Tout bon téléfilm d’autodéfense repose sur la conversion d’un gars ordinaire à la vengeance la plus débridée sous le prétexte léger du meurtre de sa femme/fille/meilleur ami. La justice ne peut rien faire, notre homme s’en chargera.
Par chance, il est doté de compétences exubérantes en arts martiaux et/ou en saut périlleux arrière qui lui permettront de surprendre la vigilance de criminels ricanants puis stupéfiés.
Autant dire que si le téléspectateur en sort rarement indemne, la morale la plus élémentaire finit généralement trois pieds sous terre.
C’est à ce genre d’exercice subtil que vient de se livrer Arnaud « I couldn’t switch more » Montebourg dans sa dernière production : Double candidature à Montret.
Retour sur le parcours d’un justicier dans la Bresse.
La scène s’ouvre sur le combat de la vertu contre le vice. A ma gauche, Arnaud Montebourg, champion de la morale républicaine. A ma droite, le maire de Paris, ses séides, et un peu tout le monde. Après quelques victoires d’estime, l’âme valeureuse du Val de Saône échoue sur l’essentiel.
Déçu de l’indolence de la justice – un classique du genre, notre héros s’engage dans l’action politique.
Il tient le verbe haut et dénonce à tout va la corruption des institutions et des pratiques politiques. Somme de toute les décrépitudes, La machine à trahir (Denoël 2000) déchire le voile des compromissions. Au fait de l’édifice turpide, l’autocratie présidentielle, mais aussi les potentats locaux et le cumul des mandats[1].
Mais foin, les vaguelettes de la morale républicaine échouent sans cesse devant le roc des situations acquises.
Interlude : le ressort dramatique de la rupture héroïque réside dans un traumatisme. Mort d’un proche ou trahison. Pour Arnaud Montebourg, gageons qu’il s’agit du congrès du Mans qui vit ses amis du NPS céder à la synthèse façon guimauve ordonnée par François Hollande. La pureté ne vaincra pas – comme dans les films – il faut donc user des mêmes armes que l’adversaire.
Premier acte, le ralliement à Ségolène Royal pour la campagne présidentielle. Le goût du sang.
Deuxième acte, l’annonce de sa candidature aux cantonales – en suspens, la présidence du Conseil général.
A l’exemple des films d’autodéfense la justification ne manque pas de piquant : « Puisque personne ne peut rien faire dans ce monde pourri, je vais me salir les mains »[2]. Ou dans le texte original :
Pour reprendre le pouvoir au clan sarkozyste, il vaut mieux s’aguerrir, s’y préparer et montrer ses capacités alternatives ; ce genre de démonstration doit être aujourd’hui prioritaire sur toute autre attitude exemplaire, de surcroît isolée et personnelle.
Autrement dit, il faut combattre la droite avec ses méthodes. Fini de jacter, on sort les flingues des urnes.
L’épilogue de genre d’affaire est souvent entendu : le héros, fatigué de donner l’exemple de la retenue, lâchera les chevaux pour buter à tout va. Et c’est ainsi qu’il devient ce qu’il a toujours combattu[3].
Mais il n’est pas d’usage de s’arrêter à de telles subtilité, car, ma foi, la sauvegarde du Monde libre – ici la gauche – suppose quand même quelques sacrifices. En l’occurrence, celui de la rigueur morale.
A titre, personnel, j’avoue n’avoir jamais compris en quoi le fait de s’affranchir de la morale pouvait constituer un douloureux sacrifice – ce serait plutôt un hédonisme – mais enfin, je suppose que la posture de victime des événements est plus confortable.
Car parmi les innombrables citoyens qui m’ont demandé affectueusement de m’en tenir à ma position de non cumul, aucun ne m’a dit à quoi servirait, dans la nouvelle et dangereuse configuration politique, de maintenir une pratique solitaire en milieu hostile, sachant que la droite a fait de moi la cible obsessionnelle de sa haine, cherchant tous les moyens même contestables pour m’abattre.
Traduction : ils l’ont bien cherché, à droite, le Montebourg. Et bien ils vont le trouver.
Il se pourrait cependant qu’à gauche, ils le perdent.
NB : La forme de ce billet m’a été inspiré par la lecture régulière et toujours jouissive de ce monument de la critique qu’est Nanarland. Je ne puis manquer d’y renvoyer tous mes lecteurs. Et en particulier :
- La catégorie du nanar sécuritaire, dont je me suis directement inspiré.
- La critique de la « Nuit du risque« , nanar ouvertement favorable au RPR.
- Celles de la Titorera et de Crocodile Fury, que j’ai décidément du mal à finir sans glousser. Gloire à leurs auteurs.
Notes
[1] Vous me voyez venir, n’est-ce pas ?
[2] Métaphore à peine voilée : « Pour se préparer aux grandes échéances, il vaut mieux avoir déjà mis les mains dans le moteur.«
[3] Il existe un artifice de scénario : le méchant déjà vaincu essaye de se saisir de son arme ; ce qui donne au héros une occasion de lui loger une demi-douzaine de balles dans l’estomac sous le prétexte aussi léger qu’improbable de la légitime défense. Dans le rôle du méchant de pacotille, le Président Sarkozy. Dans celui du revolver, la « faillite morale« .
C’est la même démarche que F Bayrou qui après nous avoir longuement expliqué que les députés devaient l’être à plein temps (alors que lui même était député et conseiller général) se présente maintenant à la mairie de Pau Comme quoi, il faut se méfier des politiques qui essaient de se faire connaître par leur position morale
Et question double jeu de ce parti on peut aussi souligner les alliances avec l’UMP.
Un détail quand même : l’obéissance à la loi est une exigence morale. Le principe de non cumul appliqué à tous est certainement un progrès politique. Le principe du non cumul appliqué tout seul dans son coin est suicidaire. Montebourg ne viole aucune loi et ne bute personne, que je sache. C’est juste un pacifiste qui prend les armes dans une guerre légale, pas un policier qui dézingue des voyous dans le noir.
Cher Jules Non seulement je vous lis avec délices et intérêts , mais en plus je vous découvre, non sans surprise,fan d’un autre de mes blogs favoris, à savoir le grand nanarland.
Partageriez vous d’autres lectures à pleurer de rire et à découvrir ?
Meilleurs voeux et merci pour vos contributions si intéressantes
A Rome fais comme les romains ! d’accord avec anglade. Bayrou a cette anecdote à ce sujet : un politicien anglais militait pour que ses compatriotes roulent à droite comme en europe et non plus à gauche. Vous auriez pensé quoi s’il s’était mis à mettre cette règle en application avant tout le monde ?
J’en dirait que l’anecdote rapportée par Bayrou est particulièrement malhonnête. Et qu’elle joue sur l’ambiguïté justement soulignée par Anglade.
Ceci dit je m’en réjouis. La cause du non-cumul des mandats mérite de meilleurs défenseurs que Montebourg.
C’était, Anglade, une analogie.
Elle se justife dans la mesure où une règle est bien violée ; une de ces règles dont l’intéressé faisait le mètre de la morale républicaine.
Cher Jules
J’adore votre blog. on y sent à chaque page la sagacité d’un esprit précis, accoutumé au droit et à l’interprétation. Mais sur ce billet , je ne vous suis pas. Il n’y a pas de règle, justement. M. Montebourg réclame l’instauration de cette règle. mais elle n’existe pas.
Vous ne demandez pas à Montebourg de respecter un pacte de non-prolifération. En l’espèce vous lui demandez un désarmement unilatéral. Nuance…
(sinon, je comprends bien l’analogie, et je la trouve très drôle).
Une règle n’a pas nécessairement de source juridique. Une règle juridique a pour qualité de fonder un recours devant le juge.
Mais il existe des règles de politesse, de moeurs et de morale. Et encore de morale publique.
En tous les cas, se prévaloir de l’irrespect d’autrui pour désobéir à ce que l’on entend faire règle mène à la confusion suivante :
- Une règle s’impose à tout le monde indépendemment de son respect par autrui.
- Un contrat ne s’impose qu’aux parties, et peut admettre l’exception d’inexécution.
A ma connaissance, Arnaud Montebourg entendait faire du non cumul une règle, et non pas un contrat.
Et c’est à une règle qu’il prétendait se soumettre.
Nul ne prétend qu’il a violé une quelconque loi. Mais il écorne le principe patere legem quam ipse fecisti : il faut souffrir la loi que l’on a faite soi-même.
En particulier lorsqu’on se fait professeur de morale publique.
A défaut de m’affliger de ce comportement, donc, permettez-moi de m’en gausser.
Cher Jules
J’ai suffisemmant à faire avec mes propres Trolls sur Betapolitique pour ne pas vous importuner d’avantage. J’espère que vous ne trouverez pas cette dernière intervention trop pesante, et je n’interviendrai plus ensuite sur ce post.
Vous ne me convainquez pas complètement, sauf par votre dernière remarque (sur le professeur de morale publique). Si vous estimez que les interventions précédentes de Montebourg lui imposent de se comporter en chevalier blanc, que fiat justicia, pereat mundus doit être sa devise, je peux le comprendre.
Mais vous attendez de lui, alors, un comportement d’une bien grande exemplarité.
Car il y a une faille dans votre propos. Certes, sur un plan rhétorique, vous êtes très convainquant, mais sur un plan logique, ce que vous dites est faux. La règle que vous invoquez, à laquelle les autres ne se soumettent pas et Montebourg devrait se soumettre, cette règle n’existe pas. monsieur Montebourg, comme Monsieur Bayrou, en réclament l’instauration, mais elle n’a pas été instaurée.
Doivent-ils donc se l’appliquer ?
Je vous signale à titre de comparaison que je suis très favorable à une augmentation substantielle des droits de succession, l’héritage me semblant la pire des sources d’inégalité dans ce pays, et cet impôt le moins gênant pour l’économie. Je plaiderai de toutes mes forces pour cette règle. Mais je n’ai pas l’intention de me l’appliquer unilatéralement.
Bien à vous
Anglade
Tout dépend de la façon dont vous concevez l’héritage : une immoralité ou une injustice sociale.
La morale s’impose à vous indépendemment des agissements d’autrui. La justice sociale suppose d’en tenir compte.
Il me semble que la perspective d’Arnaud de Montebourg présentait une claire dimension morale.
Mais enfin, vous avez raison : les arguments ont été suffisamment exposés pour que chaque lecteur puisse éclairer ses idées.
Merci de votre contribution, en tous les cas.
Je suis d’accord: Montebourg, père la morale, se transforme en Montebour le cumulard.
Sincèrement, je préfères la cohérence de Royal qui ne se représente par à l’AN et choisit la région car elle prone le non cumul et la décentralisation aux Tartuffes Bayrou et Montebourg.
Ceci dit, Arnaud Montebourg ne cumule pas encore…Il faudra pour cela qu’il gagne l’élection et comme chacun le sait, rien n’est jamais acquis. Son adversaire de droite, un jeune, pourrait le ramener à ses grands principes par la force des choses.