Après l’armistice, l’amitié du 11 novembre ?

Monument aux morts de Cormeilles-en-Parisis, par Jean-noël Lafargue. Cette image est plubliée sous la licence "art libre"
Via Jean Quatremer, on apprend aujourd’hui que les célébrations du 11 novembre n’auront plus pour objet de commémorer l’armistice du 11 novembre 1918, mais de fêter la réconciliation franco-allemande.
Sous réserve de confirmation1, le symbole est d’importance.
Petit rappel à vocation historico-juridique.
Le 11 novembre 1918 est la date de l’armistice ; c’est à dire, l’arrêt des combats pour une période indéterminée, aux termes de l’article 36 du Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre2 :
L’armistice suspend les opérations de guerre par un accord mutuel des Parties belligérantes. Si la durée n’en est pas déterminée, les Parties belligérantes peuvent reprendre en tout temps les opérations, pourvu toutefois que l’ennemi soit averti en temps convenu, conformément aux conditions de l’armistice.
La suspension des hostilité, donc, mais pas la fin de l’état de guerre3. Juridiquement, celle-ci prit fin par le Traité de paix de Versailles du 28 juin 1919, promulgué le 10 janvier 1920.
On commémore donc en France, depuis près d’un siècle, l’arrêt des combats et ses saveurs de victoire, de ce côté-ci du Rhin. En revanche, on ne fête pas la paix.
La réconciliation, c’est encore autre chose. Non pas juridique, cette fois, mais politique4. Un peu d’âme se niche, dans la réconciliation. En creux, la restauration de ce qui avait été perdu. Et pleinement, quelques graines d’amitié. Peut-être d’affection.
Peut-on dire que le 11 novembre 1918 creusa un sillon pour ces graines ?
La suite de l’histoire invite au scepticisme.
Car il n’y eut pas de pardon. Il ne fut pas demandé ; et il ne fut pas davantage plus accordé. Au contraire, le Traité de Versailles mit au jour des rancœurs et en fit naître d’autres, profondes.
Commémorer, c’est partager une mémoire. Disons qu’avec l’Allemagne, la mémoire commune concerne les blessures réciproques, qui furent arrêtées sans être refermées.
Commémorer, c’est aussi oublier. Car la mémoire n’est que le résidu de l’oubli — que serait une vie sans oubli ? — qui soigne sans guérir. Veut-on oublier que l’on a été ennemis, ou dire que l’on est amis ?
D’aucuns persifleront au reste que l’amitié a davantage besoin d’être vécue que célébrée. Et qu’en des temps où les liens autrefois nourris semblent s’étioler, le rappel de l’amitié franco-allemande a quelque chose de superficiel. Voire d’un peu désespéré.
Il n’est pas mauvais, cependant, qu’une pensée épisodique vienne souligner les carences du quotidien. C’est une façon de ne point oublier.
Par esprit de rigueur, il est vrai, j’eus préféré que l’on abandonnât avec tambours et trompettes la célébration d’une victoire des armes. Car on ne se vente pas devant ses amis de la défaite qu’on leur a fait subir. Mais alors, il eût fallu, pour être cohérent, chercher une autre date. Celle du 23 janvier, par exemple, qui aurait commémoré le Traité sur la coopération franco-allemande signé en 1963 par le Président de Gaulle et le Chancelier Adenauer. On l’a parfois appelé « Traité d’amitié franco-allemande« .
Le texte, convenons-en, n’est pas grandiose. L’encre n’est pas tâchée des flots de sang versé. Il ne s’agit que d’un programme aux contours incertains, où l’on s’engage à se rencontrer souvent. Mais c’est ainsi que l’on fait naître une amitié, ou qu’on la rapièce : par de minuscules échanges, et des expériences communes plutôt qu’adverse.
Mais faut-il pour autant abandonner le 11 novembre et ses défilés militaires ?
Ce serait déranger les habitudes, ce qui n’est pas toujours de bonne politique. Et ce serait déranger les morts, qui habitent les sols et les mémoires. Cela n’a guère à voire avec l’Allemagne, mais beaucoup avec la Nation française, sur laquelle il est aujourd’hui convenu de lancer un « grand débat ».
En voici le premier caillou.
- C’est à l’Élysée que Jean Quatremer attribue l’information, mais on n’en trouve pas trace sur le site. Le discours du Président Sarkozy se contente de faire une référence à la cérémonie du 11 novembre sans en rappeler le sens. [↩]
- Annexe à la Convention concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre du 18 novembre 1907. [↩]
- C’est ainsi que l’État d’Israël est en guerre contre une bonne partie des états du moyen-orient, à l’exception de l’Égypte et de la Jordanie, sans qu’il y ait, pour autant, de conflits armés autres qu’épisodiques. [↩]
- Quoique le droit, se nichant partout, vient ensevelir l’amitié sous ses rigueur techniques. [↩]

J’aime bien la légende de la photo :
« monument au mort » –> plût au Ciel qu’il n’y en ait eu qu’un…
C’est celui de Cormeilles-en-Parisis, comme l’indique la légende. Je suppose qu’il n’y en a qu’un. Du reste, on ne légende pas la photographie d’un item au pluriel.
Je crois que JF fait allusion au singulier de « mort », pas de « monument ». A moins que Cormeilles n’ait perdu qu’un seul de ses citoyens au cours du conflit… bande de collabos.
Oups, je corrige te me couvre la tête de cendres.
Puisque vous parlez de défilé militaire…
Depuis la disparition de l’URSS, qui était un des plus gros producteurs de ces défilés, qui reste-t-il dans le monde à se livrer à de telles manifestations ? La Chine, la Corée du Nord, Cuba ?
Et parmi les démocraties ?
Toutes.
Le Brésil et l’Inde par exemple.
Dans un petit village touristique voisin du mien, depuis des années, en présence de l’importante communauté étrangère (majoritairement anglais, hollandais, allemands, espagnols, italiens, autrichiens) qui y réside à l’année, on commémore le 11 novembre de manière assez traditionnelle, puis, une fois l’hommage rendu (avec le soutien des bénévoles du Souvenir Français), une bien moins formelle célébration de l’amitié a lieu : l’amitié tout court, en présence tant que faire se peut des étrangers du village. Il me semble que la chose remonte à une demande de la famille du dernier véritable poilu, mort il y a déjà bien longtemps.
@ Astre Noir : la France… le 4 juillet. Le dernier d’ailleurs fut mémorable, la Chevauchée des Walkyries accompagnant le défilé des helicoptères.
Encore une fois de la cohérence, un ton juste, et une analyse rigoureuse, bravo. Une fois de plus, ce Gouvernement a des idées stupides !!!! Comment pourrait on faire du 11 novembre une journée de réconciliation alors qu’on sait quelle belle « amitié » le traité de Versailles instaura entre des Français qui n’étaient pas prêts à pardonner tous ces morts pour regagner une partie de la France, et des Allemands, se sentant spolier.
A tout prendre, je préfèrerai une transition douce vers le 23 janvier pour célébrer l’amtié franco-allemande. Nos politiques ont décidément le chic pour se planter.
En ce qui concerne le 11 novembre et les conséquences du traité de Versailles, je ne saurai que conseiller la lecture du double ouvrage « Les conséquences économiques de la paix » de Keynes et surtout « Les conséquences politiques de la paix » de Jacques Bainville où l’auteur exprime, avec une rare clairvoyance, tout ce qui va se passer dans les trente ans qui vont suivre.
Salut, ne serais-tu pas en fac de Droit par hasard?
Sinon, oui je compte bien lire ces deux livres, ils semblent très enrichissants.
J’oubliais, l’ouvrage est disponible dans la collection Tel chez Gallimard.
Joli texte. Très touchant et juste.
« Ton amitié m’a souvent fait souffrir ; sois mon ennemi, au nom de l’amitié. »
Blake – poème A William Hayle.