Au delĂ de la quĂŞte du bien public — ou bien en deçà — la politique est affaire d’emblème et de sang. Ou, si vous prĂ©fĂ©rez, de symboles et d’affrontements.
Il lui faut un peu de violence et d’enjeu, comme la guerre, soutenait Clausewitz, ou comme le sport, n’auraient pas dĂ©menti les grecs.
VoilĂ pourquoi — c’est l’une des raisons — les Ă©lections europĂ©ennes n’intĂ©ressent guère l’Ă©lectorat.
Car les peuples peinent Ă dĂ©celer dans la fabrique politique de l’Union autre chose qu’un compromis courtois oĂą l’on apaise les diffĂ©rents plutĂ´t que de les faire vivre. Et s’il leur arrive de louer cet exercice dĂ©mocratique, c’est avec un vague regret teintĂ© de dĂ©possession.
Que disent-ils, ceux-ci qui crient Ă l’absence de dĂ©mocratie ?
C’est que les fractures politiques qu’ils ont creusĂ©es par leur vote ne trouvent pas de traduction dans la pratique du Parlement europĂ©en. Ah quoi bon voter pour les uns et les autres qui s’accorderont, dans un sĂ©minaire affable, pour compromettre ensemble ?
Le parlement europĂ©en ne sait pas donner le spectacle de l’affrontement.
Allons plus loin, mĂŞme. L’Union a mis en place des procĂ©dures de conciliation qui rendent peu perceptible au citoyen les conflits qui surgissent immanquablement dans tout processus politique.
A dĂ©faut d’une politisation du Parlement, on aurait pu imaginer que la longue guerre se joue entre la Commission, le Conseil et le Parlement. C’est d’ailleurs le cas en pratique sur nombre de sujets1. Mais lĂ encore manque le théâtre.
Certes, on pourrait avancer que les peuples europĂ©ens, venus Ă l’âge dĂ©mocratique, laissent dĂ©pĂ©rir l’intĂ©rĂŞt de chacun pour les affaires publiques, pour les confier — nolens volens — Ă l’autoritĂ© tutĂ©laire et bienveillante de l’Union. Une perspective Tocquevillienne, en quelque sorte. Mais ce serait passer rapidement sur ce goĂ»t de la violence symbolique que l’on trouve dans l’affrontement Ă©lectoral et partisan. Si les peuples de l’Union s’en Ă©taient dĂ©gagĂ©s, on ne les verraient pas se prĂ©cipiter aux urnes aux scrutins domestiques.
Le dĂ©sintĂ©rĂŞt Ă©lectoral pour l’Union n’est pas un effet de maturation dĂ©mocratique, mais une affection congĂ©nitale. La situation n’est sans doute pas dĂ©sespĂ©rĂ©e, mais elle suppose d’agir sur le gĂ©nome de l’Union — si l’on me passe la mĂ©taphore. Autrement dit, sur les institutions politiques de l’Union. Un prix qui, on l’a vu, dĂ©chaĂ®ne quelques passions de Brest Ă Brest-Litovsk2.
Quel sens, dès lors, pourra-t-on donner aux résultats des élections du 7 juin prochain ?
Une interprĂ©tation nationale, peut-ĂŞtre. Il s’agira d’une photographie Ă blanc de l’Ă©tat des opinions europĂ©ennes. Mais pas seulement.
On peut soutenir que ceux qui se dĂ©placeront pour voter feront valoir leur intĂ©rĂŞt pour l’Union europĂ©enne. Qu’ils la soutiennent, la critique ou la combattent. Dès lors, une lecture purement nationale serait tout aussi hasardeuse qu’une perspective strictement europĂ©enne.
Je puis par exemple estimer que l’indigence de mon parti d’Ă©lection sur les questions europĂ©ennes — au hasard, L’UMP ou le PS3 — doit me conduire Ă prĂ©fĂ©rer envoyer au parlement des candidats plus soucieux de la politique europĂ©enne. Par exemple, les verts, le Modem4, les listes euro-sceptiques ou que-sais-je.
Je puis encore voter par affinitĂ© traditionnelle en me disant qu’ici ou ailleurs, je prĂ©fère soutenir ceux dont je partage les convictions. Disons que ce doit ĂŞtre le cas d’une part des Ă©lecteurs de chaque formation, d’une grande part des Ă©lecteurs du NPA, du Parti de gauche et du Front National, qui cherchent un espace politique.
En bref, deux catĂ©gories de votants qui s’entremĂŞlent : ceux qui se sentent impliquĂ©s dans le sort de l’union et ceux qui se sentent investis dans le combat politique. Les premiers tĂ©moigneront de leur scepticisme Ă l’Ă©gard de leurs affinitĂ©s politiques nationales et les dĂ©serteront — pour une partie, les seconds choisiront un vote d’adhĂ©sion qui dĂ©passe et ignore le cadre europĂ©en.
Les autres Ă©lecteurs, fatiguĂ©s d’enjeux qu’ils ne goĂ»tent pas, passeront leur chemin, comme l’on dĂ©daigne souvent la finale pour la troisième place Ă la coupe du monde de football.
- Par exemple, le fameux amendement 138 visant Ă exiger qu’une coupure de l’accès Ă Internet rĂ©sulte d’une dĂ©cision judiciaire. [↩]
- Soit, je plie l’exactitude au goĂ»t de la formule. Mais ce n’est pas non plus complètement faux. [↩]
- Quoi que les intĂ©ressĂ©s sont souvent plus impliquĂ©s que pourrait le laisser croire la doxa Ă©lectorale de leur parti. [↩]
- Quoi que l’on ne doive pas exclure une inspiration d’opportunitĂ© nationale chez les uns et les autres. [↩]
Et puis, après tout, ceux qui se seront dĂ©rangĂ©s la dernière fois savent dĂ©sormais que ce n’Ă©tait vraiment pas nĂ©cessaire de couper leur week-end pour si peu.
Une joute politique et des « jeux du stade » offrant le spectacle de l’affrontement plutĂ´t que du compromis, est-ce lĂ une attente partagĂ©e par tous les peuples continentaux pour leur Chambre des ReprĂ©sentants ?
Ou bien est-ce une attente propre aux peuples latins, voire un désir spécialement français ?
J’ai tendance Ă penser que les tous les peuples goĂ»tent l’affrontement politique. Peut-ĂŞtre la diffĂ©rence se fait-elle sur les formes : plus théâtrale au Sud, plus feutrĂ©e et policĂ©e au Nord. Et romantique Ă l’Est.
je préfère la finale plutot que le match de la troisième place.
@Jules :
Je souscris Ă votre explication quand Ă la dĂ©saffection massive des Ă©lections europĂ©ennes et de ce qui touche Ă l’UE en gĂ©nĂ©ral. Le problème, c’est que la dĂ©mocratie, hors la mise en scène, c’est Ă©galement la transparence. La constitution des rapports pour la Commission EuropĂ©enne n’est pas publique, les dĂ©libĂ©rations de cette Commission ne sont pas publiques, les commissions de dĂ©putĂ©s europĂ©ens ne sont pas publiques : comment le citoyen pourrait-il se sentir impliquĂ© ? On lui prĂ©sente une proposition de loi qui a dĂ©jĂ vu les affrontements politiques se dĂ©rouler (mais en coulisses) , et ce avec le choix de tout accepter ou de tout rejeter…la forme adoptĂ©e par l’Union est plus administrative que politique, Ă mon grand regret. Se poser la question est indispensable avant d’envisager d’en reporter la faute sur des citoyens europĂ©ens qui montrent effectivement leur attachement Ă la dĂ©mocratie lors des scrutins nationaux.
@Yogi :
Alors que les mĂ©dias des autres pays europĂ©ens font une place plus grande qu’ici aux Ă©lections europĂ©ennes, le taux d’abstention est similaire ou pire qu’en France. Les citoyens europĂ©ens, d’oĂą qu’ils soient, sont en train de voter avec leurs pieds.
Juste comme ça : vous pouvez répondre sous chaque commentaire si vous le souhaitez et dans le fil pour commenter le billet.
« comment le citoyen pourrait-il se sentir impliquĂ© ? »
Sur ce point prĂ©cis, l’implication des parlements et gouvernements locaux dans le fonctionnement de l’Union a prĂ©cisĂ©ment pour but de permettre aux administrations locales de faire leur travail de relais des politiques europĂ©ennes.
Mais il semble que nos Ă©lus prĂ©fèrent encore faire semblant d’ignorer leur rĂ´le de VRP du consensus europĂ©en au profit du « Yes we can ».
Taux d’abstention aux élections européennes : entre 61 % et 65 % selon un sondage Ipsos.
A deux semaines du scrutin, l’institut Ipsos Ă©voque une abstention supĂ©rieure Ă 60 %.
Au niveau des intentions de vote, le PS n’est plus crĂ©ditĂ© que de 20 %, son score le plus bas depuis le dĂ©but de la campagne.
Plus la date du scrutin approche, et moins les Ă©lecteurs semblent avoir envie de se dĂ©placer jusqu’aux urnes.
C’est en tout cas ce que rĂ©vèle un sondage Ipsos pour SFR/LePoint/20minutes rendu public mardi, qui prĂ©voit un taux de participation situĂ© entre 35 % et 39 % pour le 7 juin, soit deux points de moins en seulement une semaine.
http://www.lefigaro.fr/elections-europeennes-2009/2009/05/26/01024-20090526ARTFIG00538-vers-une-abstention-record-aux-europeennes-.php
Venez découvrir le Buzz du Web sur les élections européennes
http://elections-europeennes.blogspot.com/
L’union des paradoxes.
Un récent sondage faisait apparaître que 78% des Français sont aujourd’hui convaincus que la construction européenne nous donne une plus grande force face au reste du monde. De la même manière, 61% ont acquis la certitude que l’Union Européenne est un atout dans la lutte contre la crise. On pourrait donc penser que nos concitoyens estiment que l’Europe est une chance pour notre pays. Oui, mais dans le même temps, 49% d’entre eux tiennent l’Europe pour responsable de la hausse des prix.
Ces chiffres sont à l’évidence révélateurs de l’état d’esprit des Français à moins de deux semaines du scrutin. D’un côté, ils aiment à se sentir presque européens, parce qu’ils ont le sentiment protégés face aux mastodontes américain, indien et surtout chinois. De l’autre en revanche, ils acceptent difficilement ces contraintes nouvelles, générées par une structure qui dépasse cette bonne vieille dimension franco-française.
L’explication de ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe tient en réalité à cette représentation dans laquelle on entretient nos compatriotes. Car en réalité le mythe du franchouillard, béret vissé sur la tête, journal et cette baguette de pain coincés sous le bras, s’installant à la table nappée de Vichy d’un bistrot parisien, pour siroter un ballon de rouge, ce mythe de tous les clichés se retrouve moins dans l’œil des touristes japonais que dans notre conscience collective. Parce qu’en expliquant peu, et seulement ce qui le contraint, le Gaulois qui sommeille en nous se réveille, et entre en résistance… Alors qu’il rêvait de partager…
Difficile aux politiques français de venir se plaindre de l’abstention…
1.
En votant pour le TraitĂ© de Lisbonne après le vote nĂ©gatif sur le TCE de la majoritĂ© des français qui ont fait l’effort de venir voter, il est risible d’entendre leurs cris d’orfraie Ă propos du niveau record d’abstention.
A mépriser les citoyens, ils le rendent bien.
Et attendez de connaĂ®tre le score des listes « dĂ©fouloir » !
Pronostic personnel :
abstention ~ 65%
UMP + PS < 45 % des suffrages exprimés
Une vraie légitimité citoyenne, donc.
2.
Et avec çà , dĂ©brouillez vous pour dĂ©fendre quoi que ce soit avec 10% des reprĂ©sentants d’un Parlement qui n’a toujours pas l’initiative lĂ©gislative.
Vraiment motivant, comme Ă©lection, n’est-ce pas ?
On comprend mieux pourquoi Barnier prĂ©fĂ©rerait un poste de commissaire…
D’un autre cĂ´tĂ©, un surcroĂ®t de lĂ©gitimitĂ© populaire pourrait donner plus de poids politique au Parlement…
Les mĂ©dias et une partie de l’opinion ne s’intĂ©resseraient qu’aux situations fortes, marquĂ©es par des affrontements spectaculaires ? Ce n’est pas nouveau. C’est mĂŞme un trait caractĂ©ristique de « l’exception française », dans le champ du politique comme dans celui des rapports sociaux.
On est loin de la mĂ©thode communautaire visant l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral et instaurĂ©e par Jean MONNET ; une dĂ©marche laborieuse et peu spectaculaire qui permet au système d’enjeux de s’enrichir des multiples confrontations (plutĂ´t qu’affrontements) que cela implique pour tirer l’Europe vers le haut.
C’est ce que dĂ©veloppe Monique BELTRAME dans son article « Faut-il mesurer les enjeux des Ă©lections europĂ©ennes Ă l’aune des affrontements mĂ©diatiques ? » qu’elle vient de publier dans le blog des Mouvements europĂ©ens du Sud-Est http://mesudest.blog.lemonde.fr/
Lire son article
Prenons un exemple: imaginons que nous souhaitions envoyer un message a l’UE: changer le prĂ©sident de la Commission. Comment fait-on ? Et bien on vote vert ou FN, ou Modem peut etre… puisqu’apparemment meme le PSD s’est ralliĂ© a la candidature Barroso. Bref, le citoyen peut se sentir fort dĂ©muni lorsque la bise du changement se fait sentir…
Les sondages laissent prĂ©voir un taux Ă©levĂ© d’abstention dimanche prochain.
Selon Jules, la dĂ©saffection annoncĂ©e de l’Ă©lectorat ne serait pas due aux circonstances particulières de cette Ă©lection, mais Ă l’architecture des institutions politiques de l’UE, qui ne favoriseraient ni la politisation du Parlement EuropĂ©en, ni les affrontements spectaculaires avec le Conseil ou la Commission.
Après l’Ă©chec du rĂ©fĂ©rendum sur le TCE, ce diagnostic n’encourage ni Ă l’optimisme, ni Ă l’action.
Je ne suis pas tout a fait d’accord. Les citoyens aiment le dĂ©bat politique, et les Français adorent la politique. Mais avec un grand P. C’est Ă dire le dĂ©bat d’idĂ©es, avec des arguments valables, et non le « dĂ©bat » politicien, oĂą les partis font crouler le Parlement sous un flot d’amendements plus idiots les uns que les autres.
Si le PSE, le PPE, l’ADLE, l’IN, etc..Avaient des programmes cohĂ©rents, limpides, et crĂ©dibles…Les citoyens prendraient la peine de les lire. Mais qu’en est il ?
L’UMP nous joue la partition du mensonge.
Le PS appelle Ă l’alternance, alors qu’au niveau europĂ©en il soutien le mĂŞme candidat que le PPE.
Le Modem semble oublier que l’UE n’est pas un Etat Souverain mais une union (et non fĂ©dĂ©ration) d’Etats Souverains, et qu’elle ne pourra jamais ĂŞtre des USA d’Europe.
Libertas, DLR, et quelques autres sont incapables de s’unir au plan national : comment pourraient ils faire quoi que ce soit ?
Les Français ont parfaitement compris une chose (les europĂ©ens en gĂ©nĂ©ral) : la clĂ© de l’UE, c’est la Commission EuropĂ©enne. Tout simplement parce que c’est elle qui a l’initiative des lois. Le PE n’est lĂ que pour jouer le rĂ´le des Etats GĂ©nĂ©raux, et encore. Guère Ă©tonnant que les Ă©lections ne « dĂ©marrent » pas.
Or, quel choix, propose t on aux citoyens ?
-s’ils votent UMP…PPE…La clĂ© s’appelera BARROSO
-s’ils votent PS…PSE…La clĂ© s’appelera BARROSO
-s’ils votent Modem…ADLE…La clĂ© s’appelera BARROSO
-s’ils votent « petits partis »…La clĂ© s’appelera BARROSO par dĂ©faut…Ces « petits partis » ne proposant pas un candidat, qui a dĂ©faut de rĂ©unir, pourrait rassembler contre BARROSO
Bref…La pĂŞche devient soudain stimulante !
Si vous rajoutez Ă cela l’absence d’un vote prĂ©fĂ©rentiel (vous pouvez ĂŞtre pour le PS, et refusez de donner votre voix Ă M. PEILLON fantĂ´me du PE ; vous pouvez ĂŞtre pour l’UMP et refusez votre voix Ă Mme DATI, etc.) et un scrutin en un tour…L’abstention devient plus que logique.