Voter selon ses convictions : une idéologie douteuse de l’adhésion politique

20/04/2007
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Ce n’est jamais dit vraiment ; ni même questionné.

Mais il règne – comme un brouillard – l’idée que le vote devrait reposer sur les convictions de l’électeur. Du moins le vote noble.

Le vote vil se contente de la défense de ses intérêts mesquins.

Vote noble : Je vote selon mes convictions.

Vote vil : Je vote en fonction de mes intérêts.

C’est que le vote noble ne saurait poursuivre la satisfaction d’un intérêt particulier ; Et l’on contemple avec la plus grande méfiance le candidat qui s’en va faire campagne devant une association professionnelle ou un groupe d’intérêt quelconque[1]. Les syndicats eux-mêmes ne se réclament guère de la défense des intérêts particuliers[2]. Il s’agit bien plus souvent de défendre « le service public«  ; c’est à dire, l’intérêt de tous.

En témoigne encore, selon moi, le silence quelque peu sacral que l’on impose le jour du vote. Comme si l’on espérait de l’électeur qu’il rassemble ses esprit en une conviction pure, détachée de l’influence – nécessairement – corruptrice de la propagande électorale et des sondages.

On observera quand même qu’une telle idéologie du vote a des ressorts bien bourgeois[3]. Entendez que le vote « de conviction » suppose de sacrifier ses intérêts de classe, pour, peut-être, accéder à l’universel. A l’inverse, le « vote d’intérêt » fleure les privilèges à conserver[4] ; donc, l’appartenance à la bourgeoisie.

Mais il ne s’agit pas de faire le reproche au prolétaire – au misérable – de voter selon ses intérêts car il n’en a guère à défendre. L’intérêt du faible, c’est nécessairement l’intérêt de tous. C’est pourquoi il est d’usage, lorsqu’il ne vote pas à gauche[5] de le gourmander gentiment en évoquant discrètement son erreur. Ou, plus subtilement, les tromperies de l’adversaire politique.

Bien sûr, on pourait observer que l’ouvrier d’aujourd’hui a une position à faire valoir. Contre la bourgeoisie, la modestie de sa condition. Mais également contre l’immigré, peut-être, qui menace son travail. Et, c’est rarement soulevé, contre le chômeur.

Vote de conviction et vote d’intérêt, la distinction discrète a un parfum un peu désuet. Mais avancer ses convictions sonne toujours plus avantageusement.

La modernité démocratique permet de dégager deux catégories nouvelles.

Catégorie « Vote noble«  : Le vote de barrage. Il s’agit de sacrifier ses propres convictions au profit d’un intérêt supérieur. Sauver la Démocratie, la République, ou la France. Comme sources historiques, on trouvera l’adhésion à Charles de Gaulle ; et moins noblement, celle dont bénéficia Philippe Pétain. Pour des illustrations contemporaines, l’opposition à Jean-Marie Le Pen ; aujourd’hui, une certaine façon, peu glorieuse selon moi, d’en appeler à voter contre Nicolas Sarkozy[6].

On renonce, donc, à satisfaire ses convictions au nom d’un idéal plus haut.

Catégorie « Vote vil«  : Le vote stratégique. Il s’agit de délaisser l’espoir d’une parfaite coïncidence de son vote et de ses convictions pour rechercher un équilibre plus satisfaisant des forces politiques : Quoique je me sente plus proche du parti socialiste, je vais voter pour un autre candidat – à gauche ou à droite – pour infléchir son discours et son action dans un sens qui m’agrée davantage.

Vaguement ésthétisant[7], il fleure la légèreté décadente. Et surtout, il suppose de troubler la pureté de ses convictions au profit au profit d’un calcul empreint d’obscurité. Une telle attitude a des allures de corruption balzacienne.

L’un et l’autre de ces votes admettent le compromis de l’électeur avec ses convictions. Mais dans un cas, c’est un dépassement au profit d’une cause plus haute ; dans l’autre, c’est une trahison morale un peu perverse.

Il en émerge néanmoins cette l’idée que le vote de l’électeur peut ne pas épouser ses convictions[8].

Il y a sans doute dans cette espérance de confusion entre les convictions de l’élu et de l’électeur un peu du modèle de l’infaillibilité papale. Nous sommes en France, il est vrai. Et si la pratique catholique décline, l’empreinte culturelle demeure[9]. Pour qui, cependant, a l’âme politique moins religieuse, le compromis n’a pas cette amertume corruptrice et diabolique[10].

Si je dois donner un brevet de vertu – bien involontaire, j’en conviens – aux candidats, c’est d’avoir suffisamment brouillé les convictions qu’ils défendent[11] ; de sorte qu’ils sont parvenus à libérer les électeurs du fardeau d’en tenir compte.

Notes

[1] Comme le partronat.

[2] Pour laquelle ils sont mandatés, il faut le rappeler.

[3] Et empreint de culture catholique, comme je le suggère plus bas.

[4] Le vote d’intérêt est nécessairement conservateur.

[5] Disons-le.

[6] Au cas où j’aurais été mal compris, je réitère. Mon explication de vote sur ce point n’est en aucune manière un appel ; et je ne juge pas que le candidat de l’UMP constitue un danger pour la Nation ou la démocratie. Je ne me reconnais nullement dans le barrage à Nicolas Sarkozy. Il s’agit juste de ma hiérarchie des critères.

[7] Il s’agit d’un vote de recomposition.

[8] Comment le pourrait-il, du reste ?

[9] Ainsi, peut-être, de la notion d‘intérêt général, qui sonne parfois comme un appel à préférer une volonté divine et indéfinissable au détriment de satisfactions individuelles mesquines. Et de la solidarité qui fleure tout à la fois l’injonction d’aimer autrui et celle de lui faire charité.

[10] Le diable, par étymologie, divise. L’aliénation du vote et des convictions participe de ce modèle.

[11] Voyez les efforts désepér(ants)és de Laurent Joffrin pour convaincre de l’inanité du vote Bayrou en pointant un doigt vaguement accusateur sur les électeurs de François Bayou venus de la gauche. A rapprocher de la maigre considération dont ont pu bénéficier les partisans du « Non » au Traité constitutionnel qui se réclamaient de l’Europe. Sans grand succès.

8 commentaires to Voter selon ses convictions : une idéologie douteuse de l’adhésion politique

  1. CedricA le 20/04/2007 à 13 h 18 min

    Le mois dernier, en rangeant des affiches du candidats que je soutien, je demande à une voisine qui passe « vous en pensez quoi », et elle me répond : moi, rien, c’est mon mari qui décide, mais je trouve qu’il n’est pas très sympathique sur cette photo.

    Dans quelle catégorie de vote la place-t-on ?

    Les passants disent apprécier telles propositions de tel candidat et rejeter telles autres propositions de tel autre. Dans l’ensemble, et de ce que j’ai vécu sur le terrain, cette campagne fut très nombriliste, accès sur le vote « vil », à l’inverse de la blogosphère. Une autre illustration de la non représentativité du net.

  2. Monsieur Prudhomme le 20/04/2007 à 13 h 27 min

    illustration de la non représentativité du net : sur « Voter2007″ François Bayrou gagne l’élection haut la main. Dans la réalité je crains qu’il n’en aille différemment.

  3. j2N le 20/04/2007 à 14 h 11 min

    je rajouterais à ton analyse le vote par passion et le par défaut. Le premier lorsqu’on est convaincu par un personnage. Le second lorsqu’on choisit par élimination successive… Il est clair que le vote par passion me laisse perplexe… si c’était mon option,je placerais certainement un bulletin blanc dans l’urne … ;-)

  4. Oppossum le 20/04/2007 à 15 h 33 min

    Joli scanner sur les métamorphoses du vote !

    Et le vote ‘stratégéo-cynique’ ? voter pour le candidat devant lequel son favori aura, au second tour le plus de chance (+ ou – risqué … suivant l’avance de son poulain )

    Un sarkozyste vote Royal pour éviter d’avoir Bayrou au 2nd tour. (Il serait plus prudent qu’il vote Le Pen au vue des dernières estimations des sondages concernant le 2nd tour!)

    Ce vote est ‘reservé’ une élite (dont le candidat est en tête) qui a un goût tordu et certain pour le jeu . Bon on en connait tous !

  5. Louis de Saint-Aoüt le 20/04/2007 à 17 h 40 min

    Commentaire supprimé : le copié/collé de billet s’apparente à de la pollution. L’auteur peut poster un trackback s’il fait mention du billet trackbacké.

  6. hmmm le 21/04/2007 à 13 h 56 min

    En fait, j’eûsse aimé que l’on s’intéressât à la problématique suivante : le but d’une élection, indépendament de la manière dont elle se déroule, est de désigner un candidat qui serait le plus en phase avec la majorité des électeurs.

    Le but des électeurs dans leur ensemble est de désigner ce candidat. Or, ce candidat n’est pas celui qui fait le plus d’heureux, mais bien celui qui fait le moins de malheureux !

    Le vote de conviction n’est pas le vote juste, suivant le système utilisé

    En effet, le candidat Condorcet (s’il existe) est celui qui gagne contre tous les autres candidats à un contre un. Je ne sais pas quelle est la popularité réelle de chaque candidat, mais il me semble que pour cette élection, le candidat Condorcet existe (ce serait B. — si les sondages du deuxième tour sont le moins du monde un indicateur de quoi que ce soit).

    Et il ne sera pas élu, ce qui tend à indiquer (prouve, en fait, d’un point de vue mathématique et formel) que le mode des élections présidentielles en France est fondamentalement mal foutu.

    Mais surtout, appeler au « vote de conviction », c’est insister sur l’utilisation d’un système qui ne produit pas le bon résultat, et prétendre, en outre, que le bon résultat est celui qui sort de ce système!

  7. Cadence rompue le 22/04/2007 à 17 h 08 min

    Il est vrai qu’en France, le vote d’intérêt est mal reçu. Davantage que l’empreinte du catholicisme, n’est-ce pas plutôt celle du rousseausime qui perdure ? De sa conception très unitaire de la volonté générale ? « Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé et est une somme de volontés particulières (Du contrat social, livre II, III) ». Ailleurs, le vote d’intérêt est mieux accepté. De quoi rejouer Maddison contre Rousseau ?

  8. sicnarf le 08/07/2011 à 9 h 50 min

    Ce qui m’étonne toujours c’est que, des ouvriers, des employés, enfin, des citoyens dans les plus mal lotis économiquement, puissent voter pour les mêmes candidats que les gens les « plus fortunés » pour ne pas citer de nom.
    Ont ils une conscience politique si haute que leurs intérêts particuliers ne font pas le poids devant les intérêts de la FRANCE…?
    Ou bien je me trompe, ils ne sont pas du tout nombreux dans ces catégories mal loties économiquement.

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