Au bureau des pleurs, il y en a des guichets

21/03/2007
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François Bayrou envisage la création d’un « grand ministère des attentes de la société française« .

Il réunirait, par départements, la jeunesse et les sports, les personnes âgées, les associations, internet, et pourquoi pas, l’immigration. Il s’agit d’assurer « une réflexion de long terme« .

Les méchantes langues ont tôt fait d’ironiser sur la vaste vacuité du projet. Disons-le, je me range à leurs côtés.

Un ministère des attentes ?

Il est d’usage, au gouvernement, de traiter des affaires[1] ou de s’occuper d’un domaine de la vie collective. Mais rarement s’est-il agit de répondre à des attentes.

Qu’est-ce à dire ?

Des espérances, avec le parfum de Ségolène Royal ?

Des doléances, avec celui du tiers-état[2]

Des créances, ou quelque chose qui y ressemble. Il est vrai que les attentes peuvent faire naître des droits lorsqu’elles sont légitimes.

Mais est-ce bien le rôle d’un ministère de collecter des attentes ?

Cela sonne comme un bureau des pleurs. Et des pleurs, il y en aura beaucoup.

Les attentes de la société ?

Que les questions dites « de société » aient conquis l’univers du politique, on ne saurait en douter.

Il en pleut dans les pages de presse.

Au gré de l’actualité, des faits divers, des récits du quotidien, de l’insolite et des phénomènes[3]. Les jeunes gens passent-ils du temps devant la télévision ? Faut-il les protéger d’internet ? Les vieilles gens fréquentent-ils les salles de sport ? Sont-elles abandonnées par leur famille ?

Et du droit ; beaucoup de droit. Les couples homosexuels pourront-ils adopter un enfant ? Entrer en mariage ?

Une association mène « un combat« . Non, deux associations, trois, cent associations. Et contre quoi combattent-elles ? Contre l’Etat, contre les institutions, contre des firmes. Contre des puissances.

La société, ce continent si vaste et incertain, fourmillant et volcanique propulse devant le regard des « phénomènes de société« .

Un phénomène se laisse voir[4]. Ce peut être une technique. Il y eut le phénomène du « téléphone portable » ou de « l’internet«  ; une pratique : le phénomène des « jeux videos« , du « speed dating » ou « des blogs« . Le  »phénomène n’est plus un fait divers, et pas assez banal encore pour mériter l’indiffférence.

On s’en inquiète.

Quoi, un phénomène où l’ombre règne ?

Il faudra les lumières du droit, car les conflits naissent.

Et voilà, après la justice aveugle nécessairement, la loi sommée d’exister. Et les lois, c’est l’affaire de l’Etat.

Car il faut bien que l’état s’en mêle, des murmures du quotidien en ressac ininterrompu.

Une mission de prospective ?

Le ministère des attentes devra réfléchir à long terme.

Ce serait bien la première fois, peut on gouailler. C’est qu’en effet, dans les administrations, il y a bien peu de long terme. Répondre aux exigences du jour, préparer le déluge des lois. Il pleut bien moins d’eau sur le royaume de France, cependant que l’averse législative et réglementaire ne cesse jamais.

Il existait, sous la cinquième république, un Commissariat général du plan, chargé de prévoir. Jean Monnet en a assumé la charge, ce dont François Bayrou peut se souvenir. De même qu’une plume de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino. Il y a un an le Centre d’analyse stratégique lui a succédé. Ce dernier a pour mission « d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en oeuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou culturelle.« [5]

Ajoutons lui cette noble institution de la République qu’est le Conseil économique et social. La Constitution l’institue aux fins d’assister le Gouvernement et le Parlement. Il a un rôle consultatif, partiellement dégagé des contingences, donc.

Sèchez vos larmes, donc. Au bureau des pleurs, on ne distribue pas de mouchoirs. On y réfléchit.

Il se pourrait que la réflexion, toute noble et nécessaire qu’elle soit, ne sache satisfaire les attentes qui se presseront à son portail. C’est que réfléchir n’est pas agir.

On pourrait oser encore, il est vrai, le mot de Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Et puisqu’on en est au Bayrou bashing, une petite question de vocabulaire. Le candidat du centre dit aujourd’hui à propos de l’adoption par les couples homosexuels qu’il convient de « reconnaître le lien d’éducation par le deuxième parent, et d’en faire un responsable de cette éducation, sans créer de lien de filiation au sens père-mère« .

Et bien, l’adoption simple établit bel et bien un lien de filiation au sens père/mère. Il n’existe d’ailleurs rien d’autre comme lien de filiation. A moins que le candidat n’entende lien de « parenté« , ce qui est plus vaste. Mais la parenté n’est pas la filiation.

Notes

[1] Etrangères, par exemples, ou sociales.

[2] Dont le candidat centriste s’est fait, il est vrai, le ministre ?

[3] De société.

[4] Par définition ou presque. On pardonnera l’approximation.

[5] Selon les termes de l’article 1er du décret du 6 mars 2006.

5 commentaires to Au bureau des pleurs, il y en a des guichets

  1. Prout le Mammouth le 21/03/2007 à 9 h 59 min

    Quelle différence entre ce ministère des attentes et le grand ministère de l’écologie souhaité par Nicolas Hulot ?

    (NB : Il me semble Jules que vous oubliez le récent Conseil d’Analyse de la société dans votre énumération. voire, que l’on pourrait avec profit consulter les théories justifiant de l’utilité du Sénat, du moins, celles scientifiquement validées par les remarquables travaux de recherche relatifs au bicamérisme menées par la fin fleur de cette recherche publique que le monde nous envie)

  2. jubor le 21/03/2007 à 10 h 27 min

    Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre.

    Oups…Ce n’est point Tardieu, mais Henri Queuille.

    Ou avais-je la tête ? Merci :-)

  3. lili le 21/03/2007 à 15 h 36 min

    Bayrou baisse, l’amer monte…

  4. Smith le 21/03/2007 à 15 h 45 min

    Les vieux ministères sont dépassés ; de la vieille politique ! C’est le futur ministre qu’il le dit sur http://voteragauche.org : On a trop souvent par le passé mis les questions et les réponses, les problèmes et les solutions dans le même ministère. On a vu ce que cela a donné ! C’est comme avec l’alternance gauche droite : 30 ans d’échecs ! Et vous voulez qu’on continue comme cela ?

  5. Facultatif, coiffeur en ville le 21/03/2007 à 18 h 16 min

    Il me semblait à l’époque que le ministère de l’éducation nationale était chargé de la résolution à terme de tout problème social du moment moyennant une floppée de postes d’enseignants supplémentaires.

    La solution avait le mérite de l’élégance, élégance avec laquelle l’énarchie se débarassait à bon compte sur ceux, simples normaliens, (donc, ayant échoué au concours de l’ENA), qui se voyaient relégués à bien vouloir donner l’illusion les quelques petits problèmes ayant échappé au grand plan pour laisser les penseurs penser en paix.

    Visiblement, la recette ne fait plus…recette.

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