Bon journalisme chez ecrans.fr : ou comment la coopération presse/blog peut prospérer

08/11/2007
Par

Errare humanum est, murmuraient les pédagogues classiques sous le patronage de Sénèque.

Sed perseverare diabolicum, ajoutaient-ils derechef d’une voix claire.

C’est que l’erreur est pardonnable. S’y adonner avec constance et aveuglement appelle moins de mansuétude.

Le démon de la persévérance est malheureusement bien actif dans la presse contemporaine. Et le blogueur, souvent vilipendé de loin par la noblesse des rotatives, se fait une joie maligne de jouer à l’exorciste de comptoir. Mais amer est son rire et son agacement fatigué.

C’est pourquoi il sait boire l’eau claire d’un échange profitable, qui conduit la profession journalistique à préférer sa mission d’informer aux vanités d’une infaillibilité statutaire.

C’est à Astrid Girardeau, d’ecrans.fr, que je dois cette rafraîchissante expérience.

Voici quelques jours, Le Monde publiait un éditorial où la mauvaise foi le disputait à l’erreur.

Après d’autres, je m’emparai de l’affaire en des termes un peu vifs :

Tout n’est certainement pas permis sur internet. De surcroît, les erreurs peuvent y être corrigées, comme le démontre aisément cette affaire.

En revanche, dans le domaine de la presse papier, les contre-vérités et les approximations les plus médiocres fleurissent sans que rien n’y fasse.

Ce lundi, Astrid Girardeau produisit un papier y relatif sur ecrans.fr, dont la lecture m’inspira une note quelque peu brutale :

Et ce n’est pas l’article d’Astrid Girardeau, dans Libération-écrans qui infirmera le propos.

Ce matin, je reçu un courrier de l’auteure qui me faisait part de son étonnement. Elle avait pris soin de lire les différentes productions, la mienne y compris, et ne voyais guère ce qui justifiait la vigueur sèche de mon appréciation[1].

Je lui répondis par une relecture critique de son texte, convenant que les termes que j’avais employés étaient habités d’une rudesse sans rapport avec le travail journalistique accompli[2].

Lors de l’échange qui suivit, Astrid Girardeau m’avisa de ce qu’elle allait modifier son article, compte tenu de mes observations, mais non sans les avoir discutées. On peut donc lire désormais le texte amendé.

Ceci me conduit à quelques considérations générales, emplies d’un optimisme mesuré, comme il sied aux sceptiques.

Il est bon que la profession journalistique sache amender ses publications.

Car cela témoigne, d’abord, d’une modestie féconde.

C’est qu’en effet, il y a quelque suffisance à se confire dans le maintien de positions erronées ; une suffisance qui tient davantage d’une stratégie de pouvoir que de l’inspiration d’une mission. La posture statuaire témoigne d’une ambition statutaire[3]. A l’inverse, la correction des erreurs suppose d’admettre s’être trompé. Un gage de probité.

Au delà, la rectification des imprécisions et des erreurs, prix payé par la vanité de l’auteur[4], participe de la mission d’information qui doit guider la démarche journalistique[5].

Aussi bien, résister aux corrections, c’est accepter de ne point satisfaire à sa mission au prétexte douteux qu’il ne faut pas désespérer le lecteur[6]. Mais avec que succès… Si l’on doit dénicher une part de la défiance de l’opinion, que l’on aille donc creuser ici.

Ceci pour dire que la démarche d’Astrid Girardeau peut nourrir les espoirs de qui tant attend de la presse qu’il ne cesse d’en désespérer.

Un mot sur la forme.

Il est d’usage, chez les blogueurs que je connais, de corriger son erreur en maintenant la version originale barrée, de telle manière que le lecteur puisse en prendre connaissance[7].

Ce n’est pas encore la pratique du journalisme sur internet – Astrid Girardeau n’a pas maintenu la version initialement critiquée, mais on y viendra peut-être. Une façon de nourrir la confiance du nouveau lecteur, comme de celui qui y revient.

Et quelques réserves.

La correction d’erreurs dans la presse papier devrait, pour satisfaire aux lois du genre, emprunter les mêmes chemins que l’erreur[8]. Parallélisme des formes, si l’on veut. Ce qui suppose d’affecter à cet effet l’espace dévolu aux errements initiaux. On l’imagine avec peine[9]. Mais enfin, l’amenuisement de la défiance est peut-être à ce prix.

Il bien plus aisé de corriger un texte publié en ligne. Car l’encre n’y est jamais sèche. Il serait toutefois dommage que l’histoire des erreurs se perde dans un permanent aujourd’hui[10]. Wikipedia – qui le paiera peut-être – tient ainsi l’historique de la modification d’un article, sans que cela n’affecte le volume du texte présenté. Autant dire qu’il est possible de présenter la fabrique de l’information au lecteur sans le submerger.

Astrid Girardeau, enfin, publie dans ecrans.fr. Et l’on peut objecter qu’elle hybride ses pratiques professionnelles des usages du web[11]. On ne saurait donc conclure d’un trait que la presse amende ses us et méthodes.

On a pu lire à l’épuisement combien Internet – cette rage de l’abstraction – menaçait de péril la production de l’information.

On peut juger plutôt que sont en cause les pratiques journalistiques. Sur internet comme ailleurs.

Mais organiser les exigences de prudence, de probité et de modestie, plutôt que de céder aux facilités frivoles de la rente de situation, permettra peut-être de relever les restes de l’information du champs de ruine où elle semble errer, famélique.

En commençant par la correction des erreurs après publication, comme l’a fait Astrid Girardeau.

Une petite flamme sur laquelle souffler. Ce que je fais aujourd’hui à pleins poumons[12].

Notes

[1] Incompréhension relayée par un lecteur dans un autre courrier.

[2] J’ai d’ailleurs modifié la note en ce sens.

[3] On me pardonnera le jeu de l’allitération.

[4] Que je ne connais que trop bien.

[5] Comme celle de la recherche scientifique, au reste.

[6] Comme on ne désespérait pas Billancourt

[7] Une illustration dans la note relative au travail d’Astrid Girardeau.

[8] Et non point la lucarne d’un encart en page 18.

[9] Et un peu de jubilation : voyez que Le Monde éditorialise sur l’inconsistance de sa lecture d’une ordonnance de référé.

[10] Oui, oui, je sais : le cache google. Mais ce n’est pas la même chose.

[11] En particulier, un souci de transparence de la fabrication de l’information, avec renvoi aux sources, corrections et éditions apparentes.

[12] Si l’on me passe l’image.

13 commentaires to Bon journalisme chez ecrans.fr : ou comment la coopération presse/blog peut prospérer

  1. Humbert Humbert le 08/11/2007 à 19 h 57 min

    À propos de la note 3, cela tient de la paronomase bien plus que de la simple l’allitération. Ce qui n’enlève rien au style…

    Linguistiquement vôtre,

    HH.

  2. Liberal le 08/11/2007 à 20 h 17 min

    Superbe billet.

    Je suis convaincu que le web va avoir une influence favorable sur la qualité de la presse.

    L’intéraction avec les lecteurs va encourager les journalistes à reconnaître puis corriger leurs erreurs. Ce qui ne peut qu’entraîner une amélioration de la qualité et de la confiance.

    Et la permanence des archives va leur permettre de s’affranchir de la contrainte éternelle de n’exister que dans l’instant. J’imagine une évolution vers la publication de dossiers permanents sur les sujets complexes et durables (diplomatie, économie, science, droit…) auxquels se réfèreraient les nouvelles et dans lesquels elles s’insèreraient. C’en serait fini de la frustration, sans doute partagée entre journalistes et lecteurs, de voir des sujets essentiels présentés hors contexte par manque de place.

    La petite flamme peut vraiment aboutir à un feu de joie :)

  3. Facultatif, coiffeur en ville le 08/11/2007 à 21 h 18 min

    Je ne suis pas certain que le processus d’amélioration de la qualité de la presse soit incrémental.

    Généralement, on justifie la stabilité des contrats de travail dans l’industrie en arguant justemment du caractère devenant incrémental des améliorations des processus de l’entreprise. Qu’en conclure pour des entreprises qui recourrent massivement au précariat ?

  4. le chafouin le 09/11/2007 à 0 h 35 min

    hum… Si les journalistes ont tendance à critiquer la « blogosphère » sansla connaître, je trouve qu’il est de très bon ton de taper sur la presse dans des nombreux blogs. Ne tombons pas dans l’excès : les médias font beaucoup d’erreurs, refusent souvent de l’admettre, certes. Mais la façon dont sont souvent présentées les choses laissent à penser qu’il y a conflit entre blogueurs et journalistes. Or comme le souligne le fond de votre note, les deux ont à gagner à échanger et à s’influencer mutuellement. Donc aucune défiance mutuelle ne devrait exister. Blogueurs, arrêtez de prendre systématiquement le contre-pied des médias! et rappelez-vous : vous n’êtes pas journalistes, hein.

  5. versac le 09/11/2007 à 10 h 22 min

    C’est marrant, mas j’avais un billet en brouillon sur l’article d’Astrid, de loin meilleur que celui du Monde, mais dont, essentiellement, le titre me chagrinait.

    Ceci-dit, ce n’est pas la première fois que ce cas de figure se produit en France, j’ai plusieurs exemples en tête, dont certains personnels, de modifications d’articles après des remarques ou compléments d’expertise de blogueurs. Et ce, dans les 3 grands quotidiens nationaux.

    Ca avance, ça avance.

  6. jules (de diner's room) le 09/11/2007 à 12 h 12 min

    Le titre a, semble-t-il, été imposé.

    Ce qui, du reste, me pose un problème ; comme Aurélie Windels sur @si, qui signe trois paragraphes écrits pas Daniel Schneidermann.

    Et sinon Versac, tu peux rapporter les expériences ?

  7. Cratyle le 09/11/2007 à 13 h 31 min

    Un billet réellement intéressant: je crois que les principes de correction d’erreur constituent un sujet majeur, en tout bien plus central qu’il n’y parait.

    Comment éviter le « permanent aujourd’hui » mais aussi comment éviter l’illusion du sujet définitivement traité? A cet égard, le « parrallelisme des formes » employé dans la presse papier est surtout l’effet d’une contrainte technique: la limitation de l’espace et du rythme de diffusion. Les nouveaux médias n’ont pas ses contraintes et plutôt que de simplement « réparer l’erreur », ils ont les moyens de batir une discussion sur la durée. Il y a certainement de nombreuses voies pour cela, dont wikipédia ne montre qu’un exemple particulier.

    Comment les blogs devraient-ils corriger leurs erreurs? Bloggueur très récent, j’avoue trouver quelque chose d’archaique dans l’usage mensionné par Jules – la version original barrée-. Je comprend qu’elle est l’effet d’une exigence d’honnèteté vis-à-vis des commentateurs. Elle réduit pourtant très fortement la capacité de modifier un article, fige sa structure, empêche les modifications répétées. Bref, elle limite précisément l’effet d’une discussion réussie. L’écriture d’un nouveau billet, par ce qu’il a de radical, n’utilise pas non plus la richesse de notre média: il lance une nouvelle conversation plutot que d’amender la première. Des idées pour améliorer les usages de nos machines à billets?

  8. fb le 09/11/2007 à 14 h 08 min

    Cratyle, je ne pense pas que biffer un passage qui s’avère erroné à la suite d’une discussion « réduise la capacité de modifier un article » ; au lieu de mettre un laconique « dernière date de modification » ou un nota bene cela prouve qu’un article considéré comme fini a été amendé compte tenu d’un éclairage nouveau et argumenté. C’est à mon sens une preuve de respect des lecteurs et cela offre une richesse supplémentaire à l’information délivrée (j’avais tort et voici pourquoi). Il ne faut pas oublier que le web n’est pas un média de type push : ce n’est pas de la diffusion « shoot and forget » comme la télévision mais un média de type pull où le lecteur vient chercher une information sans forcément se soucier de sa fraîcheur. Aussi au contraire, le fait de percevoir que l’article originel a été modifié apporte de la valeur quant à sa fiabilité.

  9. Zythom le 11/11/2007 à 17 h 07 min

    Une petite flamme sur laquelle souffler. Ce que je fais aujourd’hui à pleins poumons.

    Il me semble que si vous soufflez à pleins poumons sur une petite flamme, vous êtes sur de l’éteindre.
    Sur une petite braise par contre…

  10. jules (de diner's room) le 11/11/2007 à 17 h 09 min

    Ah mais non : tout dépend de la flamme. Voyez comment on éveille un feu de cheminée.

  11. le chafouin le 15/11/2007 à 0 h 14 min

    @Cratyle

    Amender un précédent billet en rajoutant des éléments plutôt que d’en créer un nouveau a aussi ses limites puisque mécaniquement, les billets se remplacent les uns les autres. Si vous rajoutez (comme le fait damoclès, par exemple) des éléments sous un précédent article, le risque, c’est que personne n’en profite, non? Une façon, peut-être, de faire vivre son blog en évitant de « tuer » ses vieux articles peut-être de les citer à chaque fois que vous réécrivez une analyse sur un même thème, au moyen des liens hypertextes. C’est assez pénible, mais c’est le meilleur moyen que j’aie trouvé…

  12. Olivier le 19/11/2007 à 11 h 28 min

    @Jules : justement, dans un feu de cheminée, on souffle bel et bien sur la braise. Quand on souffle sur la flamme elle-même, elle s’amenuise, voire disparaît.

    Hum… My 2 cents. :-)

  13. jules (de diner's room) le 19/11/2007 à 11 h 29 min

    My mistake, then.

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