Je partage, d’un doigt, la réserve d’Authueil sur l’entrée des « justes » au Panthéon.
Mais d’un doigt seulement, car je conteste ses motifs. Je précise à cet égard que le titre choisi n’annonce pas davantage qu’une dispute entre honnêtes hommes, et non pas une prise à partie. Car nous partageons beaucoup. Et un lieu commun, pour commencer.
Sur cette question que j’aborde avec réticence, je prie mes bons lecteurs de garder leur proverbiale mesure, et de tourner sept fois leur plume dans leur encrier avant de lancer leur commentaire. Je ne m’interdirai nulle modération.
Voilà, donc, l’argument d’Authueil.
« Le Panthéon, c’est un haut lieu de la mémoire de la Nation et de la Patrie. C’est là que sont honorés les héros de la communauté nationale française. La Shoah, c’est la douleur et la mémoire d’une communauté particulière, mais pas forcement de la Nation française dans son entier. La faire entrer au Panthéon, c’est lui donner un statut « national » qui, à mon avis, ne lui revient pas.«
Je le conteste d’abord.
La shoah est certainement la douleur d’une communauté particulière, mais c’est aussi, en France, une part de notre histoire et une part de notre mémoire nationale.
Dire que la Shoah intéresse les « juifs français » me paraît juste vu de Yad Vashem, mais discutable sur les bords de Seine.
Mieux vaudrait parler des « français juifs« [1], ou de « français » car pour la France républicaine et laïque, l’origine ou l’appartenance est indifférente.
La République a promis des droits aux hommes, non pas aux seuls citoyen.
Et tous les hommes sont créanciers de la République française. C’est cela, le sens de la déclaration de 1789. Et c’est cela, l’orgueil que la Nation se doit d’honorer.
Voyons les victimes de la shoah en France.
En tant que juifs, ils ne pouvaient guère demander, et il leur fut parfois donné, pourtant.
En tant qu‘hommes, ils pouvaient, de la République et des citoyens français, tout exiger[2]. En ils obtinrent, rarement.
Quant aux « justes« , ils ne sauvèrent pas des juifs, mais des hommes[3].
En cela, ils honorèrent l’idéal national.
Une mémoire nationale, une seule,
La mémoire[4] de la shoah en France appartient à tous les français. Et cette mémoire n’est pas divisible ; pas plus que la République n’est divisible.
Nous honorons les justes en France, nous pleurons les victimes en France, et nous blâmons crimes et criminels, en France. De tous cela nous sommes aujourd’hui les héritiers. Chacun d’entre nous, et de tout.
Appartenir à une nation, c’est adopter son histoire et sa mémoire pleinement. Je suis l’héritier de la gloire d’Arcole et de la retraite de Russie. De la gloire du Code civil, et du rétablissement de l’esclavage. Et serais-je descendant d’esclave que je recevrais, sans inventaire, la mémoire des esclavagistes en France. Et serais-je descendant de déporté que je recevrais encore la mémoire de l’administration des rafles.
Et recevrai-je aujourd’hui mon décret de naturalisation, venu de Shangaï ou des Iles Hébrides, que je recevrais tout cela en héritage. Avec un peu écoeurement et de fierté, je recevrais tout.
« La faire entrer au Panthéon, c’est lui donner un statut « national » qui, à mon avis, ne lui revient pas. A ce train là, toutes les communautés vont demander une plaque au Panthéon.« , ajoute Authueil.
Et bien je crois pour ma part que la mémoire de la Shoah, en France, appartient à la Nation française.
- Dirai-je cependant, que la Shoah n’appartient pas en propre à la mémoire juive ?
Non pas. Elle appartient à la mémoire juive à Yad Vashem. Je gage qu’il est beaucoup de juifs, sionistes ou pas, en France ou ailleurs, pour trouver une part d’eux-mêmes à Yad Vashem. Car c’est là que réside cette mémoire particulière[5].
Mais revenons en République et à la place du Panthéon.
Au Panthéon,
C’est là que la République honore ceux qui l’ont grandie.
Il y eut Victor Schoelcher qui abolit l’esclavage. S’agit-il là d’un hommage particulier à une mémoire particulière ?
Il y eut Jean Moulin, et son « terrible cortège » du « peuple de l’ombre« . Un homme pour des milliers.
On peut honorer des milliers d’homme. Cela les évince-t-ils de la Nation ?
Et les justes ont grandi la Nation. A tout le moins ne l’ont-il pas mise plus bas.
- Mais ont-il grandi la République ?
Car c’est la République qui s’honore, en haut de la rue Soufflot.
Une réserve donc,
J’avais une réserve, ai-je dit. Elle est légère, mais persistante.
Je supplie mes bons lecteurs de ne point la prendre pour une forme d’amertume ronchonne.
Mais il me semble que l’on devrait honorer d’une inhumation au Panthéon qui a fait plus qu’il n’aurait dû faire. Celui qui a dépassé les exigences de devoir[6].
Je tiens que sauver quelqu’un du danger relève d’un devoir[7].
On me répondra que la non assistance à personne en péril, en droit, suppose que le risque n’existe pas pour soi. De sorte que l’ancien article 53 du Code pénal, alors en vigueur, ne m’offre guère de secours.
Alors, soit, je concède. Le courage fut immense. Le courage fut rare. Et ce fut du courage.
Alors sans doute, ceux qui furent gratifiés du secours des « justes » ont toute raison de les honorer et de sauver leur nom de la brume de l’histoire. Et la Nation devrait s’en satisfaire également.
Mais la République devrait s’en abstenir.
Car les justes ne sauvèrent pas la République, ils se contentèrent, héroïquement, de la respecter dans l’ombre. Ce fut grandiose. Mais ce n’est pas une grandeur que la République peut se permettre d’honorer.
Il est vrai que ce fut fait, cependant, par Malraux, pour qu’au Panthon entre Jean Moulin :
« … avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres.«
L’un des nôtres.
Notes
[1] Ou des « justiciables juifs », car les déportés de France ne furent pas tous français. Pourquoi justiciables ? Car, français ou pas, les déportés de France étaient justiciables du droit français, devant les juridictions nationales et l’administration française.
[2] « Il faut refuser tout aux Juifs comme nation, et accorder tout aux Juifs comme individus.« , avait promis Clermont-Tonnerre lors des débats sur la loi d’émancipation du 28 septembre 1791.
[3] C’est du moins ce qu’il s’évince des témoignages que j’ai pu entendre.
[4] Ce qui demeure après l’oubli. Donc, pas l’histoire.
[5] Il existe à Paris un comité français pour Yad Vashem. On trouvera donc sur le sol national des lieux où honorer la mémoire particulière.
[6] Du moins lorsque l’on célèbre des qualités humaines, et non pas littéraires ou scientifiques.
[7] Je m’arroge encore quelques paroles entendues. Les justes ne firent, disent-ils parfois, que leur devoir.
Merci pour ce remarquable billet Jules, vous avez su mettre des mots : Appartenir à une nation, c’est adopter son histoire et sa mémoire pleinement. Je suis l’héritier de la gloire d’Arcole et de la retraite de Russie. De la gloire du Code civil, et du rétablissement de l’esclavage. Et serais-je déscendant d’esclave que je recevrais, sans inventaire, la mémoire des esclavagistes en France. Et serais-je descendant de déporté que je recevrais encore la mémoire de l’administration des rafles., sur une pensée qui n’était chez moi qu’encore à l’état de gestation.
J’ai le sentiment que cette phrase est la définition la plus précise que l’on pouvait faire de ce qu’est la citoyenneté.
Etre citoyen français, c’est hériter de tout ce qui s’est passé avant, hériter de toute l’Histoire et de toutes les mémoires, sans distinction.
L’on peut réprouver certains de ses passages les plus sombres, mais l’on ne peut renier son Histoire, sans renier en même temps sa citoyenneté.
La mémoire est une affaire de choix. Il y a ce que l’on retient et ce que l’on ne retient pas, il y a aussi l’angle selon lequel un évènement est retenu.
L’entrée au Panthéon est le symbole que cet évènement est reconnu comme constitutif de la mémoire collective nationale. Cela mérite un débat qui n’a pas eu lieu à mon sens. C’est pour cela que j’ai posé la question et je suis heureux de voir qu’il est repris.
Il est sans doute dans la nature des plus grands hommages de savoir, progressivement, descendre en grandeur au nom de l’idéal fédérateur qui précède la paix entre les hommes.
Sans doute un jour entrera-t-on au Panthéon à l’issue d’une farouche sélection tout au long d’une saison de télé-réalité : cela ne changera pour autant rien à l’exemple qu’inspireront ceux qui y furent, ni à celui qu’inspirera ceux qui jouiront alors de nouvelles formes plus glorieuses, d’hommages que nous inventerons entre temps, pour compenser l’érosion librement consentie de plus anciens, au nom de la paix.
Et omnia vanitas..
« les justes ne sauvèrent pas la République ».
N’ont-ils pas contribué, par leurs gestes, à sauver la République, non pas le régime républicain, mais l’idée républicaine, en ayant un comportement républicain en un temps qui en a singulièrement manqué. En ce sens les justes, comme les résistants, ont contribué à ce que la République perdure malgré Vichy.
un touriste perdu me demande son chemin. Mon devoir est de l’aider : si je lui indique la bonne direction j’accomplis mon devoir, si je me détourne et l’accompagne où il veut aller, je dépasse les exigences de mon devoir. (je vais au panthéon).
Si mon touriste se noie. Mon devoir est toujours de l’aider; si je le sauve j’accomplis alors mon devoir, mais pas plus. (je ne vais pas au panthéon).
Manifestement plus l’intensité d’un devoir est exigente moins elle est facile à dépasser. Je doute donc de la fiabilité du critère de dépassement pour la détermination de la panthéonisabilité.
Bah. Ils ont fait leur devoir d’êtres humains, mais ils l’ont fait contre la loi, contre l’Etat français, contre la force militaire, qui est en guerre menace permanente de mort.
Faire son devoir quand tout, hormis votre conscience, vous l’interdit, n’est-ce-pas cela, faire plus que son devoir ?
Authueil,
Il me semble que le débat a eu lieu. Plus, en tous les cas, que pour Alexandre Dumas par exemple. Mais là n’était pas, si je ne m’abuse, le sens de la critique de ton billet.
Facultatif et Paxatagore,
Il est évidemment question de la façon dont on nourrit le standard.
Je ne suis pas certain qu’on puisse assimiler un combat pour la forme Républicaine au respect des principes républicains. Mais cela justifie sans doute une discussion.
Christophe,
Tu as posé une partie du problème.
Et j’ajoute que le soldat qui se lève sous la mitraille en application d’un ordre, si courageux soit-il, n’a fait que satisfaire au commandement qui lui est fait. Et l’on a honoré des maréchaux d’empire ou des généraux de la Révolution.
Cela dit, il doit y avoir quelque chose de grand ou d’unique, me semble-t-il, dans l’inhumation au Panthéon.
Frédéric,
Du point de vue de la République, le régime de Vichy ne donnait pas d’ordre légaux. Si son existence a pu constituer une justification de pur fait, on ne saurait s’en prévaloir que pour excuser, par pour louer. Enfin… Dit un peu trop brutalement.
Jules, « Frédéric, Du point de vue de la République, le régime de Vichy ne donnait pas d’ordre légaux »
C’est une version juridique défendable (inconstitutionnalité des pleins pouvoirs donnés au Maréchal Pétain), et c’est la version qu’a reprise de Gaulle, mais la légalité des ordres de Vichy n’était contestée à l’époque par personne en France, ni même par les gouvernements étrangers qui avaient à Vichy leur ambassade … Il n’y avait pas d’autre gouvernement français que celui de Vichy. Le GPRF n’a été créé que le 3 juin 1944.
Donc, les gens qui désobéissaient aux lois de Vichy obéissaient bien à leur conscience contre les lois de l’Etat.
Oui, mais la République – la loi de la République – tient le régime pour juridiquement nul. Techniquement, la IIIe république se poursuivait donc.
« Oui, mais la République – la loi de la République – tient le régime pour juridiquement nul. Techniquement, la IIIe république se poursuivait donc. »
C’est un débat qui n’a pu avoir lieu qu’ex post facto.
Les habitants du Chambon sur Lignon n’étant pas tous des constitutionalistes, ils ont donc bien agi, de leur point de vue, contre la loi. Les gendarmes, la justice et la milice étaient là pour le leur rappeler. Je doute que l’inconstitutionnalité du régime de Vichy ait été un argument à leur opposer à l’époque…
Pour prologer votre réflexion sur l’héritage symbolique que constitue la citoyenneté (et auquel j’adhère): en faisant leur devoir au péril de leur vie, les justes (et autres résistants), ont permis à la France de se regarder dans le miroir sans trop frémir d’horreur.
Mais ce ne sont pas les habitants de Chambon sur Lignon qui décident de l’inhumation au Panthéon. C’est bien la République qui l’accorde aujourd’hui, et compte tenu de l’état du droit, rétroactivement.
Mais Voltaire n’a rien sauvé du tout, il n’a même pas sauvé la République, puisqu’elle n’existait pas encore, au moment où il écrivait Candide… Pourquoi donc les Justes auraient-ils dû sauver la République afin de légitimement mériter le Panthéon? Et même, si je puis me permettre, il n’a fait que son devoir en luttant pour les droits de l’homme, contre la monarchie. Il ne devrait pas être honoré. Et pourant…
C’est le risque lorsqu’on tente de tracer un critère fixe. Il me semble que pour ce sujet (l’honneur moral accordé à des citoyens dont le comportement est exemplaire, voire indispensable sur un certain plan) relève plus du « feeling social » que de l’application d’une formule. En morale, je vois deux domaines: celui des droits personnels, de l’intégrité physique, morale et psychologique de la personne, et celui des rapports de cette personne avec ses semblables. Seul le premier peut être régulé selon des critères absolus (et rationnels- là où des formules s’appliquent). Le second relève pour beaucoup de l’histoire et de la coutume, c’est à dire du contingent (on ne pourrait pas reprocher à un français de ne pas avoir sauvé un juif à l’époque si ce français avait estimé sur le moment que sa vie aurait été par trop mise en danger). La question Panthéon tombe là-dedans: il me semble qu’il n’est pas exagéré d’honorer les Justes, qui ont sauvés des vies humaines menacées par les nazis, si la société française se reconnait dans les valeurs qui sous-tendent le comportement des Justes, et reconnait que ce sont ces valeurs qui, entretenues et défendues, l’aident à rester vivante. Les termes utiliés sont vagues, mais encore une fois, le domaine du discours l’est ausi.
Mais la nature vague du discours permet précisément qu’on ne soit pas d’accord avec le coup du Panthéon. Dont acte
Encore une fois,
Que la société honore, certainement. Que la nation se trouve investie, je m’essaye à le montrer.
Mais pour la République, qui est une institution, c’est autre chose. Voltaire l’a précédée et l’on en à fait un fondateur. Ce qui est autre chose, m’est avis.
hum… j’aurais pu faite un peu attention quand même…