y a pas d’impôts ou de charges sociales.

L’Europe :

- Mais c’est que, le principe de libre-circulation…

La France :

- Oui les principes, c’est bien beau, mais avec nos charges sociales, on peut pas suivre.

L’Europe :

- Peut-être, mais la libre concurrence s’exerce au sein de l’Union. Et l’Union européenne, c’est pas les droits de douane.

La France :

- Et bien moi, je veux une Europe forte, avec des droits de douane.

L’europe :

- Ca va poser un problème.

La France :

- Tout se discute. De deux, je veux qu’il y ait une harmonisation fiscale.

L’europe :

- Bonne idée, ça ! On peut faire un « gouvernement fiscal » de l’Europe, chargé d’uniformiser les taxes sur le sol de l’Union.

La France :

- Jamais de la vie. Pas un « gouvernement fiscal« . Vous allez le mettre à Bruxelles. Et puis quoi encore. Vous allez nous imposer de baisser nos taxes.

L’europe :

- Mais c’est que l’harmonisation…

La France :

- Rien du tout : les Etats-membres ne peuvent pas faire de la concurrence fiscale. Et les Etats-membres doivent s’aligner sur les droits les plus protecteurs. C’est le modèle social européen, après tout.

L’europe :

- Pas exactement.

La France :

- Et bien, ça devrait l’être. De trois, on fait une politique étrangère commune, avec droit de véto pour les grands pays fondateurs, sauf l’Italie. On crée un poste d’ambassadeur de l’Union Européenne (à propos, on a un candidat français : dès que son procès pour corruption est achevé, on vous l’envoie).

L’europe :

- Euh, les grands pays fondateurs, ça fait la France et l’Allemagne.

La France :

- Oui, c’est l’âme de l’Europe.

L’europe :

- Bon, bon, on voit le tableau… Non merci, on n’est pas intéressé.

La France :

- COMMENT ? Mais pourtant, c’est ça l’Europe forte.

L’europe :

- C’est ça, on lui dira.

La France :

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- Je le savais bien que vous étiez rien qu’une bande d’ultra-libéraux qui veulent détruire la cohésion sociale en France.

L’europe :

- Bon, on a des directives à prendre. Faut pas rester là madame.

La France :

- Des directives ultra-libérales !

L’europe :

- C’est que, figurez-vous, il y a des élections en Europe. Et on a une majorité libérale.

La France :

- Mais il faut l’interdire : je propose l’interdiction du libéralisme. Et puis la France, elle avait voté pour la gauche en 2004.

L’europe :

- Ah oui mais c’est ça l’Europe : la France n’est pas toute seule.

La France :

- Ah l’égoïsme libéral européen ! Si c’est avec ça que vous croyez faire l’Europe par la preuve…

L’europe :

- Mais c’est qu’on travaille ici. Si ça vous dérange pas trop.

La France :

- Bon alors comment je fais moi ?

L’europe :

- Et bien, vous n’avez qu’à convaincre les européens que vos propositions sont meilleures.

La France :

- Mais elles sont meilleures ! Puisqu’on vous le dit qu’elles sont meilleures. La France vous dit qu’elles sont meilleures.

L’europe :

- C’est que ça ne marche pas comme ça.

La France :

- (à part) La peste soit de l’aveuglement libéral. (A l’Europe) On reviendra !

L’europe :

- On vous attendra

22 commentaires to Un plan B pour l’Europe, un !

  1. ylyad le 28/11/2006 à 11 h 58 min

    Excellent :D Simple curiosité: pensez-vous, cher Jules, que ce scénario puisse être différent selon les résultats de l’élection à venir ou tendriez-vous à croire que, sur ce sujet-là, les différences entre tous les candidats sont plutôt mineures?

  2. Erasoft le 28/11/2006 à 12 h 15 min

    Bizarre : à partir du moment où on parle « d’Europe forte, avec des droits de douane », l’Europe s’écrit europe. C’est le genre de choses à analyser plutôt 40 fois qu’une.

    Pour le reste, je continue sur ma pensée, défendre la France franchouillarde contre les dangereux et méchants européens néo-ultra-libéraux.

    </joke>

  3. jules (de diner's room) le 28/11/2006 à 12 h 29 min

    Sans rire, alors ?

    Je suis un peu pessimiste. Disons que j’ai un peu exagéré la dimension anti-libérale. En revanche, je crains que l’aspect : La France = raison, les autres = délire me paraît tout de même présent.

    Nicolas Sarkozy en a dit sur l’arrogance française. Aussi bien, je suppose qu’il pourrait porter un discours de compromis – même si ce n’est pas son style.

    Ségolène Royal a de quoi jouer sur l’importance du pragmatisme. Mais la dimension populus romanus pourrait la contraindre à demeurer dans les clous nationaux.

    François Bayrou a l’esprit de la négociation européenne. Et ses électeurs ne s’y tromperont pas. De sorte qu’il pourrait faire accepter des choses aux français comme aux européens.

    Pour les autres, on reste dans la caricature (et j’y inclus une bonne part de l’UMP chiraquienne ; Dominique de Villepin serait une catastrophe.)

    Bref, je ne dirais pas que les différences sont si importantes entre les trois candidats examinés. Ils peuvent agir.

    Cela dépendra surtout de leurs électeurs.

  4. KaTeznik le 28/11/2006 à 12 h 36 min

    L’Europe :

    > – Mais c’est que, le principe de libre-circulation…

    La France :

    > – Mais c’est que, le principe d’Europe Sociale…

    Tout le problème est là : c’est dans la confrontation des principes que se situe la Politique.

    Pour régler ces confrontations entre principes, il serait temps que les français se décident à s’intéresser au Parlement Européen..

  5. Celui le 28/11/2006 à 13 h 24 min

    Tout petit détail : en 2008, nous serons 27 pays membre…

    Texte merveilleux. Collector même !

  6. manu le 28/11/2006 à 14 h 56 min

    Clap clap ! Très bon (et drôle) :) I approve this message.

  7. Matthieu le 28/11/2006 à 15 h 16 min

    Texte absolument fantastique :-) je m’empresse de le diffuser.

    Ah, au fait, vous avez <b>sous-estimé</b>, et pas l’inverse, la dimension anti-libérale. Si, si..

  8. Matthieu le 28/11/2006 à 15 h 17 min

    scrongnudju de syntaxe wiki de *$ù^$%µ ! surement un coup des libéraux de bruxelles !

  9. Facultatif, coiffeur en ville le 28/11/2006 à 17 h 24 min

    Bizarre : il ne vous est jamais venu à l’esprit qu’un véritable libéral de gauche trouverait infiniment suspect un fatras de paperasse bon à assomer un ours ?

    Laissez donc les vieux réacs à Ségolène, puisqu’à ce qu’on dit, nos institutions ne surviraient pas au libre cours de leurs instincts électoraux. Ne croyez-vous pas que l’Europe se portera d’autant mieux que la France n’y sera plus entendue ?

  10. jules (de diner's room) le 28/11/2006 à 20 h 34 min

    Non pas suspect : les théories de la firme et des imperfections du marché me conduisent à considérer qu’une concurrence libre suppose quelques bonnes règles institutionnelles préalables.

  11. PinkGigolo le 28/11/2006 à 21 h 06 min

    Nicolas Sarkozy en a dit sur l’arrogance française

    Je trouve que l’arrogance est une chose assez bien partagée en France. Ainsi de ces oui-ouistes éconduits qui réprimandent le bas peuple. « C’est bien fait pour toi, on t’avait prévenu, tu vois ce que ca fait quand tu n’obéis pas à tes élites ».

    C’était une connerie de voter non, certes. Une bonne partie de la France vit au pays des merveilles, certes. Le plan B était un mythe, certes. Mais, que diable, ayons un peu de respect pour la chose votée! On assume le résultat! (dont les causes dépassent l’enjeu du vote lui-meme… nom d’un ptit bonhomme… j’en suis encore tout retourné… serait-ce une nouveauté???)

    Les institutions européennes étaient perfectibles, et j’ai voté oui. Aujourd’hui, le diagnostic n’a pas changé, alors qu’est-ce qu’on attend? Je m’en fous qu’on adopte un traité a minima, du moment que ca évolue un peu dans le bon sens! Ah mais non, l’élite fait la gueule. Ha! puisqu’on n’a pas voulu du traité, on va boire le calice jusqu’à la lie, jusqu’à ce que les méchants nonistes battent leur coulpe et demandent pardon! « Pardon, vous aviez raison depuis le début! Je ne suis qu’un sale gauchiste hexagonalement ethnocentré! »

    Ce petit texte est très drole, très intelligent. Il y a beaucoup de partisans du non, du plan B et autres alter-solutions fumeuses qui sont, eux aussi, droles et intelligents. La controverse, l’épigramme et l’esprit sont d’efficaces divertissements, mais quand est-ce qu’on avance?

  12. alexandre delaigue le 28/11/2006 à 22 h 02 min

    Excellent. Tiens, à propos, il faudra un jour inventer un équivalent au « point godwin » pour les discussions sur l’Europe, peu importe le sujet de départ, qui très rapidement se mettent à comporter une référence aux « ouistes » et « nonistes » au traité constitutionnel. Le « point TCE » peut-être?

  13. Laurent GUERBY le 29/11/2006 à 0 h 44 min

    Il y a une version en néerlandais ?

    :)

  14. Facultatif, coiffeur en ville le 29/11/2006 à 6 h 38 min

    jules: Où aviez-vous vu des institutions dans ledit fatras ? Pour autant, en tant que juriste, pensez-vous que l’abondance de signes dans la loi est nécessairement un indice de sa pertinence à contribuer au bien commun ?

  15. jules (de diner's room) le 29/11/2006 à 8 h 34 min

    D’institutions, la partie I en est repue. Mais je parlais de règles institutionnelles à la façon des économistes. Le traité, en réalité, n’est fait que de règles institutionnelles.

    Il s’agit d’assurer les conditions d’une concurrence non faussée.

    En tant que juriste, je n’ai pas de religion sur l’abondance. Je ne partage nullement l’opinion communis qui consiste à se plaindre d’un trop plein de loi, sauf en droit pénal.

    La seule abondance qui m’afflige vraiment, c’est celle du droit pénal.

  16. aymeric le 29/11/2006 à 10 h 51 min

    Nous avons eu droit lundi dernier (27/11) à une variation, ou plutôt une continuation de cette saynète avec, dans le rôle de la France seule contre tous, Thierry Breton : «L’euro est beaucoup trop fort ! A cause de vous, notre croissance a été nulle au 3e trimestre, notre balance commerciale est en déficit chronique, il faut faire quelque chose !» Ce à quoi il lui fut répondu : «Nous ne sommes pas préoccupés à ce stade, car nous sommes loin de la zone critique. Les inquiétudes sont plus fortes lorsque la monnaie unique flirte, à la baisse, avec la parité avec le billet vert. Et puis, chacun réagit en fonction du dynamisme de son économie, la zone critique étant très différente d’un pays à l’autre. En dépit de la force de l’euro, l’Allemagne continue de voir sa croissance dopée par ses performances à l’export. De plus, le cours de l’euro vis-à-vis du dollar demeure encore loin du record historique enregistré il y a deux ans, à plus de 1,36 dollar. Enfin, il ya des avantages à tirer de l’euro fort, dans la lutte contre l’inflation, les factures de pétrole étant libellées en dollar. On résiste mieux à des chocs externes avec un euro fort.»

    http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3234,50-839477,0.html

  17. plop le 29/11/2006 à 12 h 01 min

    il y a donc rupture.

    La France doit quitter l’Europe ???

  18. sbriglia le 29/11/2006 à 13 h 43 min

    Remarquable! bravo,l’artiste!

    Je fais circuler dare dare :o ù verse t’on les droits d’auteur?

  19. la flemme d'inventer un pseudo le 29/11/2006 à 15 h 21 min

    l’humour social-démocrate ca casse grave.

  20. Facultatif, coiffeur en ville le 29/11/2006 à 17 h 29 min

    L’organisation d’une concurrence saine et non-faussée implique certes l’écriture de règles : mais elle implique également que l’ensemble des règles soient comprises par tous les acteurs.

    D’où l’intérêt de mettre un jeu de règles postulées bonnes au vote : si elles ne sont pas comprises, malgré tous les efforts pour les défendre de la part de leurs promoteurs, et donc, inadaptées, elles seront rejetées.

    C’est ce qui arriva : toute l’intelligence française ne parvint pas à contredire les arguments d’une poignée d’électeurs.

    Mais ne pleurez pas trop, Jules : pour l’instant, seule l’administration européenne et le conseil s’opposent à l’organisation d’un référendum européen à l’occasion des prochaines élections au PE. Rien d’insurmontable, sans doute.

  21. Adam S. le 01/12/2006 à 14 h 08 min

    Dans cette petite fable, la France est sensée représenter quoi ou qui? Le peuple ou ses représentants.

    La France est ce qu’elle est (corporatiste), non parce que les Français le veulent, mais parce que cela préserve la position des élites dans l’ordre social local. Ces élites tiennent un double langage, un pour consommation intérieure, a base de principes généreux et de comportements opaques, et mettent tous les problèmes sur le dos de l’extérieur afin de préserver leur position, et un a l’extérieur parce que d’une facon ou d’une autre on n’est bien obligé de s’adapter.

    Ce qui me frappe c’est la connivence des différents partis et l’identité de leur message sur le libéralisme, l’étranger, le changement, etc. Il ne devrait pourtant pas être trés compliqué de dire ce qu’est le libéralisme, ce qu’est l’objectif de la directive sur les services, le but de la construction Européenne, la mondialisation, les délocalisations et l’ouverture des marchés. Pourquoi cela n’est il jamais fait?

  22. amatrice nue le 10/12/2006 à 16 h 26 min

    La France est ce qu’elle est (corporatiste), non parce que les Français le veulent, mais parce que cela préserve la position des élites dans l’ordre social local. Ces élites tiennent un double langage, un pour consommation intérieure, a base de principes généreux et de comportements opaques, et mettent tous les problèmes sur le dos de l’extérieur afin de préserver leur position, et un a l’extérieur parce que d’une facon ou d’une autre on n’est bien obligé de s’adapter.

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