Paroles d’européens : rencontre avec Yves Bertoncini
Dans le cadre des Paroles d’européens, dont la dernière session réunissait à Nantes la fine fleur — le bourgeon — de la jeunesse européenne, j’ai pu m’entretenir avec Yves Bertoncini, chargé de mission “Europe et Stratégie de Lisbonne” au département Affaires économiques et financières du Centre d’analyse stratégique.
L’homme dispense également des cours à l’Institut d’études politiques de Paris, et, si je crois bien me souvenir, à l’ÉNA. Il est encore l’auteur d’un ouvrage sur la nécessaire démocratisation de l’Europe.
C’est sur ce sujet que nous commençons à deviser.
Yves Bertoncini a été frappé par la crispation des peuples devant les évolutions de l’Europe institutionnelle. En cause, le “despotisme éclairé” qui préside à l’action de ses acteurs et défenseurs.
Si le despotisme présente quelque mérite dans l’élaboration de coopérations techniques, telle que les communautés de l’atome et du charbon et de l’acier — les modèles de la communauté économique, il ne se justifie plus guère lorsque l’Europe avance sur le chemin de l’Union politique. C’est qu’on ne bâtit pas sans paradoxe une maison démocratique à coup de décisions empreintes d’autocratie.
De là que les peuples éprouvent de la méfiance devant les choix — si éclairés qu’ils fussent — d’une élite souvent suffisante.
Autant dire qu’Yves Bertoncini ne nourrit pas une passion déchirante pour la campagne menée par les partisans du Traité constitutionnel. Plutôt que de rejeter avec dédain tous les arguments des adversaires du Traité, il eût mieux valu convenir de l’imperfection du texte et exposer pourquoi, après un examen raisonnable de ses mérites et écueils, justifier que les premiers l’emportaient sur les seconds.
De fait, les progrès démocratiques de l’Union exigent moins de bouleversements architecturaux que d’ajustements des pratiques institutionnelles de l’Union. Que penser par exemple du secret des délibération des Conseils de l’Europe ?
Le Conseil réunit les chefs de gouvernement et ministres pour élaboration — en collaboration avec le parlement — de la législation de l’Union. Il s’agit donc d’une institution législative plus qu’exécutive. Et l’on ne voit guère pourquoi les débats qui conduisent à de telles décisions devraient échapper[1] au regard des citoyens de l’Union.
Yves Bertoncini tient que cette résistance à ouvrir les discussion entre gouvernements à la connaissance des peuples résulte de la réticence des diplomates. C’est que le Conseil est une institution intergouvernementale, qui se conçoit davantage comme un lieu d’arbitrage des conflits entre nations que comme le lieu d’élaboration de la meilleure loi pour l’Union.
Autre difficulté, l’éloignement des élus du Parlement européen. L’étendue des circonscriptions interdisent en pratique un rapport direct avec des députés avec leurs électeurs. En sorte que les représentants des peuples se fondent dans une masse grise et lointaine. Ce qui ne favorise guère, convenons-en, l’engagement de l’opinion publique.
On pourrait croire qu’Yves Bertoncini porte un regard plus que sévère sur l’Union.
Il n’en est rien. Pour lui, le parcours déjà réalisé par l’Europe est remarquable. Et il n’est que temps de souligner les avantages concrets et directs qu’en retirent les citoyens en termes de droits et de protection.
Yves Bertoncini n’a certainement pas une vision romantique de L’Union. Le fédéralisme de l’élite pro-européenne française lui paraît une perspective sinon impossible, du moins improbable. De même que l’Union ne peut être le levier d’une volonté de puissance française. Et si on doit se réjouir des succès de l’Europe, il faut abandonner quelques chimères nationales quant aux châteaux que l’on avait pu bâtir.
Ne le cachons pas, mon fédéraliste sceptique se trouve bien empreint de pessimisme. A l’inverse, Yves Bertoncini combine une forme de lucidité et d’optimisme que l’on pourrait ainsi décrire : l’idéalisme au service du pragmatisme.
NB : Yves Bertoncini a également dirigé collaboration un dictionnaire critique de l’Union européenne que je me suis empressé d’acheter, suivant en cela le conseil de l’excellent Jean-Louis Bourlanges, ce matin, dans l’esprit public.
Notes
[1] Le dispositif complexe de publicité des délibérations et décisions de l’Union fait l’objet d’un règlement intérieur, dont la modification appartient au Conseil. Rien donc, qui n’engage l’adhésion des peuples. Ce qui, convenons-en, est déjà un problème.

“Plutôt que de rejeter avec dédain tous les arguments des adversaires du Traité, il eût mieux valu convenir de l’imperfection du texte et exposer pourquoi, après un examen raisonnable de ses mérites et écueils, justifier que les premiers l’emportaient sur les seconds. “
Encore ussent-ils fallu qu’ils les sachiatent, lesdits mérites et écueils. N’est-il pas frappant de constater que les plus motivés défenseurs du traité constitutionnel étaient souvent ceux qui semblaient connaître le moins bien l’Union ?
“De fait, les progrès démocratiques de l’Union exigent moins de bouleversements architecturaux que d’ajustements des pratiques institutionnelles de l’Union.”
Que penser alors du soutien inconditionnel de la même bande de bruyants défenseurs de l’europe au risible traité de Lisbonne ?
“Autre difficulté, l’éloignement des élus du Parlement européen. L’étendue des circonscriptions interdisent en pratique un rapport direct avec des députés avec leurs électeurs. En sorte que les représentants des peuples se fondent dans une masse grise et lointaine. Ce qui ne favorise guère, convenons-en, l’engagement de l’opinion publique”
Ces députés n’ayant à peu près aucun pouvoir, quelle importance leur éloignement a-t-il ?
L’Europe est un sujet très important et bien trop ignoré dans les médias et même sur les blogs, merci d’en parler.
Sur le “despotisme éclairé” de Bruxelles et Strasbourg, je pense qu’il est malheureusement nécessaire actuellement. Les citoyens ne se sentent pas européens et s’intéressent finalement peu à la construction européenne.
On pourra en finir avec le despotisme éclairé de l’élite politique européenne quand les citoyens prendront conscience qu’ils sont autant français/polonais/italiens qu’Européens. Et pour ça, il faut faire la promotion de l’Europe et de ce qu’elle apporte dans la vie des gens ; créer une conscience européenne en rapprochant les citoyens ; etc… un travail long et difficile, surtout dans un environnement politique et médiatique assez recentré sur les Etats.
Ne devriez-vous pas parler de “Conseils européens” plutôt que de “Conseils de l’Europe” ?
Facultatif,
J’ai exposé ce que j’ai cru retenir de la position d’Yves Bertoncini. Mais en tout état de cause, que des progrès démocratiques puissent être accomplis dans le cadre des institutions actuelles ne signifie pas que leur évolution soit à écarter.
Zelittle,
C’est peut-être justement de la démocratisation des pratiques que peut naître un intérêt plus aigu de la part des citoyens européens.
David,
Oui, mais comme il existe un conseil européen (des chefs d’états et de gouvernements) et un conseil des ministres, j’ai préféré cette formulation, il est vrai maladroite.
J’en conviens.
Vous noterez cependant que le traité de Lisbonne rénove significativement, car tel est son but, les institutions européennes. Ce qui, comme cela fût le cas avec la Constitution Européenne, fournit un formidable argument aux opposants à la démocratisation du fonctionnement des institutions européennes, au motif que Lisbonne étant sur le point d’être validé, tenons-nous en à ce qui a été explicitement convenu.
Autrement dit, en soutenant Lisbonne, c’est à toute plus grande démocratisation de l’europe qu’on s’oppose, et ce, fort efficacement ma foi. Voilà au moins l’hypothèse que j’aimerais voir considérée dans les cercles européistes : Tant de temps perdu depuis bientôt huit ans à vouloir faire passer par une démarche institutionnelle explicite bien moins de démocratisation que ce qui pouvait passer par de simples accords de gré à gré.
Espérons qu’au moins, la leçon portera, chez les démocrates du moins, qui sont je crois nombreux parmi les partisans inconditionnels de l’europe. LE “détestable traité de Nice” négocié par l’haïssable Chirac n’interdisait rien, hormis peut-être, la création de nouvelles administrations.
Permettez-moi la précision suivante. Au sein des institutions européennes, on trouve:
1. Un Conseil de l’Union Européenne, organe à la fois législatif ET exécutif, qui réunit les représentants de niveau ministériel des États Membres et dont la composition varie selon le domaine traité (par exemple, les Ministres des Finances dans le domaine économique et monétaire)
2. Un Conseil Européen qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement, chargé de donner une impulsion politique à l’Union et de définir les orientations générales.
Pour prolonger la discussion que j’ai eue avec Jules et les échanges ci-dessus, je veux juste signaler que je considére que le Traité constitutionnel, puis le Traité de Lisbonne, constitue des réponses utiles même si partielles aux défis politiques et démocratiques auxquels l’UE est confrontée. (pour de plus amples développements sur ce point, voir http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-87).
Y.