J’étais en retraite en mon domicile lors qu’une nouvelle des plus réjouissante me tira d’une pascale léthargie.
Le chef de l’opposition conservatrice britannique, David Cameron, s’est fait épingler par la presse pour avoir, lors d’un trajet en vélocipède, transgressé quatre règles du code de la route.
De ce côté de la manche, on en rit déjà :
— Quatre règles seulement ? Voilà bien la tiédeur britannique. On se fait un devoir ici de les ignorer toutes. Et ce serait déchoir que d’être surpris en flagrant respect de la législation routière.
Seulement voilà. L’anglais entretient une retorse conception de la loi.
Sitôt l’affaire sue, on s’étonne, on s’afflige, on s’indigne, on se délecte.
— Quoi, s’interroge un député du Labour, David Cameron aspire à faire le droit, mais se trouve incapable de le respecter ?
Voyez-y la perfidie partisane. Nul ne songerait, sur la douce terre de France, a user d’un si bas argument. Et l’électeur français sait en dédaigner l’apparente rigueur en portant aux responsabilités d’anciens condamnés[1], démontrant ainsi le caractère magnanime de l’âme nationale.
Mais dans le parti que Monsieur Cameron dirige, on est à peine moins sévère :
— Nous ne devons avoir aucune tolérance envers les cyclistes lorsqu’ils transgressent les règles.
Opportunisme politique d’un concurrent ?
Peut-être.
Mais comment comprendre alors l’acharnement des hautes autorités de la Police ?
— Il devrait savoir que s’imposer des hauts standards de comportement est une partie du rôle de celui qui aspire à devenir Premier Ministre. Nous n’allons pas le poursuivre pour cette affaire. Mais si un agent l’avait vu faire ce pour quoi il a été photographié, cet agent aurait été pleinement habilité à l’arrêter et très probablement lui donner une amende.
Voilà une flagellation dont l’apparente mansuétude n’exclut pas une paternelle sévérité.
Il va de soi qu’en République, il ne serait jamais venu à l’esprit de responsables de l’ordre public de se prononcer sur de telles frivolités. En particulier lorsqu’elles intéressent des responsables politiques. Car on a le respect de l’électeur, et non point celui d’une prétendue morale dont la désuétude a des allures d’ancien régime.
Au reste, lorsqu’on badine avec la législation de la route, ici, on ne se limite pas à de mesquines intrépidités de la pédales. C’est en berline que ceux qui commandent aux lois choisissent de lui désobéir.
Et il ne viendrait à nul responsable pincé l’idée de s’abaisser à l’expression de quelque repentir, comme s’y est lâchement prêté David Cameron, oublieux de ce qui fait la virilité d’un homme d’État : un mépris souverain des petites règles et un clin d’oeil complice au peuple goguenard.
Ajoutant, encore, l’humiliation au déshonneur, les autorités de police ont assuré qu’elles convoqueraient le prétendu leader des Tories pour lui donner un cours sur les dangers de sa conduite hasardeuse.
L’affaire est plaisante.
Et elle révèle, au delà de l’anecdote, une part plus grande de cette excentricité insulaire qui veut que les lois dussent être obéies par tous, même ceux qui les font.
Notes
[1] Il suffit de citer les cas de Messieurs Juppé et Mellick, l’un et l’autre pénalement condamnés, qui ont su reconquérir l‘amor civitatis, nonobstant les obstacles posés devant leur gloire par une justice vétilleuse. Et pour prévenir les objections : Non, je n’ignore pas que Monsieur Mellick — comme Monsieur Juppé — a perdu aux élections législatives de juin et aux municipales de mars. Mais il l’avait emporté en 2001.
L’exemple de Balkany est encore plus édifiant puisqu’après sa condamnation, il a même reconquis sa mairie en candidat dissident contre l’UMP officiel (le temps aidant, il est redevenu l’UMP officiel). Je suis sidéré par la clémence des Français vis à vis de leurs élus justiciables (et je ne parle pas de feux grillés en vélocipède pas plus qu’en limousine).
Ce billet, caché sous des airs innocents et rigoleurs, révèle beaucoup sur les moeurs de notre paysage politique, d’autant plus qu’il pointe nos réactions franchouillardes (en tout cas, j’aurais réagi tout comme la gentille caricature que vous en faites) . Merci de nous ouvrir les yeux sur cette mentalité dévastatrice pour la République.
PS : ca me fait penser à ce ministre d’un pays nordique qui avait démissionné car on avait pointé du doigt ses frais de bouches jugé trop élevés, notamment le déjeuner hebdomadaire qu’il prenait dans un bon restaurant de la capitale dudit pays. De quoi faire rire n’importe quel politique français !
Cet appeau à trolls est gros comme un hameçon. Attendons les réactions d’Eolas et de Hughes qui, naguère, avoua une infraction du même ordre.
@ Moktarama
Et ce minsitre suédois, démissionnant après avoir acheté un simple bouquet de fleurs avec la carte bancaire de son ministère …
Au risque de vous surprendre, j’officie en uniforme et il m’est arrivé d’épingler un sénateur-maire ainsi qu’un député. Ces derniers pas bégueules pour deux sous se sont acquittés de leur procès-verbal. Il y a peut-être un très léger espoir en terre de France. Ceci dit, vous avez entièrement raison de stigmatiser la coupable indulgence de nos concitoyens envers leurs élus.
Spurinna: c’est mieux que ça. La ministre suédoise en question, la vice-premier ministre sociale-démocrate Mona Sahlin, destinée en 96 à remplacer le premier ministre démissionnaire, dût démissionner dès que la presse découvrit qu’elle avait acheté du Toblerone et des couches-culottes avec sa carte de crédit de fonctions. Elle avait entretemps déjà remboursé l’achat – je crois que les montants atteignaient une centaine d’euros – à l’Etat, mais le fait d’avoir utilisé à des fins privées la carte de fonctions avait scandalisé l’opinion.
Plus récemment, deux ministres du gouvernement de droite élu en 2006 durent démissionner après quelques semaines, lorsqu’il s’avéra qu’elles n’avaient pas payé leur redevance télé (l’une d’entre elles dût partir également pour avoir utilisé – légalement – les failles de la législation fiscale pour réduire son dû). L’actuel ministre des finances fût longtemps inquiété pour avoir eu une babysitter non-déclarée, et le ministre de la coopération a miraculeusement survécu au fait de ne pas avoir, lui non plus, acquitté la redevance télé.
Pour en savoir plus: http://www.blog.ma/obiterdicta/index.php?Morale_et_politique:_l_inoxydable_modele_suedois.html&id_article=11327 .
J’oubliais: l’attachée de presse du premier ministre dût également démissionner l’année dernière pour avoir été surprise, en état d’ébriété et alors qu’elle était de permanence à la primature, en train d’embrasser un journaliste dans un bar de la capitale. Ce ne furent pas tant les embrassades qui choquèrent que le fait qu’une responsable gouvernementale flirte avec un représentant du quatrième pouvoir, et surtout le fait qu’elle était ivre pendant sa permanence…
Au delà des (ir)responsabilités de nos politiques, il faut dire que le code de la route, s’il commence à être pris au sérieux par les automobilistes reste pour les cyclistes un vague ensemble de recommandations. On ne peut pas dire que la répression des cyclistes contrevenants soit particulièrement appliquée d’ailleurs par les forces de l’ordre, ce doit être pris bien plus au sérieux par les britanniques.
J’avais été encore plus marqué par le respect de ce code par les allemands, même piétons: n’imaginez pas traverser une rue, même déserte, si le feu piéton est au rouge! C’est d’ailleurs amusant de voir des paragraphes dans les livrets destinés aux touristes intitulés « Pourquoi les piétons respectent les feux de signalisation? » et de nous expliquer qu’il s’agit bêtement de la loi, qui accessoirement est sensée protéger…