La France est un pays de clochers.
Ils peuplent encore, fantômes d’une éternité fragile, la mémoire
Et si l’on devait, comme François Mitterrand en 1981, en dessiner l’image, nul doute que l’on trouverait la flèche rassurante. Alors, déjà, se jouait dans le creux des passions le combat terrible d’un avenir venu d’ailleurs et d’un présent anxieux.
L’enfer, ce n’est pas les autres !, s’exclame Pierre Dockès dans un bref essai proposé au Prix du livre d’économie du Sénat 2007.
En un mot : les difficultés dont souffre l’économie française ne sont pas, pour l’essentiel, dues à la mondialisation, mais à son adaptation lente. Aussi bien une politique protectionniste n’y pourrait changer goutte, sinon plonger la nation dans une sclérose coûteuse.
A l’origine de l’ouvrage, ce sentiment de l’auteur[1] que la mondialisation est asservie, c’est selon, par qui entend amoindrir la protection sociale ou qui entend rétablir une forme de protectionnisme. Autrement dit, la mondialisation ne sert jamais que l’argumentation d’une politique de libéralisation d’un côté et d’une lutte contre la libéralisation de l’autre.
Pierre Dockès s’efforce donc de soulever la poussière de préjugés qui suffoque le débat public.
Dans un langue claire, il rapporte la mondialisation à la théorie économique des avantages comparatifs pour montrer que la mondialisation des échanges présente des avantages respectifs pour les différentes parties prenantes. La mondialisation conduit à des formes de spécialisation dont chacun profite dans l’échange.
Il n’oublie cependant pas de souligner que certains y perdent. Ainsi l’écart s’accroît entre les rémunérations de travailleurs les moins qualifiés et les plus qualifiés dans les pays développés.
La mondialisation est fondamentalement bénéfique, mais elle n’est pas sans dangers pour les plus fragiles, pour eux qui ne peuvent pas s’adapter rapidement.
C’est qu’en effet, l’évolution de la division du travail et des technologies dans une économie ouverte suppose des phases d’adaptation rapides et fréquentes. C’est alors que les facteurs de production inadaptés ou inadaptables souffrent d’une absence de rémunération.
De là, soutient Pierre Dockès, que des mesures protectionnistes puisse être mises en place, mais à titre provisoire s’il s’agit de pallier les coûts de l’adaptation, ou de façon permanente pour protéger certaines activités. Mais l’auteur n’oublie pas de souligner que ces mesures ont un coût collectif en développement et en pouvoir d’achat. En filigrane, il s’agit d’un choix politique, dont il convient d’éclairer les termes.
C’est ainsi que l’on peut envisager de maintenir une activité agricole dans certains secteurs, par exemple, mais au prix d’une allocation inefficace des ressources et d’une diminution du pouvoir d’achat des consommateurs qui payent plus chers leurs produits[2].
L’Europe et la France ont certainement perdu dans la mondialisation, avance Pierre Dockès, ne serait-ce que parce que son PIB par habitant[3] se détériore[4]. Mais cette perte est demeurée modeste car la mondialisation offre des débouchés commerciales qui ont pu être exploitées.
En réalité, soutient l’auteur, la France paye un tribut aussi lourd que les autres nations européennes aux adaptations de l’appareil productif qu’impose la mondialisation, mais elle ne profite aussi bien des opportunités de croissance qu’elle offre. La faute à une spécialisation sectorielle peu tournée vers les besoins des pays émergents : en particulier les équipements.
La mondialisation emporte un déplacement des hommes et des capitaux. Pierre Dockès note que les premiers s’équilibreront à mesure de l’industrialisation des pays sous-développés. Il pointe encore quelque déséquilibre lié au flux de la finance internationale en s’interrogeant sur la faiblesse des crises jusqu’aujourd’hui[5].
Sur la question des délocalisations, l’auteur avance avec courage. Il établit que celles-ci n’ont pas eu un effet massif sur l’emploi ; elles présentent en revanche un effet positif parce qu’elles conduisent les entreprises à réorienter leur production locale vers les activités qui contribuent le plus à la valeur ajoutée ; il s’établit ainsi une forme de spécialisation internationale du travail au sein même des firmes.
Le problème du partage de la valeur ajouté et de la modération salariale n’est pas esquivé. L’auteur constate que les revenus du travail n’ont augmenté qu’avec modération, du moins, si l’on s’en tient aux salaires modestes. En effet, les hauts revenus ont cru de façon importante.
Si l’on peut s’en doute imputer une part de la pression déflationniste sur les bas revenus à la concurrence internationale[6], la plus grande partie du problème tient à l’importance du chômage.
En réalité, souligne Pierre Dockès, la modération salariale sur les revenus modestes tient davantage à une redistribution de la valeur ajoutée au profit de la rémunération du capital, et à l’accroissement des inégalités des revenus[7]. Or, l’abaissement du coût du travail ne constitue pas une condition de la division internationale du travail car le choix de l’allocation des facteurs dépend alors des coûts relatifs.
Aussi bien l’auteur soutient-il qu’une politique d’accroissement du capital humain – et l’investissement qui l’accompagne – serait bien plus profitable aux entreprises qu’une diminution inféconde du coût du travail.
Ce qui conduit Pierre Dockès à deux conclusions :
1. L’économie de la France devrait s’orienter vers la production de biens qui exigent une haute technicité et donc, de la connaissance. Ce qui suppose d’abandonner certains secteurs et de financer la formation et la connaissance. Or, les investissements français en recherche et développement sont structurellement faibles ; de même que les instruments de production de l’innovation.
2. Les politiques monétaires et budgétaires menées en Europe manquent de réactivité aux stimulations de l’environnement mondial. Il convient donc de rétablir une forme de volontarisme politique qui n’échoue pas dans un patriotisme économique teinté de mercantislisme. En particulier, il convient que le volontarisme ne conduise pas à protéger des activités fragiles au détriment du développement d’une production fondée sur le travail qualifié.
Et d’en appeler à la régulation planétaire pour achever sur les facteurs régionaux de risque économique.
- Appréciation
La brève revue de la mondialisation propose donc une forme de synthèse keynésienne en économie ouverte. Elle a le mérite de faire reposer le propos sur la science économique sans épuiser le lecteur. Et de fait, l’ouvrage est tout à fait accessible. Il peut donc prétendre bénéficier au grand public.
Le second mérite est de s’efforcer de combattre l’argument discret du protectionnisme, rarement déclaré, souvent sous-jacent dans le discours public.
Je ne dirai pas, cependant, que les propositions de l’auteur renversent les conceptions économiques qui diffusent aujourd’hui. On peut d’ailleurs faire le reproche à l’auteur de s’abandonner à des propos quelque peu incantatoires lorsqu’il envisage les solutions.
Certes, l’économie de la connaissance constitue la réponse la plus rationnelle à la nouvelle division internationale du travail. Cependant, les obstacles à une telle économie sont nombreux. Ne serait-ce que parce que l’on ignore à quel degré de formation on peut pousser le moins qualifié des agents d’un pays. Les exigences de qualifications créent une population d’incapables économiques destinés à souffrir la tutelle collective ou à émigrer.
Si, par ailleurs, Pierre Dockès fait la part des politiques vertueuses et dangereuses, il n’explique pas pourquoi prospèrent les choix contre-productifs. Le discours public sait conduire l’apologie de la formation, de la recherche et de l’innovation ; mais les instruments d’une politique idoine peinent à être mis en place.
Somme toute, partir d’une lutte contre les arguments protectionnistes pour achever sur les objectifs stratégiques d’une politique économique peut laisser penser que le seul obstacle à l’évolution de l’économie française réside dans un brouillard idéologique.
La méconnaissance de l’économie nourrit sans doute une hostilité collective mal placée. La lever permettra sans doute d’éclairer le débat public. Mais c’est une autre forme d’opacité que de réintroduire sans le justifier vraiment une boîte à outil keynésienne[8].
Notes
[1] Qu’il expose à nouveau chez les éconoclastes.
[2] Ou qui en financent le coût bas via la fiscalité qui se trouve dès lors détournée d’autres emplois.
[3] une mesure de la richesse des individus et non pas des nations.
[4] Encore que la richesse habitant ne décroît pas ; elle n’augmente pas aussi rapidement que dans d’autres régions du monde, de telle sorte que la richesse relative par habitant choit ; de même que la part de l’Europe dans le partage de la richesse mondiale.
[5] Une réponse optimiste dans l’ouvrage de Brender et Pisani, chrnoiqué sur ces pages.
[6] En effet, beaucoup de bas salaires – en particulier dans les services – ne sont pas soumis à la concurrence mondiale.
[7] Parmi les salariés et en fonction de l’âge.
[8] Mais avec des référence à Paul Krugman, quand même.
« L’économie de la France devrait s’orienter vers la production de biens qui exigent une haute technicité et donc, de la connaissance. »
L’idée est séduisante, mais impliquerait qu’il soit en France possible d’étudier dans les meilleures universités. Ce qui ne saurait être le cas, surtout si comme postulat implicite on rajoute la contrainte de devoir étudier et enseigner en français, et donc, échapper à la compétition internationale sans laquelle nulle excellence n’est imaginable : même en France. Autrement dit, notre isolationnisme culturel impliquera notre déclin, à moins non seulement d’accepter de financer les études de nos plus brillants jeunes dans les meilleures universités (donc, statistiquement, à l’étranger) tout en imaginant qu’ils reviendront (ce qui est plus aisé à imaginer si leur pays reste à leurs côtés pendant leurs études, comme le font si bien les nations du moyen-orient)
Rajoutez à cela ce point : la Chine diplôme par an plus d’ingénieurs en informatique que la France ne diplôme d’ingénieurs tout court. Il ne doit plus exister en France de moyen d’apprendre à concevoir un circuit électronique moderne.
Vous avez dû noter que je suis votre critique.
Mais l’auteur prend tout de même soin d’observer que les avantages concurrentiels acquis se rattrapent fort difficilement, de sorte qu’il ne faut pas imaginer que la France construira sa croissance future sur la spécialisation dans les NTIC.
« Aussi bien l’auteur soutient-il qu’une politique d’accroissement du capital humain – et l’investissement qui l’accompagne – serait bien plus profitable aux entreprises qu’une diminution inféconde du coût du travail ».
Qui ne serait pas d’accord avec ça?
Sauf que le problème est que la politique d’accroissement du capital humain est plus beaucoup complexe que la politique de baisse des coûts du travail.
La première consiste à travailler sur l’écosystème de l’entreprise (dur), la seconde consiste à chasser les coûts dans l’entreprise (fastoche).
Alors on fait ce qui est le plus facile ou on fait ce qui est le plus sensé?
Jules, je suis sincèrement admiratif devant ta capacité à rapidement lire, comprendre et synthétiser les ouvrages candidats au prix d’économie du Sénat.
Pour revenir spécifiquement à celui-ci, je rejoins ta critique. Le constat me paraît très pertinent : la mondialisation est un jeu à somme strictement positive, la valeur qu’on en tirera dépendra de notre capacité à nous adapter. Mais la solution proposée d’investir dans l’économie de la connaissance oublie en chemin les avantages comparatifs.
Ce qui importe, c’est d’assouplir les contraintes qui empêchent l’optimale affectation des ressources, et de mettre en place des mécanismes efficients correcteurs pour les plus faibles. Rien ne prouve que l’investissement au-delà de ce qui est pratiqué aujourd’hui dans ce qu’on appelle enseignement et R&D soit une réallocation favorable des ressources.
Le fait que la libéralisation mondiale soit un jeu à somme strictement positive n’implique pas nécessairement que qui que ce soit gagne à y jouer, ni que l’intérêt général perde à ce qu’une partie des joueurs potentiels refuse de jouer.
Marx n’a jamais nié que le capitalisme était une des voies possibles du progrès : il a simplement constaté que certains acteurs, par exemple, les moins instruits pouvaient à coup sûr prédire qu’ils perdraient à jouer.
Quelques marxistes en ont tiré une conclusion essentielle, très populaire dans l’ère post-68 : pour redonner espoir aux prolétaires, il suffisait de leur redonner une chance de profiter de la libéralisation en les aidant à s’instruire. Et, si possible, à s’instruire par d’autres méthodes que le dogmatisme scolastique qui, malgré toutes ses évidentes qualités, ne semblait pas convenir à tout le monde, surtout mal exécuté par quelques-uns. On crût un instant que s’il n’était pas toujours possible de passer du cognitif au pratique ou du constat au cognitif, on pouvait envisager d’employer toute la richesse sémantique d’une culture pour aider à s’instruire : plus clairement dit, promouvoir la culture populaire comme instrument de l’émancipation par l’instruction, de l’espoir comme conséquence de l’émnacipation, du progrès par la libéralisation mondiale comme conséquence de l’espoir.
Mais il se trouve toujours des gens pour penser qu’ils ont à perdre lorsque les autres y gagnent : surtout si ces autres, par le jeu du hasard et de la nécessité, semblent prisonniers d’un destin funeste auquel leur modeste éducation les condamne. Ainsi en sommes-nous là.
Le postulat implicite selon lequel le concept « d’économie française » a un sens me semble contradictoire avec un discours postulant l’existence de la mondialisation.
Bien entendu, cela rend extraordinaire complexe tout discours sur les biens et services publics (éducation, santé, justice) puisque ceux-ci reposent encore invariablement sur un financement organisé par prélèvement anticompétitif sur une fraction tout à fait arbitraire de l’économie mondiale qu’est un état. Qu’à cela ne tienne ! Renonçons tant aux discours simplistes des libertariens qu’aux discours imbéciles qui, de par leur simple rédaction en langue française ou leur parti-pris évidents, contiennent implicitement d’une part le postulat de l’existence d’un état, d’une culture, et d’une capacité d’action : autrement dit, ce qu’on nomme en psychologie le stade anal du developpement de la conscience.
Attention, attention !
Message du comité des lecteurs, canal historique.
« Un nouvel nouvel élan se lèvera. »
Je répète :
« Un nouvel nouvel élan se lèvera. »
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3222,36-975069,0.html
Merci de votre coopération