Promenade avec NKM

Avec une dédicace en latin, s'il vous plaît
Qui n’en caresserait l’espoir ?
Espoir semé par le titre d’un petit opus publié récemment par la secrétaire d’État : Tu viens ?
Volontairement aguicheur, l’interpellation sollicite d’accompagner les pas de l’auteur. Ou de les suivre. Car si l’on peut se promener avec quelqu’un, on peut également être promené par lui. Mais pour promener, il faut bien un chemin. A tout le moins, un départ.
C’est d’allers et de retours que se compose l’ouvrage. D’étapes méditatives qui laissent entrevoir des clartés incertaines et fugitives. Et certainement pas la majesté d’une perspective. S’agit-il d’une profession de modestie ? Peut-être. Mais d’une modestie non dénuée d’ambitions.
La modestie s’exprime dans la forme. Un style sobre — parfois élégant — évite les deux écueils les plus épuisants du livre politique contemporain : la neutralité technocratique1 et l’emphase. NKM préfère le ton de la conversation, sans les relâchements de la vive-voix. Et languide parfois, la phrase s’étire lorsque l’on entre en méditation.
De la forme sourd également l’ambition. L’usage du « Je » ramène le propos à son auteur. Parfois avec insistance, mais sans constance. Le « Je » surgit lorsqu’il s’agit d’évoquer l’engagement politique ; il s’étiole lorsque le propos se fait analytique. Comme si, d’une certaine façon, la synthèse des convictions et de la réflexion n’était pas encore achevée. A moins qu’il ne faille en déduire une certaine résistance des convictions devant la réflexion, ou de la réflexion devant les convictions.
C’est que Nathalie Kosciusco-Morizet est une figure politique curieuse.
Secrétaire générale adjointe de l’UMP, son engagement partisan n’est pas à mégoter. Elle bénéficie cependant d’une indulgence — voire d’une faveur — parmi les sympathisants d’autres formations politiques. Peut-être est-ce dû à sa discrétion dans le débat public national ; provisoire, n’en doutons pas. Peut-être également à un discours expurgé de la commune agressivité2 du débat politique. Peut-être encore doit-elle cette position aux missions qu’elle a assurées auprès du gouvernement. L’engagement écologique — allez savoir pourquoi — fleure un peu la gauche. La question numérique ne se pose pas aujourd’hui encore en termes de gauche et de droite, mais plutôt d’intérêt et de désintérêt, de compétence et d’incompétence. Toujours est-il que NKM, nonobstant sa fidélité au Président Sarkozy et au parti majoritaire, ne suscite pas de franche hostilité partisane3.
Peut-être également doit-elle ce statut original à la profession de foi politique qu’elle expose dans son livre. Du moins, j’aimerais le croire.
En voici le premier pilier, niché dans le second chapitre. Discrètement, il illustre ce qui fait l’essence de l’action politique.
Le maire de Longjumeau raconte l’entretien qu’elle a eu avec une de ses administrés, à la recherche d’un logement pour pouvoir conserver la garde de ses enfants. La situation est poignante, cela va sans dire. NKM l’écoute, et lui explique les démarches, sans intervenir davantage. Voici l’explication.
J’essaie de dire à mes adjoints que l’action publique ne peut, ne doit jamais se résoudre à l’aide individuelle (…) parce que notre mission doit rester une mission collective, dont la fin est le bien-être et la justice communs, mais en aucun cas la sauvegarde de quelques particuliers.
Là coule la sève de la politique, qui doit ignorer les individus pour servir la cité. Voici toute la différence entre la charité, qui trouve sa place dans les relations interindividuelles et la solidarité, qui organise, aveuglément, le secours des plus faibles par les plus forts. Peut-être le plus édifiant de cette morale publique réside-t-il dans cette vertu d’ignorance. Le politique doit regarder sans agir les souffrances tangibles de personnes identifiables, pour se préoccuper des besoins incertains d’une communauté abstraite. S’abstenir de faire ce qu’il aurait le pouvoir d’accomplir, pour tenter ce qu’il n’est jamais sûr de réussir. Tragique destin, si l’on y songe.
Le second pilier du manifeste de NKM chatoie davantage. Du moins à mes yeux de classique. Il s’agit d’une brève relecture du mythe d’Antigone ; et en contrepoint, une critique de la culture de l’indignation — et de l’insurrection — qui domine le débat politique national.
[U]ne pensée politique n’est estimable que si elle dépourvue de toute nuance ou de toute tiédeur.
En tant qu’apôtre résolu de la modération4, je ne puis que souscrire au propos.
Ce n’est pas qu’une question de forme. L’outrance a contre elle de faire peu de cas de l’exactitude ; c’est l’un de ses vices. Mais le plus grave est qu’elle interdit la conversation, et donc, la rencontre. Cette pensée que l’on dit « radicale » veut tout plier à elle-même et refuse de rien entendre. Si les luttes opposent aujourd’hui des intérêts antagonistes, viendra demain, avec la victoire, l’avènement d’une société où règnera la seule raison qui vaille5.
La cité pluraliste admet les antagonismes, mais elle trouve le moyen d’en aménager l’expression. De façon à ce que l’on ne meure pas de s’être trop déchiré, ou s’être coupé d’une partie de soi6. La méthode est celle du compromis, qui devrait être honoré comme une victoire du bien commun, plutôt que méprisé comme la défaite de chacun.
Qu’en est-il d’Antigone7 ?
Antigone, cette figure mythique qui viola les lois de la cité pour obéir à celle des Dieux — on dirait aujourd’hui, à la loi naturelle.
Le personnage d’Anigone ne m’inspire pas une admiration irrésolue. En revanche, ce qui se joue avec Créon me paraît décisif. Leur affrontement, porté par une extraordinaire force tragique, est traversé par les plus importantes des questions politiques : celle de l’abandon, celle de la sauvegarde également. Lorsqu’on gouverne et que l’on doit faire des choix, que faut-il protéger et préserver ? Ces questions, que porte le dialogue d’Antigone et de Créon, l’on ne peut les saisir qu’à condition d’entendre toujours leurs deux voix, jamais l’une sans l’autre, au risque, sinon de n’écouter qu’Antigone et de tout perdre, simplement parce qu’on voulait avoir raison.
Écouter Antigone et Créon. Si l’on veut. Mais c’est entendre deux fanatiques, incapables de compromettre. L’une méprise la loi des hommes. L’autre gouverne sans mesure. Aucun n’a la puissance de fléchir. Écoutons Hémon, le fils de Créon :
[Q]uiconque s’imagine que lui seul est sage, et que nul ne le vaut par l’âme et par la langue, est le plus souvent vide quand on l’examine. Il n’est point honteux à un homme, quelque sage qu’il soit, de beaucoup apprendre et de ne point résister outre mesure. Vois comme les arbres, le long des cours d’eau gonflés par les pluies hivernales, se courbent afin de conserver leurs rameaux, tandis que tous ceux qui résistent meurent déracinés. De même le navigateur qui tient résolument tête au vent et ne cède pas, voit sa nef renversée et flotte sur les bancs de rameurs. Apaise-toi donc et change de résolution.
Toujours est-il que la suffisance d’Antigone mérite la circonspection de NKM. Comme l’éloge de la délibération — « entendre toujours (…) deux voix » — mérite l’approbation.
Mais le sceptique que je suis doit s’interdire de céder au panégyrique. On peut adresser quelques critiques à « Tu viens ?« .
Peut-être est-ce anecdotique, mais il était loisible à la secrétaire générale adjointe de l’UMP de ne point se référer exclusivement à des membres de l’opposition pour illustrer son propos sur le discours radical. La majorité présidentielle et parlementaire n’est pas exempte de représentants. Et si l’on conçoit que la critique de ses amis politiques n’est pas nécessairement de bonne courtoisie partisane, il n’eut pas été indélicat de faire profiter ses adversaires du même silence pudique.
Au delà, je trouve quelques rapidités dans l’analyse de la finance mondiale et des mécanismes de la distribution. Le respect de la nuance aurait sans doute exigé une « lucidité » moins péremptoire.
Sur la question du numérique, je confesse un peu de frustration. Je me ravis de ce que la secrétaire d’état à l’économie numérique ait mesuré la rupture que constitue la diffusion des nouvelles technologies et de leurs usages. Mais je regrette qu’elle se contente d’une brève esquisse des enjeux contemporains sans vraiment ébaucher de réponse.
En tous les cas, « Tu viens ? » présente plus de mérites que de défauts. Ne serait-ce que par l’éthique de l’engagement politique qui s’en évince. C’était un défi que d’inviter à la conversation par un monologue ; et ce n’est peut-être pas un échec8. Et, si l’on veut bien ignorer les quelques scories partisanes, il s’y trouve quelques raisons de revenir au promener au jardin. Y tracer un sillon ou suivre un sillage. Y cueillir une fleur.
- Ou journalistique. [↩]
- Mais pas irénique pour autant, comme on le verra. [↩]
- Comme y parvient Frédéric Lefebvre avec un talent qui force l’admiration du sceptique le plus endurci. [↩]
- Oui, on est en droit de voir devant celui qui défend la modération avec excès une contradiction performative. Ou une coquetterie. [↩]
- De sorte que la dialectique n’est pas un procédé, mais le chemin provisoire. [↩]
- Comme le veulent les pratiques totalitaires. [↩]
- Et de Créon. [↩]
- L’expérience se poursuit sur le site tuviens.fr, dont on suivra l’évolution. [↩]

Pardon, je problème de compréhension :
« [U]ne pensée politique n’est estimable que si elle dépourvue de toute nuance ou de toute tiédeur. »
Si elle EST [...] ? Mais alors le sens est contredit par votre propos.
Non, je ne fais que reproduire la description de NKM de la culture de l’indignation.
C’est marrant, plutôt que de rondeurs et de nuances je dirais plutôt que vous êtes des spécialistes de la circonlocution.
C’est un poil passé de mode
Puisqu’on en est aux conseils de lecture, en voici un bon :
http://lesjeuneslibres.hautetfort.com/archive/2009/11/10/no-low-cost.html
Elle ira loin celle-ci, ça c’est sûr, et Jules est clairvoyant. Ce sera la Ségolène Royal de la droite en 2017, avec peut-être le succès au bout…