De natio quae definienda est

Nutrisco et extinguo
Définir la Nation. Redoutable ambition.
C’est celle que le Gouvernement semble s’être assigné en lançant un “grand débat” au cours duquel il s’agira rien de moins que d’établir l’identité de la Nation.
L’identité, déjà, n’est pas une notion si aisée à circonscrire.
Juridiquement, ce serait l’état civil. Une filiation, un nom, un prénom, un sexe, et une nationalité1. Toutes choses indisponibles à la puissance de la volonté humaine2. Mais une Nation peut-elle se permettre de faire une recherche de paternité ? Patrie, elle n’a que des fils et des filles3. Une maternité ?4 Qui donc enfanta la France ? La Gaule, peut-être. Mais Jules César nous dit qu’il y en avait plusieurs. Et puis il semble entendu que la France à succédé aux Gaules sans en hériter vraiment.
Puisqu’il faut un nom, encore, remontons aux sources. C’est à une tribu germanique des premiers siècles que nous devons la France. Par une invasion qui, bue toute métaphore, suggère le viol. A tout le moins, l’hybridation.
Dans un sens psychologisant, probablement plus proche du projet gouvernemental, Littré donne le “sentiment qu’on a de soi-même“. Avec ses troubles, lorsque l’on a le sentiment de ne point s’appartenir, ou d’appartenir à autrui. Est-ce à dire que Rome n’est-elle plus dans Rome ? Mais alors, où est-elle ? Et subsidiairement, qui donc a pris sa place ?
Mais le sentiment d’identité, ce n’est pas exactement la définition de son être.
Définir est une opération intellectuelle qui consiste à borner. Dire ce qu’est une chose, c’est dire d’abord ce qu’elle n’est pas. Tracer des frontières, fussent-elles symboliques. Pour la Nation, communauté humaine, définir l’identité nationale, c’est faire un tri entre ce qui lui appartient, et ce qui ne lui appartient pas. Des hommes, avant tout.
Mais également des valeurs, semble-t-il. Elles sont annoncées :
[L]iberté, d’égalité, de fraternité, (…) égalité homme-femme, ou encore de solidarité nationale.
A dire vrai, cela fleure plutôt la Nation républicaine que la Nation française. Et encore, d’une République bien contemporaine. Or, les valeurs d’une société ne sont pas celle d’une nation. On ne regrettera pas le régime de primogéniture mâle d’ancien régime ; non plus que l’institution civiliste de la puissance paternelle. Mais on voudra bien constater qu’à porter ailleurs le regard — au nord, par exemple — l’égalité des sexes se trouve mieux pourvue par l’histoire et l’actualité que dans nos contrées hexagonales.
Il faut dire que les “valeurs” politiquement revendiquées ont cet avantage de demeurer dans une louable abstraction ; du moins, jusqu’à ce quelle s’en viennent infuser le droit le plus tatillon.
On renifle dans la volonté gouvernementale le choix de parvenir à une définition aimable de la Nation. Mais aussi, comme tout Gouvernement, de légiférer. Un bon débat ne saurait s’achever sans une queue de règlements ; de projets de loi, peut-être. La France n’en est pas avare ; c’est un trait de son identité.
Toutes nos lois ne participent-elles pas de l’identité de la Nation ? Après tout, elles émanent bien de la représentation nationale.
Car, faute de pouvoir s’exprimer de façon intelligible et permanente, la Nation doit être représentée ; comme les enfants. N’est-ce pas d’ailleurs le sort d’une nation que de demeurer dans une perpétuelle enfance ? L’étymologie latine suggère que la Nation est une naissance. Chaque jour nouvelle, cela va sans dire. Et à naître si souvent, on peine à grandir.
Ce qui m’amène, en guise de conclusion, au clin d’œil du titre.
C’est un usage immémorial, pour le juriste, que de se laisser aller5 à la langue latine. La Cour de cassation elle-même n’y répugne pas tantôt6. On me pardonnera donc d’y céder dans le titre de ce billet.
C’est que la Nation française doit beaucoup aux latins. Beaucoup de droit, une renaissance artistique, de nombreuses denrées que l’on croirait cisalpines7. Et puis sa langue, dont elle est l’une des filles abâtardies.
Une langue française dont la Constitution française à proclamé le lien — identitaire : “La langue de la République est le français“— avec la République ; ce dont une loi du 4 août 19948 a cru devoir déduire que les autres langues devaient être exclues9 des activités d’enseignement, de travail, et des services publics10. Y compris le latin.
C’est une forme d’ingratitude que d’achever de trancher, au nom de la sauvegarde de l’identité nationale, le lien filial avec le passé. Le latin, autrefois, était une langue vivante en France. Vernaculaire dans l’université ; obligatoire dans les lycées.
En guise de contribution — pas si provocatrice — à la définition de l’identité nationale, je suis tenté de suggérer que les latinités figurent à nouveau dans les enseignements communs11 ; à l’image de l’éducation civique et morale, si l’on veut. Car l’identité, c’est à la fois ce que l’on est, et ce que l’on n’est pas.
Quoi de meilleur que d’apprendre l’une et l’autre langue, pour les admirer toutes deux.
NB : Nutrisco et extinguo est la devise de François 1er. Outre qu’il portait le nom du peuple de son royaume, il fit du français la langue de l’administration. La formule signifie “j’entretiens et j’éteins” ; ce qui peut-être interprété comme un engagement de protéger les bons et d’exterminer les méchants. On en trouve d’étranges échos dans les mots de Napoléon 1er et dans certains discours du Président de la République. Il s’agissait également, dit-on, d’une référence à la vie amoureuse du Prince. Une tradition nationale, également.
- Quoi qu’un usage sage veuille que la nationalité ressortisse à l’état politique de la personne. [↩]
- Du moins, jusqu’à ce que la Cour européenne des droits de l’homme ne s’en mêle. [↩]
- La République ? [↩]
- Encore la République ? [↩]
- Un laisser aller à force de lexiques et de grammaires, j’en conviens. [↩]
- Par exemple, dans cet arrêt du 8 juin 1995. Après la lex tuboniae, donc. [↩]
- La laitue, par exemple. Ou l’artichaut. [↩]
- Le 4 août n’est pas toujours l’anniversaire des libertés. [↩]
- Ce qui démontre au passage combien les affirmations solennelles d’identité s’accompagnent parfois de velléités d’exclusion. [↩]
- Donc, de la Cour de cassation. [↩]
- D’où ils disparaissent par désintérêt de tous. [↩]

N’est-ce pas plus exactement “je m’en nourris et je l’éteins”, en référence à la salamandre ?
Il n’y a pas de complément d’objet, et “nutrisco” est transitif… Donc, l’interprétation est libre.
Merci Jules, pour ce très beau billet !
Une chose me semble solidement établie : la pratique intensive de la note de bas de page(1) fait partie de l’idendité de ce blog.
(1) teintée parfois d’un usage ludique.
Ah mais c’est qu’on fait le tri voyez-vous.
“Toutes les familles de France ont des grands-parents qui, à un moment ou un autre, ont travaillé la terre”, nous déclare le Président. Ceux qui ne sont pas dans ce cas feraient donc bien de vérifier si leur identité nationale n’est pas usurpée avant qu’on le fasse pour eux.
Il est vrai que certains ont été interdits de professions agricoles sous l’ancien régime.