Dès ce matin tôt, mais plus encore maintenant, j’éprouve ce double sentiment d’euphorie et de trouble devant la victoire de Barack Obama ; et surtout, les réactions qu’elle suscite.
Ou, plus correctement, je m’abandonne à une euphorie légère, mais éprouve quelque trouble devant cette euphorie et celle qui saisit, éruptive, mes concitoyens de France et d’ailleurs.
Il y a quelque chose d’étrange dans l’enthousiasme franc et peut-être outrancier qui semble aujourd’hui courir de par le monde et les États-Unis.
A n’en pas douter, l’élection de Barack Obama présente un caractère historique.
John Mc Cain lui-même l’a souligné dans son discours de concession.
C’est une élection historique et je reconnais qu’elle a une signification spéciale pour les afro-américains et ce sentiment spécial de fierté qui doit être le leur ce soir.[1]
Cela tient-il a l’élection d’un homme de couleur[2] dans un pays qui a connu l’esclavage racial ?
Cet esclavage qui a entraîné[3] la seule guerre civile de la nation comme la structuration durable de l’espace politique ; puis des discriminations juridiques et sociales. Et, peut-on le penser, une béance culturelle au sein de la nation américaine.
Oui, certainement.
Mais il y a sans doute davantage que la seule question raciale, que l’on se plaît à souligner partout. Partout et en France où les professions de neutralité républicaine cachent — mal — le déclassement dont les minorités ethniques font l’objet. Il y a l’Histoire.
Voyons comment John Mc Cain conclut son discours de concession :
L’Amérique n’abandonne jamais. Nous ne nous rendons jamais. Nous ne nous cachons pas de l’histoire, nous faisons l’histoire.[4]
Faire l’histoire. Renverser, par la volonté des hommes, des siècles d’héritage.
L’exultation que chacun ressent aujourd’hui tient un peu à cette puissance que l’on veut assigner à la volonté humaine. La gloire de la politique contre le déterminisme historique. Et, pour les États-Unis, le sentiment qu’il n’est rien d’impossible à l’individu et à la nation. De là que beaucoup de républicains trouveront des raisons de ne point s’affliger de leur défaite.
Que l’on en jouisse ici, d’ailleurs, en ce pays des révolutions, ne doit pas surprendre[5].
Mais aurait-on vécu cette même excitation si Colin Powell ou Condoleezza Rice avaient connu la même fortune de Barack Obama ?
Sans doute fallait-il un démocrate aux États-Unis.
Mais l’on se méprendrait si l’on faisait de Barack Obama la seule expression de la revanche de la gauche américaine sur une droite quelque peu encalminée dans ses rigidités idéologiques.
Après tout, son programme est empreint de modération. Si Barack Obama propose bien une inflexion au bréviaire conservateur d’un strict retrait de l’État, il ne s’agit pas de remettre sur le métier les principes de la libre entreprise et de l’économie de marché. A de nombreux égards, la politique économique qu’il promet n’a pas de quoi inquiéter la droite conservatrice.
Mais le Président élu a soigné un autre discours.
Celui de la réduction des fractures et de l’attention aux plaies de l’Amérique.
On loue, et ce n’est que justice, son grand discours sur la fracture raciale. Mais la pulpe n’en est pas la question raciale ; tout porte sur la fracture. C’est l’union — ou la réunion — que poursuit Barack Obama en fait de projet politique.
Au delà des races, il y a la dispersion des richesses et celui des statuts. Un discours que les États-Unis pouvaient entendre aujourd’hui dans son unité, au lieu que de préférer jeter les fractures les unes contre les autres, pour finalement, toutes les ignorer[6]. En ce sens, c’est une défaite pour les argumentations délibérément ségmentantes[7] des stratèges républicains.
Mais alors, pourquoi le trouble ?
Qu’une telle effusion collective se porte sur un homme a quelque chose d’inquiétant. La joie des foules est redoutable. Sa brutalité — même joyeuse — brise toute nuance et ignore le doute.
Il est certes plus satisfaisant de se réjouir de la victoire de celui qui veut soigner les fractures que de celle des apôtres de la division. Mais la seule volonté politique, fût-elle exprimée dans le vote, ne suffit pas à déplacer les montagnes. Il faut, quoiqu’il arrive, les gravir.
Et la célébration de la volonté politique pour elle-même a quelque chose d’hypnotique.
Tout semble se passer ce matin comme si un monde nouveau venait de naître. Comme si le seul fait de vouloir suffisait à réaliser la volonté.
La nation américaine se regarde aujourd’hui avec aménité ; et non sans narcissisme. Alors certes, l’espoir suscité par Barack Obama est partagé. Mais il y a toujours une part de célébration de soi-même dans la célébration des autres. Et chaque électeur américain a mis ses espoirs et ses craintes propres dans son vote.
Comme dans toute élection, les voix s’agrègent plus qu’elles ne se fondent. Et des intérêts et des aspirations divergentes couvent sous l’enthousiasme fusionnel qui anime aujourd’hui la nation américaine. Que le Président élu ait fait l’apologie de l’union ne signifie pas que l’union a été réalisée cette nuit.
Il y a toujours une part de célébration de soi-même dans la célébration des autres, et l’on doit se demander ce qui, en France et ailleurs, stimule à ce point l’euphorie matinale.
S’agit-il du surgissement de cette Amérique que l’on rêve ? Une forme d’abandon au messianisme du message politique américain ? Le regard que l’on porte, de France, par delà l’Atlantique est empreint de chimère et de religion. Que l’on déteste ou que l’on méprise ; que l’on admire ou que l’on chérisse, comme aujourd’hui.
Mais cette foi placée — mal — sur une réalité lointaine révèle peut-être plus de blessures qu’elle n’en guérit.
Ajoutons encore qu’il y a quelques chose de fictionnel[8] dans Barack Obama et le scénario de sa victoire. Comme un conte auquel on n’osait croire, et qui se réalise finalement. Cette idée à laquelle on a craint de ne pouvoir céder[9] ; à laquelle on s’abandonne aujourd’hui. Il fait dire que le Président élu n’a jamais négligé de construire son destin comme un roman et de lui faire épouser le destin de l’Amérique ; autre roman.
Barack Obama, submergé par l’averse d’espoirs déposés sur lui, saura-t-il ramener le monde fasciné à la mesure ?
Il le devra. Faute de quoi, comme ces passions amoureuses déçues, les sentiments pourraient se retourner sans pour autant changer d’intensité.
Autre inquiétude. La victoire de Barack Obama lui confère une stature prophétique. Car la parole d’Obama est destinée à soigner. Mais les prophètes, c’est l’usage, périssent par la violence[10]. A tout le moins la suscitent-ils. Il appartiendra à Obama de quitter les habits du prophète pour endosser ceux du prince, nécessairement moins dépouillés et virginaux.
Suis-je un fâcheux ?
Non, il me plaît de jouir un peu de ce moment politique et historique. Mais avec ce trouble léger de me tenir au bord d’un songe partagé.
Notes
[1] « This is an historic election, and I recognize the special significance it has for African-Americans and for the special pride that must be theirs tonight.«
[2] « couloured people » est le terme que l’on emploie de préférence lorsque l’on évoque la discrimination raciale aux États-Unis, de préférence à « black people« . Il résulte également de l’expérience historique.
[3] Même si l’esclavage ne représentait pas un enjeu seulement racial, mais également économique et culturel.
[4] « Americans never quit. We never surrender. We never hide from history, we make history.«
[5] Après tout, il y avait également de cela autour de l’élection de Nicolas Sarkozy.
[6] Au moins là peut-on voir une différence fondamentale avec l’esprit qui anime le Président Sarkozy.
[7] Qu’on me pardonne le terme, je n’en trouve pas d’autre.
[8] Qu’on me pardonne le terme, encore.
[9] Voyez les doigts croisés et les références à l’effet Bradley.
[10] Et aux États-Unis plus qu’ailleurs.
remarquable ta façon d’exprimer ce que je ressens moi-même.
Je te comprends assez bien mais, en même temps, si une part de la foule fantasme tout à fait, une autre part ne se contente-t-elle pas d’aimer rêver, et une autre encore de savoir qu’elle rêve un peu, avant de retourner demain à la réalité ?
Aussi ne faut-il pas se contenter de jouir, lucidement, du moment présent ?
J’ajouterais que l’on a vu bien des foules exulter devant des personnages peu recommandables. C’est un peu sa nature, la foule. Alors, quand c’est vis-à-vis de quelqu’un qui n’est probablement pas un grand prophète mais qui semble tout à fait recommandable, je pense que l’on peut s’offrir une journée de légère insouciance.
(cela étant, je termine moi-même mon billet sur une touche interrogative donc bon, you see what I mean : I see what you mean)
Le trouble, c’est ce qui disparait de lui-même après un séjour de quelques semaines en cave, au calme, dans l’obscurité et l’indifférence au monde.
Tu verras, dans quelques semaines, nous aurons tous l’esprit plus clair : puisque tout le monde dit qu’il est si urgent d’agir…
La dette publique des Etats-Unis atteint des sommes inimaginables.
Dette publique des Etats-Unis au 2 septembre 2008 : 9 667 801 662 429 dollars.
Dette publique des Etats-Unis au 4 novembre 2008 : 10 566 146 196 490 dollars.
http://www.treasurydirect.gov/NP/BPDLogin?application=np
Attendez de voir la dette publique française. Il me semble avoir entendu parler de soixante milliards d’euros de déficit prévisionnel pour 2009 de plus en trois semaines, et pire à venir pour chaque année au moins jusqu’à 2012.
> « Et la célébration de la volonté politique pour elle-même a quelque chose d’hypnotique. »
Cela me rappelle une certaine élection en France, c’était en mai 2007.
BA,
Vous devriez lire sur Telos : « L’Amérique décline-t-elle ? » http://www.telos-eu.com/fr/article/lamerique_decline_t_elle
Le billet me semble fort intéressant. Mais l’Amérique regarde-t-elle Barack Obama avec le même premier regard que la France ? Il fait campagne depuis 22 mois, c’est tout de même assez pour être connu pour ce qu’on est, je pense ?
En tout cas, Barack Obama a un avis sur les sujets de ce billet :
sur le rôle « prophétique » d’un billet :
« La Présidence a un pouvoir qu’elle n’utilise pas assez, à mon avis. C’est la capacité à expliquer aux Américains, de façon très prosaïque et directe : voilà les choix que nous avons devant nous. » (30 oct. 2006)
sur la question « QUI fait le changement ? »
« Si les gens (the people) veillent, nous avons une bonne administration et le pays est bien dirigé. Si notre démocratie devient paresseuse, si notre civisme se contente de raccourcis, ça donne de mauvaises politiques, une mauvaise administration. » (25 sept. 2006)