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La grande bataille d’Internet : industries, consommateur et citoyens

Je me saisis à mon tour du débat initié par Narvic et Authueil, et évoqué par Nicolas, sur Meilcour.

Narvic soutient que l’enjeu des lois sur les droits de propriété intellectuelle n’est pas la défense de l’une ou l’autre industries —  culturelle ou numérique1, mais celle du citoyen/consommateur :

La défense des intérêts de Google, Microsoft, Yahoo !, Apple, Intel, Orange, Free, et les autres, ce n’est pas mon combat. La défense d’une idéologie de la technologie ou de la « free culture » non plus.

S’il apparait plus nécessaire que jamais d’intervenir dans la bataille assez titanesque qui se joue en ce moment, c’est au nom d’autres valeurs que je suis prêt à le faire : celles de la défense du citoyen, qui est aussi un consommateur.

Et Nicolas de renchérir :

[L]’enjeu, ce n’est pas la défense du réseau, de la technologie, de la révolution internet, mais du citoyen, et du consommateur.

Je ne les rejoins pas tout à fait.

Je suis tout à fait prêt à prendre parti dans la lutte que se livrent les différents secteurs industriels pour faire valoir leurs intérêts contre ceux des autres, dès lors que ceux-ci épousent mes intérêts de consommateurs ou de citoyen — ce qui n’est pas la même chose, en passant.

La première chose est qu’il ne faut pas se désintéresser dont on n’est pas un protagoniste direct. Car même les bombes ne tombent pas toujours où on les attends. Et à supposer même, elles peuvent être plus puissantes qu’on le croit.

1. Qui trop embrasse mal étreint

Si la question du filtrage semble anodine à Authueil, c’est qu’il ne renifle pas aujourd’hui de menaces sur l’usage qu’il privilégie d’Internet.

Là où Narvic parle “musique et vidéo”, je parle textes. Là où il parle “consommation de produits culturels”, je parle échanges intellectuels.

(…)

Tous ces groupes, quelques soient leurs idéologies, ne sont pas un terreau commercialement très fertile, sauf pour des niches de la taille d’un tête d’épingle. Si en plus, ils se contentent de textes, sans quasiment consommer de bande passante, ils passeront en dessous de tous les radars.

Autrement dit, dès lors que les échanges d’idées échappent au filtrage des contenus, le marché des idées subsiste.

Le problème d’une telle analyse est qu’elle suppose une technologie de filtrage suffisamment sélective. Or, l’efficacité du procédé suppose de mailler suffisamment serrer pour être sûr de ne rien laisser échapper, car toute faille serait systématiquement exploitée. Il n’est que d’observer les difficultés pour proposer des applications anti-spam pour douter qu’il puisse seulement exister une technologie qui réponde aux objectifs que l’on se fixe. Si bien que le filtrage pourrait tout à fait s’étendre aux contenus textuels, ne serait-ce que de façon accidentelle. Et ceci sans compter que l’image et le son participent tout autant au débat d’idée que le texte.

De façon générale, les instruments juridique de contrôle et de surveillance ont vocation à tout embrasser, et rien ne permet d’assurer que la noisette ne sera pas broyée avec la coquille. Surtout lorsque l’on utilise un marteau-piqueur.

2. Le droit au secours de la technique

De fait, la sauvegarde des intérêts des industries de contenu ne passe pas par la garantie technique de leur modèle, mais par une garantie juridique. Faute de pouvoir assurer la sélection des contenus échangés, on fait peser une obligation de surveillance dont l’inobservation est sanctionnée.

A dire vrai, cette méthode est vieille comme le droit. Les parents sont tenus des dommages infligés par leurs enfants, les maîtres, de ceux qu’ont causé leurs animaux et chacun, des choses dont on a la garde.

L’idée qui préside au mécanisme est celui de la responsabilité pour risque. Dès lors que je mets à disposition d’autrui les moyens de commettre une infraction ou de causer un dommage, je dois assumer tout ou partie du dommage. Aujourd’hui, c’est le titulaire d’une connexion Internet qui, astreint à une obligation de surveillance, se devra de payer pour la réalisation du risque qu’il a pu laisser se produire. Demain, ce sera peut-être le fournisseur d’accès.

Or, le prix du filtrage efficace apparaîtra sans doute trop élevé aux fournisseurs d’accès qui préfèreront souffrir les amendes et indemnités. L’enjeu est donc de savoir qui paiera, et qui sera payé.

Ne nous y trompons pas. Il est de la nature du consommateur de payer. Reste à savoir à quelle sauce il préfère être mangé.

3. La sauce à laquelle on préfère être mangé

De fait, on pourrait, comme le fait Narvic, schématiser la guerre en cours, comme celle des industries de contenu et des industrie de tuyaux ; avec en guise d’otages, les artistes d’un côté, les consommateurs de l’autre ; et au titre des victimes collatérales, les usagers citoyens.

Ce n’est sans doute pas faux. Mais pas non plus complètement vrai.

Les industries en cause sont pour la plupart engagés tout à la fois dans le secteur de la distribution de contenu et dans celui de la fourniture d’accès et de technologies.

Vivendi Universal possède SFR, Universal Music et Canal plus. Bouygues détient Bouygues télécom et TF1. Quant à Orange, elle se positionne sur les activités de contenu. On connaît la politique d’Apple en matière de distribution de musique et de technologie dédiée. Et l’on pourrait, je crois, multiplier les exemples.

La stratégie de la convergence, prophétisée en son temps par Jean-Marie Messier semble à l’œuvre, même si c’est encore de façon partielle. Mais les grands oligopoles de l’information sont en cours de constitution.

Et il n’est même pas question, me semble-t-il, de se demander quelle culture l’emportera.

Celle du paiement à l’acte que défendent les acteurs actuels de l’industrie culturelle ne pourra faire face. Celle de l’abonnement conduit à des offres illimitées — de contenu et d’accès. C’est, me semble-t-il, le modèle qui devrait prospérer parce qu’il est à la mesure du marché universel qui se dessine.

De fait, ce n’est pas sans hypocrisie qu’Universal a lutté bec et ongles contre le principe de la licence globale pour proposer la possibilité de musique illimitée sur mobile. A rebours, c’est plutôt la captation d’une part de marché des abonnements qui a constitué l’objectif. Autant dire que les batailles législatives en cours visent à prendre position pour le jour des alliances plutôt que de défendre un pré-carré.

Dans ce cadre, le consommateur, comme le citoyen, se trouve relativement démuni. C’est pourquoi il doit trouver des alliés de circonstance. Aujourd’hui, ce sont les industries Internet qui leur proposent les produits les plus alléchants et les possibilités les plus étendues. Mais le jour arrive des restrictions d’usage liées à l’exploitation des contenus2. Et une nouvelle carte des intérêts pourraient se dessiner. Une carte où les consommateurs pourraient voir restreint leur territoire.

J’estime cependant que l’on doit aujourd’hui privilégier les Industries de diffusion à celle des contenus. Ou, si vous préférez, les dindes devraient voter pour un Noël précoce.

4. Un Noël précoce pour les dindes ?

Les maisons de production, pas plus que les artistes, ne disparaîtront. Les premières seront rachetées par les grands diffuseurs ; les second, de clients. Et il est probable que ces grands diffuseurs seront ceux qui peuvent propose les réseaux à plus haut débit.

Pendant ce temps, les Industries de réseau poursuivront leur extension. Que chacun dispose de solutions mobiles et fixe à très haut débit pour pouvoir consommer à merci les contenus qui leur seront proposés. C’est l’objectif.

Mais l’usager d’Internet peut se comporter comme un passager clandestin. C’est que je ne suis pas qu’un consommateur de contenus, mais également un producteur. En développant un réseau à haute capacité et les technologies qui l’accompagnent, les industries numériques abaissent la principale barrière à l’entrée : celle de l’accès aux infrastructures et à un réseau de diffusion.

Et il n’est aucune raison que cela change. Car en produisant du contenu, je ne fais pas de concurrence directe aux fournisseurs institutionnels, je ne fais que participer à la diversification de l’offre ; ce qui vaut bien l’occupation de la bande passante.

L’économie de l’information sera à la fois celle des oligopoles et de la fourmilière.

5. Et l’État dans tout cela ?

Il est un protagoniste que l’on oublie parfois, tant on le croit saisi de la lutte d’influence entre industries.

Mais l’État a des intérêts propres.

Sans parler des questions proprement partisanes — qui ne sont jamais absentes, il y a des aspects stratégiques à la législation d’Internet.

Ne nous voilons pas la face, la multiplication des échanges pose des problèmes de sécurité intérieure et extérieure. L’armée souhaite protéger ses communications et percer les communications d’autrui. C’est pourquoi elle finance la recherche en matière de cryptologie, faute de n’avoir pu maintenir l’interdiction du chiffrement des données échangées3.

Le système bancaire a des préoccupations analogues. Et ne disons pas qu’il s’agit de mineures considérations mercantiles. La sauvegarde des données bancaires est bien plus décisive que celle de la sécurité physique de quelques citoyens.

Bref, l’État, en tant que puissance, a des intérêts à faire valoir et il les fera primer. C’est, semble-t-il, l’objectif du projet de loi dit “Loppsi II“, auquel on s’intéressera dès le texte sera connu. Là encore, toute la question est de déterminer l’équilibre entre les moyens mis en œuvre et les garanties accordées aux citoyens.

Autant dire que la grande bataille d’Internet n’exclura personne. Il ne s’agit donc pas de s’en désintéresser, ni de renvoyer dos à dos les protagonistes qui avancent plus ou moins masqués.





  1. pour faire large []
  2. En témoigne d’ailleurs, le conflit entre Free et Orange sur la distribution d’Orange TV. []
  3. C’était l’effet d’une loi de 1990 modifiée en 1998. []
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6 Commentaires

  1. Cher Jules, ma position présuppose que les droits fondamentaux restent en vigueur dans notre droit, au moins national et européen. Une utilisation trop poussée de certains instruments serait rendue impossible pour trop fort risque d’atteinte aux libertés fondamentales, et en premier lieu à la liberté d’expression.

    La technique peut, encore faut-il que le droit autorise. Jusqu’à nouvel ordre, je ne suis pas inquiet. Si jamais la loi hadopi sort intacte du conseil constitutionnel, je commencerais peut-être à m’inquiéter…

    • J’entends bien, mais il reste que des mesures parfaitement légales peuvent rogner sur l’exercice pratique de nos libertés. Et le Conseil peut juger que l’atteinte est proportionnée au but poursuivi.

  2. Je n’étais peut-être pas clair :oops: , mais mon opinion est que l’objectif de la législation sur la propriété intellectuelle est de maintenir un équilibre entre la libre diffusion de la culture et des idées et l’encouragement des artistes à la création. Il s’agit d’une sorte de compromis social, qu’il est, à mon sens, de l’intérêt bien compris du citoyen-consommateur de défendre.

    Je ne vois pas que les industries des tuyaux comme des contenus défendent un quelconque équilibre : elles cherchent à faire pencher la balance de leur côté. L’une défend la gratuité des biens culturels qui menace d’en tarir la production, l’autre prône la privatisation totale de la culture, jusqu’à la quasi disparition du domaine public.

    Quand ces industries finiront pas fusionner ce qui est probablement inéluctable, et d’ailleurs déjà engagé comme tu le soulignes justement, comment vont-elles s’accorder ? Sur le dos des consommateurs, et sans se soucier beaucoup des artistes… bien entendu.

    • Ah mais je crois que tu était parfaitement clair, sauf à ce que je t’ai mal lu.

      Cependant, je ne crois pas du tout que les industries de tuyaux défendent la gratuité des contenus ; elles soutiennent le modèle de l’abonnement, ce qui est autre chose.

      Je ne nie pas qu’un tel modèle n’est pas toujours favorable au consommateur. Et c’est de cela qu’il faudrait se préoccuper en matière de législation.

      Cependant, il me semble que la bonne stratégie pour le citoyen, comme pour le consommateur, est aujourd’hui de soutenir ceux qui bâtissent les infrastructures plutôt que ceux qui, pour des motifs tout aussi honorables et tout aussi mercantiles, cherchent à défendre leur pérennité — à mon sens, sans guère d’espoir.

  3. Marrant, le titre de ce billet, ça rappelle “Marchands et Citoyens – La Guerre de l’Internet” (Mona Chollet, L’Atalante, 2001 – illustrations de Gébé). Il faudrait que je le relise, d’ailleurs, pour voir comment ont vieilli les problématiques abordées.

  4. Notre objectif est donc convergent, ce qui m’enchante. :P (j’aime bien tes smileys rapides, dans ta nouvelle version – dont tu n’as guère fait de publicité : une stratégie de blogage discret ?). Réfléchissons-donc à la défense du consommateur, et du citoyen. Que pourrions-nous suggérer ?

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