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Il faut que tout change pour que rien ne change

Xavier Darcos © David Mendiboure

Xavier Darcos © David Mendiboure

Il y a tout de même quelque chose d’assez gênant à entendre un ministre de la République annoncer calmement qu’il ne tiendra pas compte — ou à peine — d’une décision de la Cour de cassation.

C’est pourtant ce qu’à fait Xavier Darcos sur Europe 1 ce dimanche.

Interrogé sur l’évolution du dispositif de majoration au bénéfice des femmes qui ont élevé un enfant, dispositif sanctionné par la Cour de cassation sur le fondement de la discrimination, voici ce que répondit le ministre.

Le gouvernement a décidé de sauvegarder le dispositif. La Cour de cassation a dit que les hommes devaient bénéficier des mêmes avantages que les femmes. Nous considérons que c’est injuste, que les femmes, les femmes seules, doivent bénéficier de ces deux années de majoration d’assurance. Une année au motif qu’elles ont attendu un enfant et qu’elles ont commencé à l’élever. Une année au motif qu’elle l’ont élevé. Et donc, ce dispositif restera. C’était la volonté du Président de la République ; c’était de la volonté du Gouvernement, sauver le dispositif, en dépit de ce qu’à dit la Cour de cassation s’adossant à la Convention européenne des droits de l’homme.

En clair, le Gouvernement annonce qu’il a décidé de s’assoir sur la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire. Et il se réclame pour se faire du Chef de l’État, garant constitutionnel du fonctionnement régulier des pouvoirs publics et de l’indépendance de l’autorité judiciaire.

Pis. L’ignorance de la Justice1 se fait au nom de la justice.

Sans doute les juges ne peuvent-ils prétendre définir le juste et l’injuste. Et leur mission se limite2 à dire ce qu’est le droit3. Mais le problème, en l’espèce, intéresse la discrimination et l’égalité. C’est à dire, ce qui se rapporte au plus près de la question de la justice. Et en la matière, le législateur se subordonne au juge. A plus forte raison le ministre, qui n’est que le commis de la loi, et non son maître.

Dispositif maintenu sans tenir compte de la Cour de cassation, donc.

Voire.

Le ministre poursuit ainsi son propos :

Simplement, ce que nous prévoyons, c’est que pour la deuxième année des majorations d’assurance, celle qui est au titre du fait qu’on élève l’enfant, si le couple — je dis bien « le couple » — l’homme et la femme, le souhaitent, ils peuvent répartir éventuellement, différemment cette majoration d’assurance à condition de surcroît qu’il soit bien démontré, que c’est le papa (sic), que c’est le père, qui a été obligé de s’interrompre pour élever l’enfant.

Autant dire que le maintien du dispositif actuel se trouve être en fait une modification. En effet, la majoration, aujourd’hui, n’est légalement conditionné qu’au seule fait d’avoir élevé des enfants. Et elle ne bénéficie qu’à la femme ; toujours aux termes de la loi. Le lecteur le plus inattentif aura noté une certaine complexification.

Et pourquoi cela d’ailleurs, puisque la décision de la Cour de cassation, si injuste, devait être ignorée ?

Et bien pardi, pour se plier à ses exigences. Ou tout du moins tenter de le faire croire.

Revenons un instant sur  l’arrêt du 19 février 2009 litigieux. La haute juridiction appliquait la règle suivante :

[U]ne différence de traitement entre hommes et femmes ayant élevé des enfants dans les mêmes circonstances ne peut être admise qu’en présence d’une justification objective et raisonnable.

Elle en déduisait que le seul octroi à la mère d’une majoration liée au fait d’élever un enfant contredisait le principe sus-évoqué.

Dans le nouveau dispositif — prétendument « maintenu« , il est distingué deux motifs de majoration.

Le premier, qui n’était pas prévu initialement, tient au fait de porter l’enfant et de commencer à l’élever à la naissance. Le père ne pourra donc en bénéficier.

Il n’y a guère de doute qu’une telle distinction, qui tient à la différence biologique des sexes au regard de la gestation, peut justifier une différence de traitement. Cependant, la période du congé maternité — qui ne donne pas lieu au versement de cotisations sociales — est incluse dans le calcul des droits à la retraite. De telle façon qu’on ne voit guère ce que le dispositif nouveau viendrait compenser.

Le second motif de majoration prend le relai du dispositif actuel, puisqu’il est destiné à tenir compte du fait que les parents ont élevé un enfant. Si l’on suit le ministre, il serait accessible au père aussi bien qu’à la mère, mais selon des conditions différentes :

- Il est acquis à la mère, sauf décision contraire.

- Il ne peut bénéficier au père que sur décision du couple — donc, en pratique, de la mère, et sous condition que le père ait interrompu son travail.

On se pince.

Le Gouvernement se tortille du cabinet pour tenter de prévoir un dispositif conforme aux exigences de la Cour de cassation en ouvrant au père la possibilité de bénéficier de la majoration. Mais il maintient — et augmente — le caractère discriminatoire du mécanisme.

En effet, le droit du père dépend de la seule bonne volonté de la mère — on voit d’ici les joies de sa mise en œuvre en cas de séparation des parents.

En outre, le père doit réunir une condition supplémentaire à celle de la mère pour bénéficier des avantages promis, puisqu’il doit démontrer avoir cessé de travailler.

On rappelle, avant que le Conseil constitutionnel ou la Cour de cassation ne le fasse, qu’élever un enfant est une obligation légale, qui ne dépend pas, fort heureusement, du fait de travailler ou pas. En sorte que si l’on suit le ministre, la femme parvient à s’acquitter de cette obligation en exerçant une profession tandis que le père en est incapable. On peut douter que cette distinction supporte convenablement la « justification objective et raisonnable » exigée par la Cour de cassation.

On sait que le Conseil constitutionnel avait validé la loi litigieuse avant que la Cour de cassation n’en écarte les restrictions. Il se pourrait qu’il en aille différemment aujourd’hui, tant les critères avancés présentent un caractère arbitraire.

Concluons.

Ce n’est pas brillant.

Non seulement le ministre manque de respect à l’institution judiciaire, mais il fait le bravache en annonçant le maintien d’un dispositif qui ne sera pas maintenu. Tout en prévoyant un mécanisme de remplacement tout aussi contraire au droit que le premier — sinon davantage.

Il parvient donc à se contredire doublement. Tant en ce qui concerne le maintien de la règle, qu’au regard du respect des conditions posées par la Cour.

Cela vaut bien une nomination pour le prix Busiris.





  1. Il est d’usage de désigner l’institution par une majuscule. []
  2. Encore que la racine latine de la justice « jus« , renvoie aux règles de droit. []
  3. La juridiction — juris dictio. []
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13 Commentaires

  1. Tout ça c’est politique, mais c’est vrai que le juriste ne voit pas ça !

    Annoncer la suppression d’un avantage acquis, mais vous n’y pensez pas cher ami. Ceux qui en bénéficient (les femmes) s’en foutent complètement de votre impeccable argumentation juridique. Elles voient juste qu’elles y perdent quelque chose.

    Et donc, c’est politiquement à haut risque. Et dans ces vas là, vous imaginez bien quel poids peut avoir un arrêt de la cour de cassation…

    • Que ce soit « politique » ou pas, je ne vois pas trop ce que cela change.
      On est dans un Etat de droit ou pas?
      C’est ça la vrai question.
      Lorsque les dirigeants ne respectent pas la loi qu’ils votent (c’est à dire lorsque l’exécutive se pense au dessus des lois), il me semble bien qu’on se retrouve sur une pente très très savonneuse!

  2. Le juriste n’est pas complètement ignorant des considérations politiques.

    Mais il peut lui apparaître joyeux, voire nécessaire, de faire savoir à qui le lit ou l’écoute ce qu’il en est vraiment. Avec l’espoir, peut-être, que son opinion chemine dans le débat public et s’en revienne chatouiller le ministre satisfait.

  3. Ces propos ne peuvent-ils donner lieu à une nomination pour un prix Busiris chez votre confrère blogueur Eolas ?

    Consternant…

    Je vais finir par trouver qu’on ne crie pas assez au loup, ou pas assez fort !

    Tests ADN : le législatif, au pied, couché bien sage…

    Discrimination homme-femme et principe d’égalité : la Cour de cassation, au pied, beau paillasson…

    Et si on remonte un peu en arrière sans utiliser mon ami google, je me souviens pour la loi sur la récidive du Président de la République demandant au Président de la Cour de cassation comment contourner une décision du Conseil constitutionnel…

    J’en ai marre !!!

    Merci pour le billet quand même.

  4. J’avoue que ces chamailleries de juristes me laissent de bois. Un père rouspète et la Halde rugit, sous l’effroi, le gouvernement s’agite, avance, puis recule en se tortillant du popotin un brin gêné. Le juriste glose alors, expliquant en quoi ce recul sape les fondements de l’égalité, inscrite au fronton de toutes nos mairies.
    Les femmes se demandent quelle mouche pique encore les hommes car depuis le temps qu’on leur promet, à travail égal, un salaire égal et que rien ne vient. Et si elles saisissaient la HALDE, elles aussi ?

  5. niodayoda -> pas sur la récidive, mais sur la rétention de sureté.

    • Décidément vous aimez bien me porter la contradiction !

      Merci pour la correction, je savais que c’était une de ses nombreuses lois dans le domaine pénal sensées nous débarrasser de la « racaille »…

  6. Il reste une question en suspend: le même problème s’était posé pour les fonctionnaire il y a quelques années. Je pense donc qu’un patch législatif a déjà été appliqué pour parer à cet ennui. La question est donc la suivante: pourquoi ne pas annoncer que le dispositif du privé sera le même que celui prévu pour les fonctionnaires? En somme, la déclaration de M. Daros me semble relever de la maxime Shadok « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? ».

  7. Merci pour ce billet.

    Une question de forme : votre billet est illustré d’une photo dont vous mentionnez le titulaire du copyright. Avez-vous l’accord de ce dernier (du fait que ce serait une photo officielle par exemple, dont l’utilisation comme simple illustration serait autorisée) ? J’hésite toujours à utiliser de telles photos, facilement téléchargeables sur les sites officiels.

  8. Avec un peu de chance, les cours européennes exploseront tout ça, après les élections régionales.

    Et si ce subterfuge permet à l’UMP de gagner des voix, alors, les français auront les élus qu’ils méritent. A l’heure où repose sur la puissance publique la réparation de l’économie, ce sera surtout ennuyeux pour les français eux-mêmes. Et puisque la compétition économique est désormais l’outil de ségrégation sociale, qui d’autre qu’eux s’en plaindra ?

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