Ou, plutôt, il présente quelque désordre, si l’on en croît Michel Aglietta et Laurent Berrebi.
Les désordres dans le capitalisme mondial, proposé au Prix du livre de l’économie du Sénat, offrent des pages roboratives au lecteur – peut-être un peu denses au lecteur pressé.
Mais là est l’avantage, on pourra y revenir.
L’ouvrage présente un tableau stylisé de l’économie mondiale, des États-Unis à la Chine, en passant par la vieille Europe et le Japon vieillissant. Face aux déséquilibres qui s’amoncellent, nuages sombres et clartés, les auteurs s’efforcent d’avancer quelques instruments de stabilisation.
I. - Tout commence par un état des lieux : La crise asiatique de 1997 – 1998 a sensiblement modifié le capitalisme contemporain.
Les pays émergents se sont engagés dans un processus de croissance appuyé sur des formidables capacités de production, suivis en cela par les entreprises des pays développés ont développés, au cours de la décennie 1990 – 2000. Mais la demande n’a pas été en mesure de répondre la croissance de l’offre[1], de sorte que l’on se trouve durablement engagé dans une situation de surcapacités de production. Ce qui conduit à une forte pression baissière sur les prix des produits[2].
Si l’on ajoute à cela la pression qui en résulte sur les salaires[3], les auteurs observent que l’environnement économique est devenu déflationniste. Autrement dit, les pressions qui s’exercent sur l’activité économique pèsent sur les prix[4].
Cette tendance s’est accompagnée d’une évolution culturelle, soutiennent M. Aglietta et L. Berrebi, caractérisée par l’exigence de « création de valeur pour l’actionnaire ou valeur actionnariale« .
Ce principe veut que les dirigeants maximisent l’utilité des actionnaires ; ce qui se traduit par une préférence pour les dividendes contre la rémunération du travail ou l‘investissement de capacité. Et par une attention effervescente portée au cours de bourse. Il s’ensuit que pour maintenir leur consommation, les ménages ont eu recours à l’endettement, de façon plus ou moins massive selon les régions. Ils ont de surcroît, ès qualité de clients, exercé des pressions à la baisse sur les prix.
Autrement dit, le principe de la valeur actionnariale a pour effet de substituer la distribution de crédits[5] à la distribution de revenus et de conforter les tendances déflationnistes.
La finance[6] est caractérisée par le développement des hedge funds. Les fonds spéculatifs s’efforcent d’obtenir des meilleures performances que celles des marchés dans leur ensemble. Or, ils collectent une part de plus importante de l’épargne du public[7] et n’ont pas une gestion contrainte par des règles prudentielles. En bref, un facteur de risque pour le système financier.
L’étude des systèmes bancaires démontre une grande diversité, caractérisée par la relative solidité des banques anglo-saxonnes et la fragilité des banques japonaises et européennes. Ces dernières, en particulier, ne bénéficient pas d’un système intégré tel que l’est le système américain ; de sorte qu’elles ne sont pas aussi fortement dissuadées d’adopter des comportement risqués[8].
II. - A la suite de ce panorama, les auteurs dégagent les principales politiques économiques des grandes régions du Monde.
Les États-Unis se caractérisent par un transfert massif de l’endettement des entreprises aux ménages. Parallèlement, les inégalités de revenus et d’opportunités sociales se sont accrues sur les trente dernières années. Une politique budgétaire appuyée sur la réduction de l’impôt a durablement aggravé le déficit public et l’endettement de l’État, ce qui pourrait à terme obérer la croissance économique.
Mais de ce bilan en demi-teinte[9], les auteurs sauvent la politique monétaire d’Alan Greenspan, dont ils louent la finesse, la subtilité, et le volontarisme. Ceci au service de la préservation de la stabilité du système financier et de l’économie dans son ensemble.
« L’Europe en déshérence« , titrent M. Aglietta et L. Berrebi. Ce n’est certes pas un compliment. Pour faire simple, la croissance de la zone euro est médiocre ; une situation traitée par une solide absence de politique économique.
Pour les auteurs, le modèle social n’est nullement une condition de la croissance. En revanche, l’absence de politiques structurelles – et en particulier l’investissement dans l’innovation – justifierait une action qui n’est pas menée. Et de déplorer le manque de coordination des nations européennes – voire la concurrence interne à l’Union – aussi bien que la médiocrité de la gestion des instances de l’Union – Commission et BCE.
Le cas japonais se caractérise par un environnement déflationniste et récessif de moyen terme – depuis 1990 – et une politique économique erratique et relativement inefficace jusqu’au début du siècle.
Mais des changements structurels ont été introduits, en particulier dans le système bancaire. Indépendance des organismes de supervision et organisation de la prise en charge des créances douteuses, qui minaient le système financier nippon depuis dix ans. Le Japon bénéficie cependant – à la différence de l’Europe – d’une structure productive orientée vers l’innovation ; en particulier dans le domaine des énergies renouvelables. Ce qui est prometteur pour l’avenir. A condition cependant que les effets d’une population déclinante puissent être compensés.
La Chine, finalement, présente une évolution favorable, pilotée avec habileté par les autorités étatiques.
La libéralisation très progressive et très attentive de l’économie a évité les crises de croissances qu’ont pu rencontrer les pays de l’Est en reconversion. Et le système est peu à peu ajusté pour répondre à une intégration dans le capitalisme mondial. Et si les déséquilibres perdurent aujourd’hui dans le système financier et l’économie rurale, les politiques économiques s’efforcent d’initier des réformes profitables.
En somme, le rattrapage de l’économie chinoise devrait se faire sans guère de heurts.
III. - Michel Agglietta et Laurent Berrebi poursuivent par l’analyse des interactions mondiales.
Sur les déséquilibres financiers, ils retiennent la congruence de la déficience de l’épargne américaine et de l’abondance de l’offre des pays asiatiques et des pays producteurs de pétrole. Il convient de noter, à cet égard, qu’ils attribuent la plus grande part du déséquilibre à la structure de l’économie américaine. Mais, ajoutent-ils, le déficit courant américain ne peut poursuivre son accroissement[10]. Car les conditions d’une croissance suffisante pour rendre le déficit public tolérable sont loin d’être vérifiées à moyen et long terme.
Il faudra donc un ajustement. Celui-ci doit procéder d’une dévaluation du dollar face au monnaies asiatiques tout autant que d’une réappréciation de la monnaie américaine vis à vis de l’euro. Il suppose le ralentissement de la demande américaine et l’accroissement de la demande mondiale, de la zone asiatique comme de la zone euro.
Les auteurs envisagent deux possibilités.
Dans le premier scénario – celui de la correction en douceur, la politique monétaire est mise au service de la restauration de l’épargne privée américaine. La politique budgétaire vise à réduire le déficit public. Le reste du monde doit pourvoir au ralentissement de la demande américaine par des politiques de relance en Europe et au Japon, aussi bien que par une réévaluation du Yuan par la Chine. Il s’en suivrait une baisse progressive des taux d’intérêt long et une hausse des marchés d’action.
Dans le second scénario – celui de la crise – deux causes peuvent entraîner un ajustement brutal. L’atonie de la demande mondiale ne permettra pas aux États-Unis de maintenir leur croissance en diminuant son déficit. Ceci peut résulter de la surévaluation durable de l’euro face au dollar et des effets récessifs qui résulteraient du sous-emploi. Par ailleurs, la crise immobilière aux États-Unis porte des risques de crise financière qui conduiraient à une baisse de la croissance accompagnée de taux maintenus élevés, d’un déficit budgétaire explosif et de la chute des marchés d’action. Il en résulterait un fort affaiblissement de l’économie mondiale[11].
L’un des problèmes principaux, soulignent Michel Aglietta et Laurent Berrebi, provient des dysfonctionnements monétaires liés au semi-étalon dollar. En effet, pour absorber l’endettement américain, les autres régions accumulent les créances en dollar, ce qui conduit à une surliquidité de la devise de référence. Or, les risques de cette surliquidité sont compensés par des interventions des banques centrales qui alimentent le processus. Mais la stabilité financière a le caractère de bien public qu’il convient de préserver.
La solution, préconisent-ils, consiste dans un renforcement des autres devises – par exemple l’euro. Mais ceci ne peut intervenir que dans un contexte coopératif des systèmes financiers, ce qui suppose des changements institutionnels dans la gouvernance monétaire internationale, via la redéfinition du rôle du FMI, qui doit assurer des fonctions d’autorité de régulation[12] et une organisation institutionnalisée de la coopération des banques centrales.
IV. - Les auteurs concluent sur les situations européenne et françaises.
Ils critiquent vivement l’absence de coordination budgétaire des états-membres de l’Union, tout autant que la modestie et l’imprévoyance de la politique monétaire de la BCE. Ils font valoir que les politiques structurelles d’innovation exigent une demande dynamique, ce qu’interdit le fonctionnement actuel de l’Union. De là qu’adviennent des choix non coopératifs comme l’augmentation de la TVA en Allemagne.
Concernant la France, Michel Aglietta et Laurent Berrebi insistent sur le problème de l‘innovation[13]. La recherche et le développement peinent à prospérer dans les entreprises, faute de structure de bilan adaptée et de l’impulsion suffisante de la puissance publique. Si l’on ajoute à cela un système éducatif déliquescent, et peu tourné vers les besoins de l’économie, on conçoit que le taux de croissance potentiel de la France s’amenuise à merci[14].
VI. - Après ce très long compte rendu, quelques observations.
Si l’on doit résumer l’ouvrage à la hache, on peut dire que les déséquilibres de l’économie mondiale résultent de trois facteurs :
- La part croissante des économies émergentes dans la production mondiale de biens et services. La croissance de l’offre qui n’est pas appuyée sur une demande interne soutenue mais sur des salaires faibles, porte des tensions déflationnistes.
- La valeur actionnariale qui pousse les entreprises à privilégier la rémunération des apporteurs de capitaux contre les salariés et accroît encore les tension déflationnistes. Les salariés, qui sont aussi consommateurs, exigent des prix bas dans un contexte d’offre abondante et entretiennent la tendance.
- La faiblesse des politiques publiques et l’absence de coordination des autorités qui les conduisent. Celles-ci privilégient – au mieux – les risques internes de court terme au détriment des risques de déséquilibre qui s’accroissent.
Sauf les – inévitables et nécessaires – réserves d’appréciation[15], on peut souscrire au diagnostic très documenté des auteurs. Aussi bien, du reste, qu’aux solutions qu’ils préconisent. En revanche, on peut faire valoir quelques interrogations.
La première tient à la valeur actionnariale : les actionnaires escomptent une rémunération de leur investissement supérieur à la croissance moyenne du marché. Ce qui conduit les entreprises à mener des politiques sous-optimales à moyen terme[16]. Peut-être, mais l’on comprend mal pourquoi ces anticipations sur le moyen terme ne pourraient pas souffrir d’ajustements.
La valeur actionnariale est en effet fondé sur les espérances de agents. Mais compte tenu des conséquences qui en résultent en matière de sous-investissement, on peut difficilement imaginer que le modèle perdure. Un peu à la façon des analyses monétaristes, on peut parier au contraire sur un apprentissage des agents quant au rendement escompté de leurs investissements. En particulier lorsque ces anticipations sont menées par des acteurs institutionnels telles que les banques[17]. Aussi bien l’évolution du système secrète peut-être ses formes d’ajustement.
La seconde tient aux politiques économiques et leur coordination. En appeler aux politiques économiques supposent que les autorités trouvent un intérêt suffisant à les mener. Or, il est un fait que les autorités proprement politiques souffrent d’un horizon court termiste : celui des élections. Il n’y a donc pas plus de raison de s’en prendre à la valeur actionnariale – qui du reste peut s’ajuster – qu’à la valeur électorale – disons-le ainsi – qui affecte fort sûrement les décisions de politiques économique.
Ce sont donc sur les institutions non tributaires du « contrôle démocratique » – que les auteurs appellent pour la BCE par exemple – que doit reposer la stabilité du système. Car celles-ci ne subissent pas les incitations liées au renouvellement de leur mandat et l’exigence d’enchâsser leur politique dans un horizon triennal[18].
Sans doute les institutions sont nécessaires, mais rien n’exige que la source dût en être politique. On peut tout a fait imaginer que des autorités telles que les banques centrales constituent des institutions informelles[19], qui assurent le fonctionnement coordonné du système. Idem des agents privés, qui, pour peu qu’ils bénéficient d’une structure suffisante, peuvent engendrer des mécanismes coopératifs : c’est ainsi que fonctionne l‘arbitrage en matière de justice. Un système non institué par les états, qui fonctionne de façon efficiente parce que les agents ont tout intérêt.
Et j’arrête ici, le courage d’écrire m’abandonnant ; celui de me lire vous ayant sans doute abandonné depuis longtemps.
Notes
[1] En raison de comportements spécifiques des pays émergents ; en raison de dégonflement de la bulle financière dans les pays développés.
[2] Qui affecte elle-même la rentabilité des entreprises.
[3] Et les exigences de désendettement des entreprises qui les poussent à abaisser leurs prix de vente.
[4] Et ce, notent les auteurs, malgré la tendance à la hausse des matières premières, et en particulier du pétrole : elle n’a pour conséquence que d’affaiblir les marges des entreprises qui répercutent cette pression sur les salaires.
[5] Avec la constitution de bulles sur les prix d’actifs, par exemple, immobiliers.
[6] Je passe sur l’analyse des marchés boursiers et des taux longs ; pourtant stimulante et décisive.
[7] Ne serait-ce que parce que les déposants traditionnels leur confient l’administration des fonds.
[8] De surcroît, les procédures préventives n’ont pas été mises en place, à la différence des États-Unis.
[9] Il faut voir le tableau européen.
[10] Sans que la limite soit pour autant décelable.
[11] Mais, notent les auteurs, au terme du demi-siècle, la croissance mondiale se maintiendra.
[12] Notamment prudentielle.
[13] Mais ils mentionnent également l’inadaptation de la politique de l’emploi, tournée vers la réduction des coûts des bas salaires, la politique familiale et le système social, corporatiste.
[14] A comparer, de ce point de vue, avec les justifications apportées aux mouvement de contestation étudiants.
[15] Que je n’ai pas la prétention de mener.
[16] Cette analyse est contestée par Augustin Landier et David Thesmar dans ‘Le grand méchant marché », comme l’a évoqué Matthieu P., lors du délicieux déjeuner au Sénat. En passant, un note très critique du même sur l’ouvrage de Michel Aglietta et Laurent Berrebi.
[17] Qui ont vocation à détenir les hedge funds, si l’on en croit les auteurs.
[18] En France, le temps que la politique se mette en place, et le temps de latence qui précède les élections suivantes pendant lequel les résultats sont discutés.
[19] c’est du reste déjà le cas.
Merci pour se très beau résumé Je ne comprends pas comment on peut à la fois noter qu’il y a des surcapacités de production et se plaindre de la préférence pour les dividendes au détriment des investissements capacitaire
j’approuve évidemment le discours sur les besoins de plus d’innovation en france
Merci pour cette note. Maintenant, je me sens obligé de compléter la mienne pour justifier tout le mal que je pense de leur bouquin, qui accumule à mon sens les erreurs de méthode et les contradictions.
Verel,
Il est vrai que j’ai été rapide – on ne rit pas - : les surcapacités dans les entreprises américaines datent de la fin du siècle dernier. Ce qui explique leur comportement depuis dix ans.
Je me permets de rajouter que si le versement de dividendes était excessif, et que l’entreprise adoptait de fait des comportements néfastes pour elle-même en privilégiant honteusement les seuls actionnaires, alors la Bourse (c’est-à-dire les anticipations de tous les autres acteurs du marché) aurait tôt fait de rectifier la valeur des actions concernées, ce qui ferait perdre bien davantage d’argent que les dividendes versés.
Il est dans l’intérêt des entreprises de ne pas se plier aux seules exigences des actionnaires. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe dans les faits, quand on va au-delà des attaques simplistes (dans lesquelles Jules ne tombe évidemment pas, ce en quoi il ne m’étonne pas).