On a dit beaucoup de la construction européenne qu’elle était destinée à assurer la paix.
Qu’on ne se fit pas la guerre, et que le commerce tisse entre les hommes des liens qu’ils leur serait impossible de dénouer.
Deux guerres, songeait-on, avaient épuisé l’Europe. Et voilà qu’à l’Est se dessinait un nouvel empire.
Que la France et l’Allemagne puisse marcher de conserve, c’était un défi incertain. On en fête aujourd’hui le cinquantenaire. C’est beaucoup pour nos yeux rivés sur l’écoulement précipité des secondes. C’est bien peu lorsqu’on jette le regard vers Rome, ou tout à commencé.
Car c’est bien vers Rome qu’il faut aller quérir, je le crois, les racines de l’Union. Non pas la ville éternelle, qui accueillit, était-ce innocent, les signataires du Traité, mais l’Empire romain qui bouge encore, quoique muet.
Voyez donc les Etats fondateurs. Et voyez le Saint Empire à l’heure de Charles Quint.
François Premier fonda la France contre l’Empire. Il y eut les guerres contre l’Empereur. Il y eut l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui imposait la langue de l’Ile-de-France aux provinces, et proscrivait le latin, langue administrative de l’Empire. Et depuis, des conflits sans cesse.
Et auparavant ?
Auparavant, à Rome déjà, on soufflait pour les ranimer les braises de l’empire. En 800, Carolus Magnus se fit couronner empereur des Romains. Après lui, on se querella d’Ile de France, de Bourgogne ou d’allemagne la conduite de l’Empire. Quelques siècles à guigner la Couronne, de Paris et à Reims.
Près de douze siècles plus tard, on tente à nouveau l’aventure d’accrocher la France à l’empire. A Rome, au Capitole, on signe l’acte fondateur du nouvel et discret Empire.
Double victoire, double ambiguïté. En France, on espère secrètement avoir retrouvé les rennes. Ailleurs, on songe peut-être que la France a renoncé à son gallicisme. Double rêve démenti en bien peu d’années.
Et pourtant…
Pourquoi aimer l’Europe ?
Pour des raisons mystiques, sans doute.
Parce malgré les chicanes, les mesquineries, les mains serrées et les accolades, malgré la normalisation des produits, l’harmonisation des normes d’hygiène et de sécurité, la pasteurisation et l’étiquettage, il y a dans la construction européenne la poursuite fragile d’un rêve commencé il a plus de vingt siècles.
Peut-être que ce qui nous fait aimer l’Europe, c’est justement ce qui l’oppose à toutes les tentatives de construction d’un empire. Tous les précédents évoqués ont été imposés au fil de l’épée. Tous étaient le fait d’une nation voulant régner sur d’autres.
Notre Europe s’est construite par l’alliance de pays ayant volontairement et pacifiquement accepté de partager leur souveraineté. Et, sauf vision paranoïaque, on ne peut prétendre qu’une nation la domine. Enfin, l’Union Européenne n’a pas manifesté de visées impérialistes (en tout cas jusqu’aujourd’hui)…
Il n’y a rien de plus banal que la volonté bâtir un empire: de nombreux imbéciles et quelques génies l’ont fait, peu ont réussi, aucun durablement. Même la Pax Romana n’a été le plus souvent qu’un état de guerre permanent.
Je ne peux m’empêcher de citer Calvino:
« Il y a un moment dans la vie des empereurs, qui succède à l’orgueil d’avoir conquis des territoires d’une étendue sans bornes, à la mélancolie et au soulagement de savoir que bientôt il nous faudra renoncer à les connaître et les comprendre; une sensation dirait-on de vide, qui nous prend un soir avec l’odeur des éléphants après la pluie et de la cendre de santal quand elle se refroidit dans les brasiers éteints ; un vertige qui fait trembler fleuves et montagnes historiés sur la croupe fauve des planisphères, laisse s’enrouler l’une sur l’autre les dépêches qui nous annoncent l’écroulement des dernières armées ennemies de déroute en déroute, écaille la cire des cachets de rois dont on n’a jamais entendu le nom et qui implorent la protection de nos armées victorieuses en échange de tributs annuels en métaux précieux, peaux tannées et carapaces de tortues : c’est le moment de désespoir où l’on découvre que cet empire qui nous avait paru la somme de toutes les merveilles n’est en réalité qu’une débâcle sans fin ni forme, que sa corruption est trop évidemment gangréneuse pour que notre sceptre puisse y apporter remède, que la victoire sur les souverains adverses nous a rendus les héritiers de leur lent écroulement. » Italo Calvino in « Les Villes Invisibles»
Ce que nous aimons dans l’Union Européenne, ce qui en fait la force et ce qu’il faut préserver à tout prix, c’est qu’elle est le contraire d’un Empire.
Je ne saurais pas aussi certain que Melanchthon du fait que la construction européenne actuelle ne soit pas de l’ordre de l’empire. Si l’empire est une forme politique par essence universelle, elle s’oppose à la Nation, qui elle est affirmation d’un particularisme, d’un contrat spécifique. La nation est bornée, l’empire ne l’est pas. L’empire est par nature plus tolérant : il cherche à fédérer les peuples, pas à uniformiser le peuple, au contraire de la nation : voyez l’Empire austro-hongrois, qui pouvait faire vivre différents peuples ensemble.
L’Union européenne actuelle, dans cette optique, s’apparente plutôt à l’empire : empire démocratique, empire de la règle de droit, elle a son centre et ses marges, incertaines, mais pas de délimitation fixe. Car toute tentative de délimitation, donc de frontière, implique un intérieur et un extérieur, donc de se définir à l’exlcusion de l’autre, ce qui est la fin de l’idée d’empire, puisque celui-ci n’a pas de frontière. Ce qui, d’ailleurs, illustrerait le débat actuel à l’intérieur de l’Europe : veut-on faire une communauté politique, dotée de sa constitution, ou bien un espace démocratique et propageant la règle de droit. Une construction de type national ou un empire ? Il me semble que la pente qui s’affirme, définitivement, est davantage celle de l’empire…
@ Cadence rompue : l’empire ne s’oppose pas à la nation, L’empire, c’est toujours une nation qui s’impose à d’autres, militairement et culturellement. Si parfois, il a existé des empires sans empereurs, il y a toujours une nation dominante: dans la Ligue de Délos comme dans l’Empire Français, les citoyens des colonies n’avaient pas les mêmes droits que ceux de la métropole. Dans certains cas, comme dans le cas de l’Empire Austro-Hongrois ou celui de la Rome de Caracalla, l’empire a eu l’intelligence de gérer la diversité, mais c’est pour continuer à dominer.
Je ne vois pas en quoi communauté politique s’oppose à espace démocratique, ni constitution à règle de droit…
Oui, Melanchthon, c’est certain que si vous prenez comme exemple l’Empire français, le Reich allemand, voire l’empire austro-hongrois, vous en arriverez à la conclusion que l’empire est la domination d’une nation sur les autres. Mais je tiens plutôt que c’est un dévoiement de l’idée d’empire : si vous prenez l’empire de Charlemagne, ou le Saint Empire jusqu’à Chales Quint, je ne vois pas qu’il y ait une nation qui domine sur les autres, ne serait-ce que du fait de l’inexistence de la forme politique de l’Etat-nation à cette époque. Ainsi, je vous concède que la pratique de l’empire ne s’oppose pas à celle de la nation, mais la théorie, si, et d’ailleurs, notre ami Jules y faisait explicitement référence, je crois, en soulignant l’importance théorique que revêtit la lutte entre François Ier et Charles Quint, militairement à l’avantage du second, mais c’est bien le premier qui a gagné la bataille idéologique, tout comme Napoléon perdra son empire tout en infusant en Europe le germe de l’Etat-nation.
Sur la fin : effectivement, communauté politique ne s’oppose pas à espace démocratique, ni constitution à règle de droit, heureusement d’ailleurs. Je voulais juste dire que, de la même façon que l’Empire au MOyen-age voulait fédérer au nom de Dieu, l’Union souhaite fédérer au nom du Droit. Et que cette règle de droit n’est pas, comme dans une démocratie, l’émanation stricte d’une communauté politique, faute de demos (car un demos suppose qu’onpuisse définir un intérieur et un extérieur, donc une frontière). Encore une fois, cela n’est concevable que si l’on abandonne la vision impérialiste héritée du XIXème, davantage une perversion de la Nation qu’une mise à jour de l’idée ancienne d’empire.
Le droit sans le peuple ou la guerre grâce à lui : si c’est tout ce que nous avons su inventer en 2000 ans d’histoire, mértions-nous de participer à la définition d’un avenir radieux pour tous ?
Cadence rompue (syncope?), j’utilisais le concept de nation, au sens de goupe humain structuré par une culture commune et un système de pouvoir, sans le réduire à celui d’état-nation, ultérieur, avec lequel on tend à le confondre (encore que l’on parle de nation Kurde).
Je vous accorde que la relation empire-nation est plus complexe, notamment en ce sens que l’empire peut consister à exalter l’essence de la nation tout en la dépassant, notamment sur le plan géographique, ou bien la diluer dans un ensemble plus vaste dont l’unité n’est assurée que par la soumission à un pouvoir centralisé, le plus souvent une dynastie.
Je pense surtout que la notion d’empire prend des sens très différents selon les périodes de l’histoire, et surtout après le traité de Westphalie qui voit l’émergence de l’état-nation, notion consacrée par la révolution française.
Le Saint Empire Romain Germanique, était un objet très particulier: d’abord empire « classique » sous les dynasties héréditaires des Carolingiens, puis héréditaires-élues des Saxons aux Hohenstaufen, il éclate, après la mort de Frédéric II, en un ensemble d’états et de micro-états indépendants avec un pouvoir central quasi inexistant, jusqu’à ce que les Habsbourg le reconstituent partiellemnt au XVème siècle. Il fut largement vidé de sa substance par le traité de Westphalie.
Difficile d’y voir un antécédent à l’Union Européenne…
Quand « Melanchthon » fait le décorticage de sens entre « nation » : groupe humain structuré par la même culture et le même système de pouvoir et, « nation » : nationalisme, et qu’il cite le saint empire germanique, il dit là, la même chose que Benoît XVI à savoir que l’europe des empires passés était l’europe chrétienne, animée par : une identité historique, culturelle et morale inspirée par le christianisme. Voilà pourquoi, Européens, nous pouvons voyager de Stocholm à Rome en passant par Budapest, sans être déroutés dans la compréhension de l’espace. Nous projette t-on soudain à Pekin ou Islamabad, nous sommes perdus, les codes ne sont plus les mêmes, ils sont ceux d’hommes qui ont interprété différemment le monde à travers leurs propres croyances. Je me sens européenne car partout en Europe je me sens chez moi, et si je vais en malaisie, je me sentirais plus proche de l’allemand qui déjeune à côté de moi que du malaisien, même si nous parlons tous anglais pour faciliter l’échange!
@ lili : désolé, mais je ne faisais absolument pas référence à une identité européenne, encore moins au christianisme. Et je n’ai pas parlé de nationalisme…
Quand Benoît XVI, en tant qu’ancien patron de la Congrégation pour la propagation de la foi (nouveau nom du Saint Office de l’Inquisition), considère que l’Europe se définit par sa christianité, il ne fait que son travail. Mais l’Europe s’est tout autant construite en-dehors de la religion chrétienne, voire contre celle-ci (c’est notamment l’héritage des lumières) qu’elle a été structurée par elle. D’ailleurs, cette identité/différence européenne que vous ressentez à Islamabad, je la ressens tout autant lorsque je suis aux Etats-Unis, nation chrétienne s’il en fût…
Je ne suis pas chrétienne pratiquante et comme vous aussi héritière des Lumières et de la révolution ( et de la Terreur sa maladie de vieillesse)et je dois reconnaître que j’ai beaucoup de peine à faire une différence entre les lois du Décalogue et les Doits de l’homme et du citoyen, ou tout au moins l’inspiration est grande. Il me semble au contraire que ces illuminés là se sont révoltés contre la corruption de l’eglise catholique et sa hiérarchie, pour remplacer celle-ci par une morale laîque renouvelée mais tout aussi exigeante voire plus. Quand aux Etats-Unis, je me demande pourquoi tellement d’européens s’y rendent pour ne plus en revenir alors qu’on en voit peu du côté d’Islamabad et de Pékin, ou qu’ils en reviennent bien vite? Il faut croire que l’organisation sociale n’y est pas si inintelligible pour eux.Mais cela nous éloigne du sujet…