Ainsi, on a lu la lettre de Guy Môquet aux joueurs de l’équipe de France de Rugby.
Je ne suis pas un spécialiste de la motivation des troupes, mais si l’on en juge par le résultat, il y a lieu de s’interroger sur l’efficacité de la technique.
Le rugby n’est pas une guerre ; on hésite cependant à le qualifier de pèlerinage. Il s’agit plutôt un combat. Et l’on envoie pas les hommes au combat avec des larmes aux yeux. Du moins, pas n’importe quelles larmes.
Les stratèges classiques ont eu recours à l’hommage au morts. L’oraison funèbre que Thucydide prête à Periclès souligne la grandeur des premières victimes de la Guerre du Péloponnèse :
Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C’est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau.
Et c’est ainsi que l’on exalte la bravoure en honorant les morts.
Relisez, à l’inverse, la lettre de Guy Môquet.
Il ne s’agit pas d’une harangue. Pas davantage d’un discours public. C’est une simple missive adressée à sa famille. Simple, triste et belle sans doute, mais elle n’appelle qu’au courage de surmonter sa douleur. Douleur privée que celle de perdre un fils ou un frère.
Faire parler les morts est de tradition classique. Mais encore faut-il que les morts nous parlent[1]. Car ceux-ci qui sèchent les larmes de leurs proches en faisant couler les nôtres nous invitent à la compassion d’alcôve.
Je ne sais si la célébration d’une douleur privée excite l’enthousiasme héroïque[2]. C’est une chose que de dire que les morts sont grands pour exciter la grandeur ; c’est est une autre de caresser les douleurs de la mort pour faire pleurer le chaland. D’un côté, l’ordre des héros ; de l’autre, celui des victimes.
On sait que l’entraîneur de l’équipe de France de Rugby occupera des fonctions de secrétaire d’état cet automne. Nul n’ignore que le Président Sarkozy fit lire la lettre de Guy Moquêt le jour de son investiture. Et il entend que celle-ci soit connue des adolescents de France :
[C]‘est parce que je crois qu’il est essentiel d’expliquer à nos enfants ce qu’est un jeune Français, et de leur montrer à travers le sacrifice de quelques-uns de ces héros anonymes dont les livres d’histoire ne parlent pas, ce qu’est la grandeur d’un homme qui se donne à une cause plus grande que lui.
Peut-être ; mais ce n’est pas exactement ce que dit la lettre. Et ce n’est pas pour cela qu’elle émeut. Non pas l’exaltation des vertus du sacrifice, mais l’effort fragile et vain du réconfort qui fait sourdre les larmes ; peut-être une seule larme.
Mais une larme amère et politique.
Revenons à Periclès, pour conclure :
Aussi ne m’apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu’ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l’heure de leur mort avec la mesure de leur félicité.
Réponse à clic, commentaire n° 7 sous billet précédent : moi non plus, il y a six mois je ne connaissais pas l’existence de cette lettre. Je ne l’ai trouvée vraiment émouvante que lorsque j’ai vu une photo de l’original, écrite à la main, sur une feuille à carreaux, ici.
Je peux comprendre que l’on la fasse lire aux petits enfants. En revanche, je peine à distinguer le parallèle entre la fusillade d’un jeune Français de 17 ans et un match de Rugby contre l’équipe nationale d’Argentine, entre un drame et une fête (même si « on » a perdu). Très franchement, je me demande si ce n’est pas tout simplement insultant pour la mémoire de Guy Môquet de faire un lien entre les deux.
D’un côté, l’ordre des héros ; de l’autre, celui des victimes.
mon cher Jules, le dernier épisode de la gestion désastreuse du XV de France par Laporte est dans l’air du temps comme vous le pointez dans cette judicieuse remarque.
Le rugby est un JEU. un combat et un jeu. si nos joueurs avaient vécu ces dernières années dans le culte du beau, du jeu, cette lecture ridicule n’aurait pas cassé trois pattes à un coq. Ils auraient été sereins, construits par l’envie, confortés par la manière d’obtenir des résultats. hélas notre stratégie se résume à « défendre ». rien de tel pour devenir victime. l’initiative, l’ambition, l’improvisation, le beau, la joie? à d’autres!
bordel que c’est triste, tout ça.
sans compter évidemment que je trouve cette lecture indécente à la fois pour le rugby et pour Guy Môquet. Bah, qui se soucie de la décence?
Ce que je ne comprends toujours pas avec cette lettre de Guy Môquet, c’est que de lourds soupçons pèsent sur l’authenticité du texte. J’en discutais récemment avec un historien contemporanéiste, qui me disais qu’une partie de sa corporation estime que c’est un faux fabriqué par le P.C., pour héroïser son rôle dans la résistance. (Attention, avant qu’on me tape dessus : le P.C. a effectivement joué un rôle très important dans la résistance). Ca me paraît une drôle d’idée d’en faire un tel symbole. Maintenant, je n’ai pas pu vérifier le propos qui m’a été tenu. Si quelqu’un en sait plus…
En exclusivité : la lettre que le XV de France lira dans les vestiaires avant France-Namibie dimanche:
http://agitlog.zeblog.com/248534-en-exclusivite-la-lettre-que-le-xv-de-france-lira-dans-les-vestiaires-avant-france-namibie-dimanche/
L’APHREURISME DU JOUR
Depuis que les titulaires du B.E.P. média-télé ont découvert le Rugby, non seulement tout ce qui touche à l’Ovalie, est devenu hors de prix, mais la France risque surtout de se retrouver privée de finale avec toutes ces Dalilas qui en veulent aux cheveux de notre Samson-Chabal
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