Le grand méchant Google et les nouvelles mythologies contemporaines
Jeff Jarvis est un blogueur américain. Il est également l’auteur d’un opus enthousiaste sur le modèle Google.
Parfois, rue89 a la bonne idée de traduire l’un des billets de Jeff Jarvis. Aujourd’hui, en forme de philippique, une réponse à une journaliste du Monde, et en passant, aux contempteurs de l’entreprise Google.
Il ne s’agit pas tant, du reste, de défendre la firme de Mountain view, que de s’attaquer à quelques citadelles de préjugés.
La journaliste du Monde, en effet, souhaitait interroger Jeff Jarvis sur la « vague de mécontentement montante au sujet de la protection de la vie privée et de sa situation de monopole »1 et sur l’éventuelle migration vers « bing »2.
Réponse en trois points :
1. – D’où sort cette « vague montante » et comment se manifeste-t-elle ?
2. – En fait de « vague« , il n’y a guère que les préjugés de ceux qui s’inquiètent d »Internet et des mutations technologiques3.
3. – Le succès de Google n’est pas du à leur monopole mais à la qualité de leur offre, et les problèmes de vie privée sont beaucoup plus inquiétants dans l’univers de l’Internet social.
En bref, l’objectif de l’article n’est pas de collecter des faits mais à nourrir un préjugé sous le prétexte d’une perspective.
Bon, Jeff Jarvis n’est pas un ennemi de Google, convenons-en. Et il n’est pas l’ami des médias traditionnels4. Au reste, s’il est difficile de démontrer une « vague montante de mécontentement« , il n’en reste pas moins que la fascination des débuts laisse place à plus de mesure, voire un certain scepticisme5.
Cependant, le propos de Jarvis a le mérite de pointer une tendance du débat public contemporain.
Google est une firme qui a pour objectif de croître et de faire croître ses profits. Rien de surnaturel ici.
Cependant, on lui fait parfois le grief de tentations impérialistes. A la fois parce qu’elle s’efforce de diversifier sa production et parce qu’elle parvient parfois à l’imposer. Ajoutez à cela qu’elle est de nationalité américaine, quoique globale, et l’on voit se dessiner une ombre devant laquelle il est délicieux de frémir.
A la façon de Microsoft, en quelque sorte.
Si ce n’est que même les utilisateurs de Windows et de Microsoft Office ne tarissent pas de critiques à leur endroit.
La raison principale de l’attachement aux produits phares de Microsoft, pour le dire sans nuance, tient souvent à la nécessité de communiquer avec autrui et de faire fonctionner ses applications favorites. On n’utilise pas Windows, Word ou Excel parce que ce sont les meilleurs produits, mais parce que tout le monde les utilise.
Il en va différemment de Google qui cherche à proposer des solutions destinées à satisfaire un besoin de l’utilisateur et s’efforce de les rendre les plus compatibles possible avec les ressources de ce dernier. Autant dire que l’utilisateur des produits de Google ne se sent pas prisonnier de son utilisation. Et s’il les choisit, c’est parce qu’il les préfère aux solutions alternatives.
En sorte que les blâmes adressés à Google ne portent pas sur les produits, mais plutôt sur l’idée que l’on se fait de la stratégie de l’entreprise.
Pourtant, il est encore une différence avec celle de Microsoft. Alors que la firme de Redmont s’est ingéniée à limiter le risque de la concurrence en luttant contre les solutions alternatives, Google s’évertue à faire mieux que les autres. Avec des réussites, mais également des échecs.
De fait, l’impérialisme de Google ne tient guère qu’à la qualité de ses produits. Si la concurrence venait à proposer des outils plus performants, elle n’aurait guère de peine à contester ses positions6.
Alors, d’où vient cette fascination inquiète ?
D’un travers national, pour une petite part7. L’on n’aime pas les succès trop évidents ; encore moins lorsqu’ils viennent d’outre-Atlantique.
D’une crainte, aussi, que souligne Jeff Jarvis. La croissance brutale de Google accompagne celles d’Internet et des nouvelles technologies, si bien qu’elle les épouse et les identifie. Et voici remises en causes des situations acquises de longue date.
Celle des médias traditionnels, en particulier. Ce qui fragilise la position des autorités qui s’y étaient établies. La marée montante de mécontentement est leur marée. Tumultueuse et bruyante, sans doute, mais sans guère d’effet sur le plébiscite quotidien de Google par ses utilisateurs.
On doit regretter cependant que les animateurs débat public — et les politiques — se soient choisi Google pour cible. Car il est permis de préférer son modèle de développement à celui, beaucoup plus contestable, d’autres entreprises du secteur des nouvelles technologies, comme, au hasard, les opérateurs de téléphonie mobile.
- Je cite la traduction de Laurent Mauriac pour Rue89. [↩]
- le moteur de recherche de Microsoft, dont le succès mesuré exige un lien. [↩]
- Parmi ces derniers, on trouve beaucoup de français et de journalistes. [↩]
- Ce billet en est l’illustration. [↩]
- Vous me direz que je n’ai pas de données sur la question. J’en conviens. [↩]
- Ce qui est plus difficile pour Microsoft, quoique celui-ci y mette beaucoup du sien pour pousser les utilisateurs vers la concurrence. [↩]
- Le billet de Jarvis fait état de semblables inquiétudes aux Etats-Unis. [↩]

Les entreprises de télécom ont le privilège de pouvoir faire du chantage à l’emploi auprès des décideurs. En cela, elles sont plus françaises et peuvent donc se prévaloir de quelque immunité en France.
Un petit hors-sujet, lié aux opérateurs mobiles :
Cet article du Monde indique que le gouvernement envisage une taxe sur les antennes des opérateurs.
Cela va les inciter à construire moins d’antennes, chacune plus puissante, pour payer moins.
Or, si j’ai bien compris, pour limiter la puissance des ondes électromagnétiques (pouvant être dangereuses pour la santé… ), il faut plus d’antennes moins puissantes.
C’est moi ou le gouvernement a une idée stupide ?
Bah. Google est une firme très puissante, ayant poussé comme un champignon, et dont les services sont maintenant utilisés quotidiennement par une grande partie de la population. Celle-ci n’a pas tellement le choix si elle veut rester « dans la course ». La constatation de la relation de dépendance qui s’en suit est une raison suffisante pour vouloir la mort de cette entreprise. Ce n’est pas la peine de chercher plus loin.
Ouais enfin quand même… Pour avoir pratiqué ceux qui se nomment eux-mêmes les Googlers en vrai, il y a pratiquement zéro réflection sur l’éthique et les questions morales de leurs nouvelles applications. L’accent est à 99% sur les solutions techniques (ce qui explique bien sûr leur capacité de génie logiciel assez faramineuse).
Dans la plus pure tradition anglo-saxonne, il n’y a pas ou trés peu de planification à moyen ou long terme. Donc par exemple, en créant Google Earth ils ont commencé par prendre les images gratuites (même si ils ont mis de la pub dessus) puis prennent les images partout ou ils peuvent, sans vraiment avoir de plan pour proposer un produit cohérent.
D’autre part on a toujours l’impression qu’ils sont surpris lorsque les questions bêtement humaines interviennents dans leur plans technologiques: la vie privée ou les sites sensibles dans Google Earth, la censure pour Internet en Chine, les tricheurs du PageRank, La confidentialité de Google mail, etc…
Donc ouais, moins machiavélique que MicroSoft (encore que la plupart de leurs produits récents viennent d’achats de start-up plutôt que de dévelopments), mais l’amoralité est-elle beaucoup moins dangereuse que l’immoralité? Hm, vaste question…
Ce n’est pas le problème de l’article de Jarvis — ni du mien. Le propos porte ici sur les préjugés anti-Google.
Voici quelques références pour éclairer Monsieur Jarvis auquel on pardonne bien volontiers de n’être pas sensibilisé aux problèmes de vie privée vu qu’aux Etats-Unis on y est , semble-t-il, moins attentif qu’en Europe (ce qui préoccupe la CNIL bien plus que le citoyen lambda qui n’aperçoit pas le danger et bien plus aussi que les journalistes) :
http://www.itespresso.fr/donnees-privees-la-cnil-garde-google-street-view-a-loeil-30870.html
http://www.ecrans.fr/Google-l-Europe-la-CNIL-et-les,5157.html
http://www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39374075,00.htm
Comme vous le voyez, cette question mobilise la CNIL et ses homologues européens depuis un bout de temps. Dire cela, ce n’est pas faire de l’anti-googueulisme primaire et franchouillard mais simplement essayer de savoir où l’on met les pieds. Alex Türk, le président de la CNIL, citait lors d’un de ses conférences de presse le sort réservé aux fiches d’aéroport qu’on remplie dans l’avion quand on va aux Etats-Unis. La CNIL a demandé aux autorités américaines ce qu’elles faisaient des infos collectées, elle n’a reçu aucune réponse claire. Autre culture….
Par ailleurs, en termes de concurrence, on peut aussi s’interroger sans anti-googueulisme primaire non plus, sur la puissance de Google….
Quant aux journalistes, c’est cela qu’ils relaient et non pas comme beaucoup le soupçonnent l’inquiétude de leurs patrons ou leur refus de la modernité.
Reste les patrons de presse. Ceux-là on indéniablement raté le tournant technologique (à cette réserve près que la solution miracle pour gagner de l’argent en faisant de l’info sur le web a échappé à tout le monde, c’est donc qu’elle n’est pas évidente) mais on peut comprendre je crois, qu’ils hésitent à deux fois avant de se plier non pas à une technologie, mais à un acteur archi-dominant du marché mondial. Le rapport de force est un tantinet déséquilibré, vous ne trouvez pas ?
En résumé, ce serait quand même bien que l’on puisse discuter de Google sans être immédiatement taxé de dinosaure débile. C’est une boite formidable, personne n’en disconvient, mais elle n’est pas parfaite. Et surtout, elle n’est pas inoffensive, fut-elle parfaitement bien intentionnée. Seulement ça, quand on est Jeff Jarvis on peut le dire, quand on est journaliste français, c’est moins sûr….
Oui, enfin, je ne vois pas dans les articles en lien de « vague montante de mécontentement ».
Et si l’on peut s’interroger sur la puissance de Google, cela ne signifie pas que celle-ci fasse l’objet d’une vaste inquiétude.
En l’occurrence, Jarvis ne maugrée pas sur le fait de s’interroger sur Google, mais sur les partis-pris — non appuyés sur des faits — anti-Google des journalistes.
Il me semble que la puissance que l’on prête à Google est quand même largement exagérée.
Il existe d’autres annuaires et moteurs de recherche (exalead, bing, yahoo etc), et le seul domaine où Google ait un pouvoir de marché important, c’est la régie publicitaire sur Internet.
À mon avis, nous sommes beaucoup plus « dépendants » de l’activité d’entreprises moins médiatiques (telles que les grands semenciers, qui ont une influence importante sur la production agricole mondiale) ou même (pour rester dans l’informatique) de firmes oligopolistiques telles que Intel, Oracle ou Microsoft, que de Google.
Mais Google n’est pas qu’une entreprise, c’est aussi et surtout une marque avec laquelle nous avons une relation plus ou moins affective. De là des réactions extrêmes, autant de la part des contempteurs de la firme que de ses ennemis.
Bonne analyse, et chouettes commentaires — mais je suis obligé de mâtiner un peu : aussi louables soient elles, Google a des intentions affichées de changer le monde, et toutes ne font pas l’unanimité. Je soutiens par exemple leur projet Google Health, mais je ne veux pas vivre dans un monde où personne ne s’y oppose. Ils sont présents sur le web social, et même si ce sont manifestement les seuls à faire preuve d’autant de réserve parce qu’ils sont compris la complexité phénoménale que représentait ces objectifs, ils méritent l’attention poussée qu’on leur accorde.
Ils ont été accusés, à juste titre, d’utiliser leur plateforme pour développer (bien) et promouvoir (bof) des solutions de bureautique moins bien conçues que celles de leur concurrents : des sociétés avec des bonnes idées ont du fermer et leurs idées sur le partage de documents ont disparues avec elle. Un système plus ouvert d’identification auraient par exemple permis que deux personnes ayant des identifiants (comptes de courrier) sur des services différents puisse partager un document sur une plateforme d’édition tiers ; au lieu de ça, on a une situation où c’est plus facile d’utiliser Google Docs entre deux comptes Google, et je me retrouve à demander à mes amis d’ouvrir un compte Google et de l’utiliser, plutôt que leur compte Yahoo!
Toutes ces initiatives sont remplaçables et le seront par d’autres systèmes équivalents — mais il y a eu préjudice, et ça n’est pas le seul cas où les moyens de Google ont remis en cause des efforts pertinents. À leur décharge, Google fait des gros efforts pour ne pas tuer ces initiatives et les rachètent souvent à un prix honorable. Ils ouvrent beaucoup, soutiennent les standards raisonnables, mais sans cette attention sur eux auraient commis plus d’erreur d’appréciation, aux conséquences regrettables.