La Croix propose aujourd’hui un dossier sur le rôle de la compassion dans l’exercice du pouvoir politique.
On peut y lire notamment quelques justifications et critiques. Le traitement est bref, mais le choix du sujet intéressant. En particulier, les articles s’efforcent de montrer comment le fait divers s’est imposé dans l’agenda politique des dernières adminsitrations. Le pouvoir en place poussant la pratique jusqu’à la méthode.
On me sait peu favorable au gouvernement de la rage et des larmes. Mais je dois avouer avoir dû retenir mes bras de tomber devant le propos tenu par David Martinon, porte-parole de l’Elysée :
Sur les crimes sexuels, on a avancé au fur et à mesure. Ce qui est terrible, c’est qu’on soit obligé d’attendre ce genre de drames pour faire avancer les choses.
Comment cela « obligé d’attendre« ?
Relisons l’argument au ralenti :
1. – L’action des pouvoirs publics en matière de prévention et répression de crimes dits « sexuels » est subordonnée à des faits divers. A défaut, il ne saurait agir.
2. – C’est pourquoi le Président de la République doit attendre – en rongeant son frein – de nouvelles victimes. Et ceci est bien triste ; car il s’en serait bien passé, le Président, des victimes de faits divers.
C’est tout naturellement la première proposition qui suscite la curiosité, que dis-je, la stupéfaction.
- Quel est donc ce mystérieux obstacle qui interdit l’action politique en matière de crime ?
Je n’en connais pas de constitutionnel, sauf le respect des droits fondamentaux. Mais ceux-ci ont le bois dur et ils ne disparaissent pas devant la contingence du fait divers.
Faut-il donc que l’écueil soit politique ?
Reformulons l’hypothèse : Ce n’est qu’à l’occasion d’un fait divers que l’on peut agir contre le crime, car sinon cette action ne serait pas politiquement possible.
A cause des réticences de l’opposition ? A cause de celles l’opinion ?
Un peu des deux sans doute. En période de calme, la raison peut séduire. Et l’argument risque de l’emporter sur les rugissements. En revanche, le fait divers énerve les passions punitives[1]. Et la raison cède. A moins qu’elle ne se détourne du bien commun vers le bien privé de la victime. Je ne saurais dire.
Toujours est-il que l’opposition n’est plus entendue, à supposer même qu’elle parle. Et un discours de mesure ne résiste pas aux imputations de complicité criminelle[2].
Que peut-on en déduire sur les conceptions que se fait le nouveau pouvoir du peuple qu’il dirige ?
S’il est impossible d’imposer une législation répressive en période de calme, c’est que l’apaisement et l’argument lui sont peu propice. Autrement dit, la raison du peuple est impuissante à percevoir les bienfaits de la répression. En revanche, sous les effets de l’émotion, l’opinion ne s’oppose pas à l’action des pouvoirs publics.
De deux choses l’une, donc.
Soit l‘émotion est préférable à la raison en matière politique.
Soit le peuple est stupide lorsqu’il réfléchit. Et davantage encore lorsqu’il ne réfléchit pas. Mais au moins est-il manipulable en cette seconde hypothèse.
Je confesse les présupposés de l’argument ne m’agréent guère. Que le mépris porte sur la raison ou le peuple, il ne m’apparaît pas convenablement dirigé.
Il y aurait à dire en revanche, sur les qualités morales[3] que révèlent le propos :
1. – Se refuser à convaincre autrui de la justesse de ses convictions.
2. – Ne pas agir alors que l’on estime cela nécessaire.
3. – Attendre le désastre alors qu’on l’estime pouvoir prévenir.
Notes
[1] Plus qu’il ne suscite la compassion d’ailleurs. Car la compassion est tournée vers la victime alors que la punition intéresse l’auteur. En quoi une législation répressive n’a aucune nature compassionnelle. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit inutile, loin s’en faut. Mais il faut la prendre pour ce qu’elle est.
[2] Rappelons-nous du discours de campagne de Nicolas Sarkozy qui tendait à établir que la gauche était « du côté » des délinquants.
[3] En l’occurrence, le courage et la franchise dont se gargarise.
« S’il est impossible d’imposer une législation répressive en période de calme, c’est que l’apaisement et l’argument lui sont peu propice. Autrement dit, la raison du peuple est impuissante à percevoir les bienfaits de la répression. En revanche, sous les effets de l’émotion, l’opinion ne s’oppose pas à l’action des pouvoirs publics. «
C’est exactement cela. « On a bien des idées mais comme elles sont ultra-répressives pour pas dire autre chose, nous sommes obligé d’attendre la déconnexion de vos trois neurones provoquée par le fait divers larmoyant pour vous y faire souscrire ».
Accolez ce discours aux derniers propos rapportés (le tremplin) et vous avez une idée de la noblesse d’esprit de nos hommes politiques.
Les situationnistes l’exprimèrent en divers termes : invoquer l’émotion chez celui avec lequel on débat est le plus sûr moyen de le déstabiliser et, ce faisant, de le priver temporairement d’une partie de ses moyens de réflexion.
Plus clairement dit, vous prétendez que cet homme débat, alors qu’en fait, il se fout tout simplement de la gueule de son interlocuteur.