De la réunion de blogueurs et la communication institutionnelle
A l’invitation de Luc Mandret, j’ai rencontré vendredi dernier Pierre Kosciusko-Morizet, Président de l’ACSEL — association de l’économie numérique — et de Price Minister.
Il s’agissait de nous présenter la lettre que l’association a adressé aux candidats aux élections européennes — d’où ma présence, ès qualité de blogueur politique.
Quelques idées me sont venues à l’orée du jour, qui justifiaient de traiter de cette rencontre. Mais cheminant, mes pensées se sont attardées sur ses modalités. Je réserve donc à l’ACSEL le billet suivant, pour vous livrer une réflexion matinale sur la réunion de blogueur.
C’est un jeu désormais rodé.
Une agence de communication organise une rencontre entre des acteurs politiques et économiques et des blogueurs qui leur paraissent constituer des relais d’opinion. Ceux que l’on a appelé autrefois « blogueurs influents« . Maladresse de la formule, qui excitait les passions vaniteuses ou jalouses selon que l’on en était, que l’on aspirait à en être ou que l’on souhaitait y échapper.
Pour faire simple, le blogueur « relai d’opinion » bénéficie d’une notoriété qui peut être large ou étroite, fondée sur la reconnaissance dont il bénéficie auprès de ses pairs1, de la blogosphère en son entier, de la communauté Internet2 et au delà — mais plus récemment — des journalistes ou de l’opinion publique3. Voici ce qui lui vaut d’être invité à ces rencontres.
Ceci et le fait que les agences de communication intègrent des blogueurs, soient que leurs collaborateurs aient commencé de bloguer, soit qu’elles aient engagé des blogueurs, soit que des blogueurs, encore, aient créé leur agence de communication. Il existe donc une porosité entre acteurs, communicants et purs blogueurs qui favorise la constitution de réseaux de communication. Réseaux informels et mouvants, mais néanmoins réels.
Je connais Luc Mandret depuis longtemps. Il travaille pour l’agence Élan, qui a été missionnée par l’ACSEL et son président que nous rencontrions vendredi dernier. J’y ai croisé Nick Carraway, Vincent Ducrey et la bande de Mémoire Vive TV parmi d’autres que je ne connaissais pas, ou mal. Du blogueur politique ou orienté sur la communication et les nouvelles technologies. Voici pour le petit réseau de ad hoc.
Voyons le principe.
Les acteurs livrent de l’information aux blogueurs et en espèrent la diffusion. Il s’agit de ce qu’on peut appeler, faute de mieux, de la communication institutionnelle4. Le blogueur, séduit d’avoir été tiré de son quotidien anonyme, se prête au jeu avec plus ou moins de complaisance.
Auparavant, les agences ou les chargés de communication assuraient le suivi de la réunion en rappelant au blogueur qu’un billet était attendu en rémunération de l’attention qu’on lui avait prêté. Et ils obtenaient parfois le résultat attendu. Mais il est des blogueurs bougons ou jaloux de leur indépendance, qui préfèrent le silence ou la critique plutôt verte. Agences et acteurs s’en accommodent désormais, et s’efforcent d’éviter une relance trop insistante. Les choses changent un peu.
Les blogueurs, pour leur part, n’aiment rien tant que donner leur opinion. C’est pourquoi ils rechignent à adopter la position du journaliste ou de l’auditeur, collecteur consciencieux d’informations ou sage récepteur de la parole de l’acteur. S’ils ont décidé de livrer leur sagesse au public, et si ce public — si réduit soit-il — a pu lui donner quelque crédit, ce n’est point pour la taire lorsqu’ils quittent leur clavier.
Tout du moins souffrent-ils d’inconfort lorsqu’ils demeurent muets, ou frustrés quand ils singent la presse. Et les blogueurs se piquent souvent d’engager le débat sous une forme plus ou moins directe. Une question à rallonge — ma spécialité — ou une prise à parti un peu vive.
Tout dépend alors de l’acteur.
Le politique, selon qu’il se conçoit dans un cadre militant ou dans celui d’une interview5, adopte un ton énergique ou plus neutre. Parfois désarçonné, il se réfugie dans les deux seuls modes de communication qu’il connaît, mais rarement s’abandonne à la discussion que le blogueur recherche. Entre l’apostrophe militante et la courtoisie — parfois connivente — journalistique, il est vrai que l’exercice oscille.
Allez donc écouter — si vous en avez le temps — le débat organisé par touteleurope.fr6 avec Marielle de Sarnez. On hésite entre pédagogie, enagement, dispute et langue de bois7. Après quoi, hors micros et caméras, on converse naturellement.
Chez les acteurs économiques, les attitudes sont plus variées. Car la population l’est également.
Et on doit constater que la rencontre avec des blogueurs n’est pas une pratique si répandue — sauf peut-être dans le secteur des nouvelles technologies.
Le discours apparaît souvent plus concret que celui du politique. Et moins formel. Il faut dire que la communication n’est pas toujours le métier de l’entrepreneur8 alors que le politique s’y prête par nécessité. D’où, peut-être, une certaine méfiance.
La différence la plus notable, sans doute, est celle du on et du off. Le politique joue de la distinction entre son discours public et son discours privé, même à l’égard du blogueur. Il en va différemment du dirigeant d’entreprise qui se contente de fixer les limites de la transparence — de façon plus ou moins nette, d’ailleurs — à l’égard de tous.
Il est cependant une chose que semblent négliger acteurs politiques et économiques. Du moins, aujourd’hui encore.
Si le blogueur peut servir de relai d’opinion à l’endroit du public, il le peut également à l’usage du politique ou du dirigeant.
C’est l’un des travers de la communication que d’opérer de façon descendante. Un lieu commun, je ne l’ignore pas. Mais les agences spécialisées et la presse diffusent l’information vers le public et ne la font guère remonter aux acteurs. Et c’est dans cette optique que la rencontre avec le blogueur est conçue.
Certes, il fait l’objet d’une veille souvent lointaine et indécise. Mais la réunion de blogueurs permettrait utilement aux acteurs de collecter des informations qui n’émergent pas de l’observation de la toile. Non, d’ailleurs, à raison de leur expertise particulière ou de la qualité de leur esprit9, mais parce qu’ils ont su, pour de multiples raisons, rencontrer un public. En sorte qu’ils en sont le précipité.
Les blogueurs formalisent, expriment et publient ce qui demeure souvent dans le bruit indistinct des propos inachevés, des conversations latentes, des idées qui flottent et s’accrochent, deci-delà, à l’opinion publique. C’est pourquoi ils sont lus. Et c’est pourquoi il n’est pas inutile de les intégrer dans le système d’information.
Il n’y a sans doute pas de méthode.
Chez celui-ci, on ira chercher une idée. Chez celui-là, on ira quérir l’opinion. Chez tel autre, les commentaires, qui reflètent une communauté d’intérêts ou de valeurs.
Malgré son âme sceptique, soupçonneuse, volontiers péremptoire, le blogueur détient une part minuscule de vérité qu’il est bien difficile de trouver ailleurs. Une part, peut-être, dont il ignore tout, mais qu’il faut savoir découvrir. De là qu’il convient, sans doute, de renoncer aux préjugés et se laisser aller à la discussion, sans préjugé ni projet.
Car c’est l’impalpable raison que l’on recherche. Ce qui a fait de celui-ci aujourd’hui, celui-là hier, une lentille de l’opinion publique.
- Blogueurs spécialistes de la politique, du droit, de l’économie, de la communication et des médias, etc. [↩]
- Adeptes de forums ou de newsgroup. [↩]
- Eolas est tout ceci à la fois. Mais à ce jour, c’est le seul. [↩]
- A la façon dont on recherche les attentions de la presse plutôt que de procéder par la publicité commerciale. [↩]
- Une confusion d’autant plus aisée qu’il arrive que le panel même blogueurs et journalistes. [↩]
- En partenariat avec 20minutes.fr et la République des blogs [↩]
- Je m’y fait d’ailleurs un peu brutaliser par Marielle de Sarnez, ce qui était amusant, mais surprenant. [↩]
- Ou du dirigeant. [↩]
- Encore qu’il ne faut pas la négliger par principe. [↩]

Je suis globalement d’accord sur tout.
Me concernant, en tant que consultant dans une agence de PR (et ce n’est pas là le blogueur qui écrit), j’essaye d’inviter des personnes en fonction de la problématique. Donc en l’occurrence pour cette rencontre avec PKM des blogueurs intéressés par : l’Europe, le numérique, et la politique. Non pas en fonction de l’audience, mais du double intérêt, pour eux tout d’abord, pour le « client » également.
Je conçois mon job comme un levier pour engendrer des discussions. Certes sur le on-line car j’invite des blogueurs, donc des personnes qui véhiculent des informations, des commentaires, des avis quant à sujet sur un média qui se révèle avoir une « influence » (dans le sens « intelligence ») sur le sujet abordé, mais également sur le off-line car tout simplement les gens parlent. Et si une rencontre est réussie, les blogueurs en parlent sur leur blog (mais je ne force jamais personne et évite les « relances ») mais également in real life.
Selon moi, le réseau ne se limite pas aux médias, mais aussi aux contacts personnels. Et c’est là toute l’importance de cette « influence » : introduire un débat dans des cercles qui n’en parlaient pas.
Oui, mais note que tu as une expérience de la blogosphère. Donc, tu ne l’abordes pas comme le ferait une agence traditionnelle face à un support.
je suis d’accord