… la valeur n’attend point le nombre des annĂ©es.
C’est la rĂ©ponse que fit — en forme d’aphorisme — Patrick Devedjian lorsqu’on l’interrogea sur la candidature de Jean Sarkozy Ă la PrĂ©sidence de l’Établissement public d’administration de la DĂ©fense.
Perfidie discrète ?
Les âmes bien nĂ©es sont celles de la noblesse. Et c’est de son sang que se prĂ©vaut Rodrigue, contre la suffisance du Comte.
Ce mĂŞme sang que Don Diègue appelle lorsqu’il l’invite Ă dĂ©fier son offenseur :
— Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ; viens me
venger.
Vous me direz qu’il ne s’agit pas ici de dĂ©fier quiconque, sinon les limites d’une dĂ©mocratie irrĂ©prochable. Car enfin, qu’est-ce donc que prĂ©sider l’EPAD ?
N’assurant aucune fonction exĂ©cutive, il ne dĂ©cide de rien, sinon de convoquer le conseil d’administration et de lui proposer la nomination d’un directeur1. Au sein du conseil, il n’est qu’un membre parmi les autres, sauf, bien sĂ»r, Ă exercer un magistère sur la majoritĂ© des membres issus du Conseil gĂ©nĂ©ral des Hauts-de-Seine.
Un poste de prestige, donc. Un titre de PrĂ©sident pour une « âme bien nĂ©e« . Et il sera bien difficile Ă Jean Sarkozy d’y dĂ©montrer ses talents.
Les dignités de naissance, cependant, ne devraient pas prospérer en République. Aussi bien le propos — discrète insinuation ? — de Patrick Devedjian paraît empreint de quelque rosserie.
Nous prĂ©fĂ©rons penser, pour notre part, que c’est en qualitĂ© de conseiller gĂ©nĂ©ral que le postulant verra sa candidature retenue par l’assemblĂ©e Ă laquelle il appartient. Comme tous les autres membres, y compris son prĂ©dĂ©cesseur. Ceux-ci, assurĂ©ment, ne devaient pas leur nomination Ă une quelconque faveur prĂ©sidentielle, mais aux qualitĂ©s que l’on s’apprĂŞte Ă reconnaĂ®tre aujourd’hui Ă Jean Sarkozy.
A Corneille, faisons donc répondre Molière :
— Dignus est intrare.
Ce qui est moins tragique que les services du sang.
- Qui exercera le pouvoir vĂ©ritable. [↩]
Jean Sarkozy dispose dĂ©jĂ par la grâce et l’aura paternelle de revenus confortables au titre de son poste de conseiller gĂ©nĂ©ral du 92. Combien lui rapportera en plus le poste de prĂ©sident de l’EPAD ?
Outre une occupation familiale du territoire, j’y vois Ă©galement l’occasion pour le PrĂ©sident de doter son fils de revenus (pour faire bonne figure face Ă la fortune de son Ă©pouse, hĂ©ritière Darty ?). Comme autrefois on donnait Ă un rejeton illĂ©gitime un Ă©vĂ©chĂ©, Ă J. S. on donne un poste de liste (le CG92) et un poste de prĂ©sidence qui rapporte.
Cela ne lui rapportera rien de plus que ses indemnités de Conseiller général, si j’en crois la lecture des dispositions législatives et réglementaires.
Rassurez-moi, « dignus est intrare », c’est de l’humour hein ?
N’en a-t-il pas toujours Ă©tĂ© ainsi ?
N’ayant aucune fonction exĂ©cutive, il ne dĂ©cide rien…
Je doute en effet qu’il ne dĂ©cide grand chose de son propre chef, mais enfin un conseil d’administration dispose de quelque pouvoir ce me semble.
Oui, en l’occurrence, aux termes de l’article R. 328-5 du Code de l’urbanisme :
Comme on voit, ses attributions consistent principalement à ratifier les décisions du directeur.
En tous les cas, au sein du Conseil, le PrĂ©sident n’est qu’un membre parmi les autres.
Permettez-moi de disconvenir respectueusement. J’ignore ce que prĂ©voient les statuts de l’EPAD, mais si son conseil peut nommer et rĂ©voquer le directeur, alors les administrateurs et le prĂ©sident sont loin d’ĂŞtre de simples potiches… Et je doute que le directeur d’un tel Ă©tablissement puisse prendre seul certaines dĂ©cisions graves sans y avoir Ă©tĂ© prĂ©alablement autorisĂ© par le conseil d’administration. Bref, il y a tout lieu de penser que la fonction convoitĂ©e par Sarkozy fils n’est pas seulement honorifique.
Si je comprends bien les statuts, outre le fait que le directeur est proposé par le préseident du CA, le directeur ne peut être révoqué que sur proposition du président:
Non seulement le prĂ©sident choisit toujours le directeur puisqu’il le propose, mais en plus il peut ĂŞtre maintenu par sa seule volontĂ©.
Dans de telles conditions, je voie le président dicter ses actions au directeurs plutôt que simplement les ratifier.
Une vraie relation Président de la République / Premier ministre au goût du jour, en somme.
Cette rĂ©ponse tĂ©moigne d’une rĂ©vĂ©rence scrupuleuse aux textes mais, malheureusement, d’une grande mĂ©connaissance de la rĂ©alitĂ©.
Certes, il existe ici et lĂ des directeurs d’Etablissement Public qui font la pluie et le beau temps. On en voit mĂŞme qui dĂ©signent leur conseil d’administration et leur PrĂ©sident. Ceci n’a aucun rapport avec les textes mais avec le lien qu’ils entretiennent avec le pouvoir rĂ©el.
Mais vous pouvez ĂŞtre sĂ»r que dans les terres de Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy, la rĂ©alitĂ© du pouvoir du directeur Ă©quivaut Ă celle d’une secrĂ©taire de direction. D’ailleurs pour garantir qu’il en soit bien ainsi, il est accompagnĂ© dans tous ses faits et gestes par un homme de confiance du chef qui lui rapporte directement et dont les fonctions n’apparaissent nulle part dans les textes ni dans l’organigramme.
Pensez-vous sĂ©rieusement, qu’en cas de dĂ©saccord, le directeur, haut fonctionnaire dont la carrière est entre les mains de son directeur d’administration centrale, un Ă©lu membre du conseil d’administration soucieux de son avenir politique ou un membre dĂ©signĂ© se permettra de renvoyer Jean Sarkozy aux statuts?
Le PrĂ©sident a un rĂ´le essentiel que l’on ne trouve pas dĂ©crit dans les textes et qui prime probablement tous les autres : il anime et conduit les dĂ©bats du conseil d’administration. C’est un rĂ´le qui nĂ©cessite beaucoup d’expĂ©rience, de finesse, d’Ă©loquence, de vivacitĂ© et d’esprit de synthèse. Toute la qualitĂ© du travail du conseil d’administration en dĂ©pend et un mauvais prĂ©sident peut très vite stĂ©riliser les dĂ©bats (voire carrĂ©ment pourrir l’ambiance).
Compte tenu de la qualitĂ© de l’arĂ©opage qu’il va devoir maitriser (polytechniciens, inspecteurs des finance, ingĂ©nieurs gĂ©nĂ©raux des ponts, des eaux et des forĂŞts…), je souhaite bien du courage Ă Jeannot.