On me pardonnera, en fin de semaine, de surseoir à l’examen rigoureux du problème posé, pour jeter en vrac quelques intuitions mal dégrossies. Que la vertu des commentaires supplée mon incurie.
Je vois partout aujourd’hui, avec noblesse ou sans noblesse, se poser la question de la représentation comme de reflet. Laissez-moi vous en donner quelques illustrations.
On a regretté hier l’absence de présence des minorités visibles à la télévision. Et on a regretté plus récemment qu’il y en eu trop dans l’équipe nationale de football. Sur Arte, une soirée consacrée à la publicité commerciale s’intéressait à la représentation des femmes dans l’univers de la réclame. Antoine Garapon animait il y a peu une émission sur la représentativité sociale dans l’administration française. Ici même on a disputé sur le projet représentatif de Quitterie Delmas.
Mais ce désir de faire de l’élite le reflet d’une population ressortit-elle à l’évidence ?
Peut-être pas.
- La double fonction de la représentation
Pour poser le problème de façon brute, voyons ce qu’il en est en droit, ce qui, après tout, n’est pas une considération négligeable dans la matière politique.
La « représentation » donc, est polysémique. Cette polysémie nourrit les ambiguïtés.
1 – Il peut s’agir de l’action de montrer ou de faire apparaître. C’est une perspective spectaculaire[1]
2 – Il peut s’agir encore[2] de cette technique consistant à investir autrui du pouvoir d’agir au nom et pour le compte du mandant. Autrement dit, le représenté donne mandat au représentant d’exprimer sa volonté pour lui. Le représentant, donc, reçoit ses pouvoirs du représenté, et il défend ses intérêts.
C’est dans ce deuxième sens que la représentation politique trouve sa source[3]. Le mandat politique, en effet, opère délégation de pouvoir aux représentants à fin de défendre les intérêts des représentés et d’exprimer leur volonté. Il n’y a là nulle considération d’image, sinon celle de montrer à autrui le meilleur de ceux qu’on représente[4]. C’est ainsi que les députés représentent la Nation, qui est une, et n’a qu’une volonté. Les aspirations à la diversité ne sauraient trouver ici nulle assise.
Alors, d’où vient que le désir spectaculaire diffuse aujourd’hui si aisément dans le discours public. A ce point, peut-être, que son insatisfaction fleure le scandale.
- Intérêt général et unité
C’est que l’on a a travaillé sur la notion d’intérêt général, ces dernières décennies. Sinon en France, du moins sous d’autres cieux.
En démocratie, l’intérêt de la Nation est identifié à l‘intérêt général ; autrement dit, c’est un intérêt collectif fait intérêt général. Vous ne voyez pas la différence, chers bons lecteurs ?
Revenons en monarchie, pour quelques lignes. Le Roi a pour mission la défense de l’intérêt du Royaume. Cet intérêt est distinct de celui du peuple de France, des nations de France. Les lois de la couronne obligent le Roi. Il y a sans doute un forme d’identification entre le Roi et le Royaume, mais non pas entre le Roi et les populations qu’il régit. Et si le pouvoir dont il est investit lui vient de Dieu, ce n’est pas aux fins de satisfaire ses passions, mais de servir une réalisation plus haute que celle de ses sujets[5].
Ce n’est peut-être pas lors de la Révolution que la perspective change. Certes, le Roi souffre-t-il du soupçon de défendre les intérêts des classes aristocratiques au mépris du tiers état ; mais la Révolution n’a pas pour objet de défendre les intérêts du peuple[6]. Il s’agit de fonder à nouveau l‘intérêt général. Celui-ci trouve sa source dans la Nation[7]. Et la Nation est une, depuis la fête de la fédération du 14 juillet 1790[8].
- Intérêt général et pluralisme
Mais l’intérêt général, notion quelque peu mystique, souffre le doute. Celui-ci n’est-il pas accaparé par quelque classe ? C’est la critique marxiste. Le soupçon, en France, ne porte pas sur l‘existence de l’intérêt général, mais sur son dévoiement au profit de quelques uns.
Ailleurs, on s’avise que l’expression d’un intérêt collectif pourrait n’être pas si aisé. Dès lors que l’intérêt général est porté et défendu par des individus qui ont des aspirations particulières, on peut imaginer que la définition en sera colorée. La solution, sans doute, n’est pas de couper les têtes, mais d’assurer, par une procédure convenable, que chaque partie de la population puisse faire valoir ses intérêts égoïstes lors de l’élaboration du droit.
De là que l’on admette la constitution de lobbies. De là encore que l’on estime que les minorités doivent être représentées lors de ce processus[9]. Car il est une chose que la procédure majoritaire n’assure pas, c’est l’expression des minorités. D’où le risque naturel que ces minorités soient opprimées, d’une façon ou d’une autre.
Ce que nous appelons « diversité« , et que l’on dit ailleurs « pluralisme« , n’a pas pour objet initial d’aligner l’identité des représentants sur les représentés, mais d’assurer que la définition d’un intérêt collectif n’ignorera pas les aspirations des minoritaires. C’est une perspective fonctionnelle[10] et procédurale[11], non pas spectaculaire.
Il y a une différence fondamentale, cependant, avec la tradition française. Celle-ci veut voir dans l‘intérêt général l’intérêt d’un être unique : la Nation. Et la Nation ne connaît pas la diversité. Pour admettre la diversité et le pluralisme, il faut concevoir l’intérêt général comme un intérêt collectif, objet, donc, de conflits,de contradictions, et de compromis[12].
Le paradoxe démocratique, donc, veut que la conception moniste de l’intérêt général à la française le cède devant les aspirations au pluralisme.
Celles-ci, cependant, recèlent un biais.
- Le biais spectaculaire
Voilà que pour défendre l’intérêt des minoritaires, l’on ne trouve guère mieux que d’inviter les minoritaire à exprimer leur intérêt lors du processus démocratique. Il est nécessaire, donc, que les minoritaires soient présents parmi les représentants.
Bien, mais on ne trouvera guère d’individus aujourd’hui pour ne pas se reconnaître un intérêt spécifique. La liste des critères illicites de discrimination en fournira une première approximation. Et l’on peut encore penser à la surreprésentation de certaines catégories professionnelles, ou que sais-je. Les intérêts sont divers et contradictoires. Ce ne devrait pas surprendre.
Poussez l’analyse jusqu’à son terme. La seule représentation qui vaille est celle qui résulte d’une photographie de la population[13]. Certes, mais ce n’est à ce point qu’une perspective spectaculaire. La population se montre à elle-même. La représentation est un reflet. Que l’on songe cependant que l’on abandonne une bonne part de la fonction représentative.
La représentation vise à projeter la volonté hors de soi. La représentation est hétérogène et hétérodoxe. La loi de la Nation est ma loi. Mais ma loi n’est pas celle de la nation.
La perspective spectaculaire, jadis, n’était pas absente. Mais elle était tournée vers ailleurs. Revenons à la constitution de 1791 :
« La nation pourvoit à la splendeur du trône par une liste civile, dont le corps législatif déterminera la somme à chaque changement de règne pour toute la durée du règne.«
Splendeur du trône hier. Le peuple veut se voir dans une élévation symbolique, politique ou technique[14]. On renifle aujourd’hui un goût pour sa propre sa propre splendeur. C’est un travers narcissique de la Nation.
Mais narcisse souffrit de l’amour de son reflet, et se noya en le voulant baiser.
Notes
[1] Au sens propre.
[2] Dans un sens ‘figuré » mais dominant dans la technique juridique.
[3] Mais pas seulement. Les avocats ont pour mission de défendre les intérêts de leur client. Il n’y a aucune raison de penser qu’ils fusionnent avec eux.
[4] De là, les « frais de représentation » de ces cadres ou dirigeants qui représentent les intérêts de leur firme. De là les ors de la République, dont on fait un usage parfois bien discutable, si j’en crois le canard enchaîné de la semaine.
[5] A l’endroit du peuple, d’ailleurs, la perspective est spectaculaire. Le roi se montre, et montre les attributs du pouvoir, comme l’expose Pascal.
[6] Voyez l’article premier du Titre III de la Constitution de 1791 : « La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’en attribuer l’exercice.«
[7] Voyez l’article 2 du Titre III de la constitution de 1791 : « La nation, de qui seule émanent tous les pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation.«
[8] Que nous avons pris comme date de fête nationale.
[9] Pour des développements plus étendus sur cette question, lisez donc cet ancien billet sur la discrimination positive à l’américaine.
[10] La fonction est de déterminer cet intérêt général qui est collectif.
[11] Cette fonction est assurée par une procédure.
[12] Voyez encore cet ancien billet pour des développements plus conséquents.
[13] La loi sur la parité en est une illustration flagrante
[14] Et l’on planta la bannière étoilée sur les cailloux lunaires.
Je ne crois pas que les hommes à lunette ou les femmes à barbe demandent une reconnaissance de leur spécificité: une minorité politique c’est autre chose qu’une simple statistique.
L’idée de « la concurence des victimes », de « l’inflation immodérée de la demande de reconnaissance » qui ne sont que des variations autour de « l’individualisme contemporain » ne me convainquent pas: il me semble qu’il n’est pas si difficile que ça de faire la part entre les demandes de reconnaissances, ou en tout cas, de réduire le débat à quelques alternatives sans sombrer dans la crainte de réveiller le désir de chacun d’accéder à une reconnaissance de son unicité.
Deux approches me viennent à l’esprit (il y en a sans doute d’autre): l’existence de pratiques discrimatoires qui fondent la reconnaissance de ceux qui sont discriminés (comme le dit Françoise Vergès, le communautarisme dans la colonie est d’abord le fait des maîtres, avant d’être la revendication des dominés), l’existence d’une histoire singulière (voir plutôt Taylor).
Sans doute y aura-t-il toujours des tentatives d’instrumentalisation, des excès, etc. mais c’est inévitable.
Je crois que l’on perd ici un peu de vue le fait que les formes institutionnelles ne sont pas des objectifs recherchés en tant que tels, mais ne sont qu’une des solutions connues opérationnelles pour mettre effectivement en oeuvre un projet de société.
Dès lors que formes et caractères sont les conséquences d’une doctrine indissociable d’un projet social inadapté, peu importe de discourir sur la forme des lézardes, puisque c’est le sol qui bouge.
Vous semblez accepter l’idée que si la Nation est « une et indivisble », alors elle n’est pas diverse – je vous cite » C’est ainsi que les députés représentent la Nation, qui est une, et n’a qu’une volonté. Les aspirations à la diversité ne sauraient trouver ici nulle assise. » Etes vous bien sûr de cette affirmation. Mon corps n’est-il pas formé de plusieurs membres mais néanmoins un et indivisible ? La Fête de la Fédération a démontré l’unité de la Nation mais n’a t-elle pas aussi illustré la diversité existant à l’époque ? Par ailleurs, il faut revenir à cette question de mandat qui fonde la représentation. La diversité des « mandataires » ou représentants si vous préférez, n’est elle pas à la fois le gage d’une bonne représentativité et la source d’une diversité nécessaire à une vie démocratique « normale » ? Si ma mémoire est bonne et pour reprendre en référence 1789, n’y avait-il pas des étrangers (des citoyens non français) qui siégeaient à la première Assemblée Nationale ?
Il y avait, je crois, deux députés américains élus de la Nation française, une et indivisible (je réitère).
Ce n’est pas une conception sociologique, mais une conception juridique. De la même manière qu’il y a des centaines d’actionnaires, mais une seule société, qui n’émet qu’une seule volonté.
Aussi bien, les députés en France, ne sont pas députés de leur province, mais députés de la Nation, élus dans une circonscription.
Pour l’argument de texte, voyez la combinaison des articles 6 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen (la loi est l’expression de la volonté générale), et de l’article 34 de la Constitution (La loi est votée par le parlement).