Quelques mots rapides en marge de cette journée de grèves.
Si, comme le souligne mon ami Authueil, la grève d’aujourd’hui paraît teintée de ferments plus politiques que professionnels, c’est peut-être qu’elle puise à une tradition nationale du conflit.
— Pourquoi, regrette-t-on parfois, la France n’a-t-elle pas su emprunter le chemin de la culture du compromis ? Celle que l’on voit prospérer dans le septentrion.
Nul doute que l’histoire y est pour quelque chose. Avec des racines profondes qui mêlent une tradition catholique — ou étatiste — unificatrice et des siècles de féodalité chevaleresque.
Même dans notre tradition, écrit Gilles Verbunt, le compromis est encore souvent considéré comme un acte de faiblesse, une perte d’honneur, si ce n’est comme une trahison, de sa communauté, de sa religion, de sa culture ; (…) . Peu de personnes se sentent valorisées parce qu’elles ont accepté (ont “dû accepter”) un compromis, alors que c’est le fondement même du fonctionnement démocratique.
Surtout dans notre tradition, osera-t-on.
Sur le bon conseil d’Alexandre Delaigue, j’avais lu la logique de l’honneur, de Philippe d’Iribarne. L’auteur y montre combien l‘honneur domine le rapport du français à son travail et à ses collaborateurs dans l’entreprise. Il en fait une singularité de notre univers social, que l’on peut rapprocher des observations de Gilles Verbunt sur le rapport au compromis.
Dès lors, s’étonnera-t-on que le désaccord politique doive trouver une traduction nécessaire dans un conflit que l’on hésite à qualifier de « social« ?
D’un autre côté, on peut juger que les propos bravaches[1] du Chef de l’état stimulent les grognements plus qu’ils ne les apaisent. Et de façon générale, sa tendance à jouer de la rhétorique de la victoire et de la défaite ne favorise pas une pacification.
Disons que si le Président épouse certainement le sédiment politique français, on ne peut lui faire le crédit de la rupture. On baigne plutôt dans la continuité.
Notes
[1] Parmi de multiples occurrences.
On peut aussi voir, dans cet amour du conflit, le fruit d’une culture très empreinte de marxisme. Le concept même de lutte des classes postule le combat et l’insère dans une dimension quasi-identitaire.
Les thèmes de la faiblesse ou de la trahison que mentionne Verbunt sont très présents dans la dialectique syndicale. Le salarié qui refuse de faire grève est souvent présenté comme un benêt qui se laisse exploiter ou comme un traitre qui renie sa condition.
Le Président de la République n’a certes pas été inspiré quand il a ironisé sur l’impact des grèves. Mais les réactions indignées des syndicats et des commentateurs nous en apprennent beaucoup sur la piètre ambition qu’ils ont pour le syndicalisme français.
La plupart des gens se sentent en effet plus déshonorés si on nie leur utilité qui si on conteste leur capacité de nuisance.
Je chsitayu que le compromis – ce n’est pas la faiblesse de l’homme, mais plutôt une solution intelligente pour parvenir à quelque chose de plus global que ce que discuter.
Il est certain qu’il y a une tradition du conflit bien ancrée dans une frange de la population qui se croit encore à l’époque du front populaire… Comme si le temps s’était arrêté.
Je ne suis pas certain que Le Président Sarkozy ait cette mémoire. Non plus que l’histoire.
De plus notre culture politique est profondément marquée (au moins à gauche) par quelques grands évènements héroïques la révolution de 1789, la commune de Paris, les grandes grèves de 1936, mai 1968, j’en oublie sans doute. A la lumière de ce passé, le conflit social est un moment de noble conquête qui vaut pour lui-même, quels qu’en soient les raisons ou les objectifs.
Il faudra que j’essaie un jour de comprendre la différence profonde entre le compromis et la récupération : de la volonté populaire par quelques corporations organisées, s’entend.
Pour ma part, je n’ai jamais été réellement surpris qu’à répondre aux demandes des électeurs en faisant des cadeaux aux corporations on ne parvienne guère à satisfaire l’électeur.
Faut-il prendre ceci comme une ébauche d’analyse de ce qui est simplement une des formes sociales du mécontentement populaire ?
On pourra toujours disséquer de l’extérieur, on pourra toujours préférer cette position de l’en-dehors des mouvements, peut-être parce qu’ils sont devenus, à force d’analyse, mouvements de masse, ce vilain mot, cette forme gluante qui ne dit finalement que le refus d’être un instant avec l’autre, l’étranger, celui qui n’a pas la même allure, la même diction, les mêmes habitudes.
C’est qu’il faut d’abord y aller, se frotter, prendre froid, tendre ses oreilles, pour comprendre l’endroit de la véritable tristesse des intérêts contemporains. Le compromis n’est pas une chose à chercher ici, il est, permettez-moi cette image, le pétale de la fleur, pas la racine. S’entendre, mille fois oui, mais la complexité, la et les raisons, ne devraient pas ajouter au poids des inégalités.
Pour le moment je ne vois aucun conflit.
Pouvoir, opposition, patronat et syndicats craignent par-dessus tout un débordement incontrôlable. Propos provocateurs et défilés font partie d’un rituel traditionnel de simulation dont le but réel est l’évitement du conflit.
C’est assez méditerranéen en effet. On se lance des défis, on bombe le torse, on se menace des pires horreurs. Le témoin non averti se dit qu’il va y avoir des morts et s’étonne de revoir les mêmes un peu plus tard rigoler ensemble en dégustant une anisette.
D’un autre côté, le gouvernement actuel ne semble avoir pas beaucoup de culture du compromis non plus, et c’est flagrant pour la réforme de la recherche où aucune négociation ni écoute des personnes concernées n’a lieu (et certains ont pourtant cherché des formes de négociation plus subtile que l’affrontement et beaucoup d’enseignants-chercheurs ne sont pas opposés à une réforme de l’Université). Si, la seule exception, c’est d’avoir demandé aux Présidents d’Université s’ils souhaitent beaucoup plus de pouvoir lors de la préparation de la loi sur l’autonomie des Universités. Mais maintenant, même la Conférence des Présidents d’Université demande une révision des décrets en cours. Et pourtant la semaine dernière, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il fallait aller plus loin dans la réforme, toujours plus loin, pour appliquer des décisions proposées par on ne sait qui, mais certainement pas des gens issus du milieu de la recherche (l’été dernier, des gens pourtant assez haut placés au CNRS prétendaient ne pas être du tout au courant de ce qui se préparait pour cet organisme, les négociations ayant au plus haut niveau et de façon totalement opaque)… Bon, à part ça, rien n’est proposé pour améliorer la recherche privée en France dont il est bien connu, et reconnu par M. Sarkozy lui-même, qu’elle est sous-développée en France par rapport aux autres pays (et contrairement à ce que pense certains, je ne suis pas sûr que ce soit dû uniquement à l’attitude des chercheurs qui sont dans leurs tour d’ivoire, car ce ne sont pas ces chercheurs qui siègent aux CA d’une entreprise ou qui prennent les décisions financières et stratégiques de celles-ci, et ce ne sont pas des chercheurs qui déclarent à des jeunes ingénieurs « surtout, ne faite pas de thèse » comme cela peut encore arriver dans des salons école-entreprise) ce qui veut dire que la réforme de la recherche n’est qu’une demi-réforme, car elle ne touche qu’une partie du problème, mais cette demi-réforme, il convient de la faire à fond le plus vite possible. Pour le reste, c’est à dire le problème global on prétend s’attaquer (la compétitivité et l’innovation, l’économie de la connaissance), on verra plus tard.
Alors après oui, on peut toujours regretter le manque de culture du compromis chez les grévistes d’hier, mais un compromis, c’est quelque chose qui se fait entre les deux parties concernées. J’ai pris l’exemple de l’université, mais il apparaît de façon flagrante que les décisions gouvernementale dans beaucoup de domaines sont beaucoup plus idéologiques que pragmatiques, que l’impact sur les principales personnes concernées n’est pas du tout évalué, voire même, il y a une relation à la souffrance assez trouble. En gros, ça me donne l’impression de « one size fits all » et « si notre seul outil était un marteau, on verrait tous les problèmes comme des clous »… Après, il ne faut pas s’étonner si les clous se montrent eux-mêmes un peu rigides (ce qui est ce que l’on peut attendre d’un clou).
Belle remarque Papichou : la valse hésitation du PS et des grandes centrales quand à l’attitude à tenir face à cette grève me semble en effet symptomatique : ceux qui iront à Paris négocier avec le gouvernement n’ont nulle envie d’entrer en conflit avec lui.
Reste que, ici comme pour la plupart des mouvements sociaux de ces dernières années, ce ne sont plus ni les syndicats ni les partis de gauche qui dicteront aux français leur opinion ou leur comportement.
L’absence de culture de compromis est largement partagée — c’est une culture — entre salariés et dirigeants, gouvernés et gouvernants.
Évidemment, il serait souhaitable que ceux qui sont aux postes de pouvoir, en raison de leur nombre réduit, puissent évoluer.
Le Marxisme en France n’est qu’une des variantes de notre sens de la dialectique. Déjà les Institutes coutumières de Loysel disait des personnes: « Et sont nobles ou roturiers » et « Les roturiers sont bourgeois ou vilains.«
Si on combine cette tournure d’esprit avec un sens de l’honneur exacerbé: « La garde meurt mais ne se rend pas! », on obtient un cocktail détonnant où ce qui n’est pas obtenu de haute lutte est insignifiant.
Cependant, c’est aussi un filet de sécurité car chacun sait qu’il ne peut pas faire n’importe quoi.
En revanche, il messied aux hautes autorités de parler avec désinvolture puisque leur parole descendant de l’Olympe n’appelle point de réponse. C’est pour cela qu’elle peut terriblement blesser.
Bien dit, un mélange subtil d’histoire et de faits récents qui semble explosif…
Sur le sujet de l’influence de l’histoire sur les rapports sociaux, il y a aussi « le capitalisme d’héritiers » de Thomas Philippon.
Maintenant, honneur et compromis ne sont pas forcément incompatibles : le Japon a développé à la fois une culture du compromis et une culture de l’honneur (peut-être justement aussi en partie en tant que dérivatif à la pression du groupe). Mais bon, c’est vraiment un autre univers culturel.