Casquette et verlan : sous une maladresse, une question digne d’intérêt

16/12/2009
Par
50 cent (égérie d'Alain Finkielkraut). Crédit  Thms, creative commons

50 cent (égérie d'Alain Finkielkraut). Crédit Thms, creative commons

Dans le cadre du « grand débat sur l’identité nationale », La secrétaire d’état à la famille, Nadine Morano, a gratifié le débat public d’une saillie pour le moins étonnante :

— On ne fait pas le procès d’un jeune musulman. Sa situation, moi, je la respecte. Ce que je veux, c’est qu’il se sente Français lorsqu’il est Français. Ce que je veux, c’est qu’il aime la France quand il vit dans ce pays, c’est qu’il trouve un travail, et qu’il ne parle pas le verlan. C’est qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers.

Au delà d’une identification maladroite du jeune musulman aux jeunes gens dits « des quartiers » — du moins à l’image que l’on peut s’en faire — la ministre s’est emparée de deux marqueurs identitaires : la casquette à l’envers et l’usage du verlan1.

La casquette à l’envers2 joue comme un marqueur identitaire ; c’est à dire, d’un signe qui témoigne d’une appartenance à un groupe, pour le groupe lui-même et pour ceux qui lui sont étrangers . De fait, tout accessoire de mode est destiné à traduire l’appartenance ou la non appartenance à un groupe, plus ou moins informel, et fait ainsi office de marqueur identitaire.

Au reste, d’autres coutumes vestimentaires, souvent importées des États-Unis, ont été adoptés en France sans d’ailleurs que suive leur signification symbolique : le port taille basse du pantalon trop large  est censé rappeler la situation de garde à vue, lorsque le suspect d’une infraction se voit confisquer sa ceinture, comme tout autre objet susceptible de lui permettre d’attenter à ses jours. La délinquance fait alors office de marqueur identitaire3. Le port d’une jambe de pantalon relevée sous le genou est supposé rappeler les chaînes de l’esclavage et la persistance de discriminations que l’on revendique. C’est une autre façon de souligner une identité.

On ne parle plus guère le verlan, ou alors sous une forme atrophiée et dérivée. En revanche, le parler « banlieues » ou « des quartiers », fait d’idiomes et d’un accent propre, joue bel et bien un rôle de marqueur identitaire ; social et spatial plus qu’ethnique4, au demeurant.

L’accent de  banlieue n’a pas été ignoré de la recherche scientifique. Un travail universitaire5 montre ainsi que l’accent est d’autant plus prononcé que le statut social est faible de première part, que l’individu est impliqué dans la vie du quartier de deuxième part et que la conversation est conduite dans un cadre informel6, de troisième part. Ce qui doit indiquer, en passant, que ceux qui usent dudit accent sont conscients de la norme orthophonique, nonobstant une relative « surdité » à ses contours7.

Il se trouve que les marqueurs constituent des instrument d’identification et de discrimination puissants. Une question est de savoir, cependant, ce qu’identifient ces marqueurs ; une autre intéresse les leçons que l’on peut en tirer collectivement et politiquement.

L’usage de l’accent de banlieue8 est fortement corrélé au statut social, mais pas à l’origine ethnique ou les convictions religieuses.

En cela, le glissement du « jeune musulman » au « jeune des quartiers » opéré par la ministre est particulièrement maladroit. Parce qu’il est implicite, d’abord, et laisse planer l’idée d’une identification entre jeune musulman et jeune personne de banlieue. Parce que la pratique cultuelle de la foi musulmane s’accompagne souvent d’un affadissement des marqueurs identitaires de la banlieue, ensuite. Parce qu’il conduit à confire le musulman à une identité culturelle en ignorant la distinction des convictions et de la culture, enfin.

Pour autant, il est vrai que l’accent de banlieue se trouve fortement représenté parmi les jeunes habitants des cités issus de l’immigration nord-africaine ou sub-saharienne ou encore des départements et territoires d’outre-mer. Mais l’identité trahie par l’accent se trouve bien davantage être celle de la communauté spatiale et sociale du quartier9 qu’ethnique ou religieuse. Au sein d’un même quartier, les nuances concernent l’intensité de l’accent, et elles recouvrent assez fidèlement la disparité des classes sociales10. Cette observation vaut également pour les accents régionaux — dialectaux, qui sont d’autant plus accusés que le niveau social est bas. Inversement, l’ambition sociale se traduit par l’abandon de l’accent, un verbe et une prononciation proche de ce que l’on estime être la norme11.

Qu’en est-il des leçons politiques ?

L’argument de Nadine Morano est le suivant : pour intégrer la société du travail, il convient de renoncer aux marqueurs identitaires.

Il y a deux façons de lire les choses.

La première repose sur l’idée que les discriminations trouvent une origine dans le port de la casquette retournée et le parler des banlieues. Ce qui est vrai dans la mesure où ces marqueurs sont parfaitement perceptibles pour les personnes extérieures à la banlieue ; et que ces derniers peuvent nourrir le sentiment qu’ils sont ignorés, voire rejetés.  L’adoption de marqueurs sociaux ostensiblement différents de ceux de son interlocuteur établit une distance qui peut être conçue comme une forme de rejet. Surtout lorsque l’on choisit de ne pas se conformer à la norme sociale12. Pour le dire brutalement, on n’est pas enclin à multiplier les invitations à celui qui crache sur votre tapis.

Mais il n’est pas moins vrai que l’adoption de codes hétérogènes répond à un « besoin identitaire »13. Et que ce besoin identitaire n’est pas assouvi par la société française.

[C]e sont les sentiments de stigmatisation et d’exclusion sociale qui poussent les jeunes à adopter la manière de parler « quartier », qui constitue pour ces jeunes un moyen d’identification à leur groupe de pairs et de distanciation des autres groupes.14

Dit autrement : le rejet dont font l’objet les jeunes gens de banlieue les incite, par réaction, à se construire une identité étrangère à la norme.

Sans vouloir céder à un œcuménisme irrésolu, il me semble que l’une et l’autre des positions sont justifiées. Que celles-ci soient tenues par la droite ou la gauche n’y change pas d’ailleurs pas grand chose.

Peut-on mener une politique conciliatrice ?

Inviter les uns et les autres à l’effort paraît illusoire. On imagine mal un employeur — ou, disons, le videur d’une boite de nuit — ignorer des signaux qui trahissent le refus — certes ambigu — d’adopter la norme sociale15. C’est peut-être injuste au regard de la situation, mais il appartient bel et bien aux « jeunes des  banlieues » d’abandonner leurs marqueurs identitaires pour espérer ne plus souffrir de rejet16. La norme, parce qu’elle est majoritaire et légitime17 l’impose18.

Si, comme y cède parfois la gauche, on s’efforce de légitimer les marqueurs identitaires comme des phénomènes de culture, on risque de construire un autre mur devant la société. Un mur plus solide que celui du préjugé discriminatoire. En effet, légitimer l’identité des quartiers, tout à la fois minoritaire et impuissante19, c’est l’inviter à ne pas désirer épouser la norme collective, qui, pour être tout aussi construite que la norme minoritaire, n’en a pas moins d’effets dans la réalité économique et sociale. Un mur d’autant plus difficile à franchir, donc, qu’on en est le gardien.

Aussi bien l’intervention de Nadine Morano, pour rapide et brutale qu’elle soit, a le mérite d’effriter le mur pour inviter la question des marqueurs identitaires dans le débat public. Et, au delà de ces signes qui ne sont pas anecdotiques, l’idée finalement rassurante que la société n’est pas si déterminé, pour peu qu’on se refuse au déterminisme.

En revanche, les réactions éruptives de ses adversaires politiques auraient gagné à se faire moins virulentes. Parce que ce faisant, elles tendent à ensevelir sous l’invective des questions qui auraient mérité d’ajourer le débat public. Des questions éminemment concrètes, dont chacun pourrait se saisir ; y compris les intéressés eux-mêmes, qui pourraient trouver quelque profit à méditer l’affaire.





  1. On aurait pu ajouter également la posture publique — un certain avachissement en position assise ou la démarche chaloupée. []
  2. Le goût du jour va davantage vers la capuche, voire la cagoule, comme a pu s’en moquer Michaël Youn dans l’inénarrable et satirique opus « Fous ta cagoule ». Ce qui, en passant, témoigne du marqueur que représente cet accessoire. Ce qui démontre également que la ministre de la famille, qui vient de banlieue, ne l’a guère fréquentée ces derniers temps. []
  3. Il ne s’agit pas seulement d’une provocation. La délinquance est une déviance sociale qui peut être érigée en pratique identitaire. La criminologie américaine a ainsi montré que les immigrés dits « de seconde génération »  étaient sur-représentés dans les statistiques de la criminalité. La délinquance présente alors une fonction identitaire pour une partie d’entre eux. Cette sur-représentation disparaît d’ailleurs au fil des générations. Ceci à l’exception notable des héritiers de l’esclavage négrier, qui présentent une spécificité inexpliquée. []
  4. Aux États-Unis, un phénomène semblable est observable : il est du reste transcrit dans l’écriture : « gangsta’ rap » pour « gangster rap ». []
  5. Iryna Lehka-Lemarchand, Accents de banlieue, approche phonétique et sociolinguistique de la prosodie des jeunes d’une banlieue rouennaise, Thèse Rouens. Le document en PDF est disponible via ce lien. []
  6. Les jeunes gens adoptent plus volontiers l’accent typique lorsqu’ils devisent entre eux et l’atténuent lorsqu’ils conversent avec des personnes étrangères à la banlieue. []
  7. Iryna Lehka-Lemarchand montre que la surdité est corrélée à l’envie d’appartenir au groupe de banlieues, ou, au contraire, au désir d’y échapper. Th précitée, p. 175. []
  8. Les intéressés disent « du quartier ». []
  9. Ou des quartiers : il y a une forme d’uniformité des divers accents des quartiers. []
  10. Par exemple, dans l’étude d’Iryna Lehka-Lemarchand, les jeunes maghrébins issus des quartiers pavillonnaires accusent moins d’accent que les jeunes noirs qui habitent les HLM. []
  11. Assurément, la télévision et la radiodiffusion déterminent aujourd’hui cette norme. Selon les modèles que l’on se donne. Il faudra un jour mesurer l’effet du parler du Président Sarkozy sur la classe politique ; en particulier de la droite. []
  12. Conçue comme telle, du reste, par ceux qui acceptent de s’en détacher. []
  13. Le terme est d’Iryna Lehka-Lemarchand. []
  14. Iryna Lehka-Lemarchand, Accents de banlieue, Th. p. 295. []
  15. Sauf dans des industries ou services dédiés, mais c’est une question de marketing. []
  16. Dans Libération — édition payante — un très intéressant article sur les « contrôles au faciès » montre que la fréquence des contrôles par les forces de l’ordre dépend accoutrement des jeunes gens ; ce qui tend à montrer que le ressort ethnique est fortement teinté d’un déterminant social. []
  17. Y compris aux yeux des jeunes de banlieue. []
  18. C’est une tautologie. []
  19. A la différence de l’élite, qui, pour être minoritaire, sait fort bien protéger son statut par des marqueurs identitaires plus ou moins subtils. []

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36 commentaires to Casquette et verlan : sous une maladresse, une question digne d’intérêt

  1. frednetick le 16/12/2009 à 14 h 37 min

    Comme toujours excellent. Les conclusions sont finalement assez prévisibles, l’étude a toutefois le mérite de poser les termes de la problematique de façon scientifique (bien que l’échantillon soit réduit).

  2. Tom Roud le 16/12/2009 à 15 h 16 min

    « On imagine mal un employeur ignorer des signaux qui trahissent le refus — certes ambigu — de d’adopter la norme sociale »

    Je suis quand même un peu surpris de ce sous-entendu, présent chez Morano et en conclusion ici, que les « jeunes des quartiers » vont aux entretiens d’embauche la casquette à l’envers et ne savent pas parler, et que c’est ça le problème essentiel à régler dans la discrimination au travail. Il me semble qu’une bonne partie du problème, si ce n’est la majorité, est au stade du CV et à la simple lecture de l’adresse du candidat, qui est un marqueur identitaire bien plus fort que le reste.
    Sinon, je suis toujours frappé de voir qu’aux US, il n’est pas rare de voir des gens haut placés dans la société avec tout un tas de « marqueurs identitaires ». Je ne crois pas qu’on puisse décemment légitimer l’idée qu’il faille juger les compétences ou le sérieux des gens sur leur apparence et leur différence à la norme.

    • Jules le 16/12/2009 à 19 h 40 min

      C’est discutable. Précisément, les membres de minorités qui occupent des postes ou fonctions traditionnelles adoptent les codes idoines.

    • bob le 16/12/2009 à 22 h 48 min

      Aux Etats-Unis justement, vous avez vu beaucoup de gens à Wall Street arrivant avec des dread-locks ou tatoués de partout ? et dans l’entourage d’Obama ?
      Les codes vestimentaires sont plus ou moins stricts, et suivis, selon les pays, mais oui, il y a bien une norme – comme dans toute société -, seul « l’écart-type » varie.

      • Sebansky le 02/02/2010 à 0 h 18 min

        Il y a je pense quand même un minimum de présentation à avoir vis à vis des son entourage, imaginé un commercial qui vient habiller autrement que avec un costume la méfiance seras présente surtout si il vous parle en verlant. ;)

  3. Facultatif, coiffeur en ville le 16/12/2009 à 16 h 40 min

    « L’argument de Nadine Morano est le suivant : pour intégrer la société du travail, il convient de renoncer aux marqueurs identitaires. »

    Je désapprouve violemment : il s’agit non seulement de renoncer aux marqueurs identitaires choisis, mais aussi d’adopter ceux imposés par l’oppresseur : cravate, chemise, veste, pantalon de toile, calvitie précoce revendiquée, réflexes judéo-chrétiens mal refoulés, dévotion à la langue française telle que définie au XIXème siècle, soumission à l’autorité républicaine et vote pour un parti de gouvernement.

    Mais avant tout, c’est de soumission qu’il s’agit.

    • Jules le 16/12/2009 à 19 h 41 min

      Oui, de soumission à la norme majoritaire. Mais l’adoption d’une norme minoritaire est également une soumission.

      • Facultatif, coiffeur en ville le 16/12/2009 à 20 h 27 min

        Indéniablement : d’ailleurs, mieux vaut chercher de nouvelles soumissions chez les vassaux d’autrui que chez les hommes libres : les européens, p.e.

  4. H. le 16/12/2009 à 16 h 50 min

    Je suis d’accord avec la première partie du texte, un peu moins avec la suite. En effet, je n’ai jamais vu un bac+5 se présenter à un entretien d’embauche en casquette.

    C’est tellement caricatural cette vision des jeunes de banlieue… Si elle vivait en banlieue, cette Nadine Morano serait sans doute surprise d’apprendre que ces jeunes mettent des costards quand ils sont invités à des mariages, si, si…. qu’ils font des efforts quand ils se présentent devant des employeurs, et oui ! Faut arrêter de prendre ces jeunes pour des idiots. Maintenant, on a tous déjà vu à la télé des reportages montrant des jeunes se présenter en survet’ et casquette…. mais pour quels types de poste ? Pour les postes les plus précaires, les petites missions d’interim de 3 jours dans la manutention, la plonge, etc… En gros, les jeunes ne font pas d’effort quand il n’y a pas d’enjeu : se présenter à un poste sous-payé où ils sont sûrs d’être embauchés, dans la cité, au collège, au lycée…

    Lorsque j’étais étudiante, j’ai fait un stage en RH pour une agence de travail temporaire, celle-ci était spécialisée dans le secteur de la restauration (90% des postes étaient extrêmement précaires). Cette entreprise de travail temporaire a été condamnée depuis pour discrimination à l’embauche. Je peux témoigner pour dire que le logiciel utilisé par la société était extrêmement efficace. C’est simple, avec ce logiciel, un candidat de couleur, malgré sa présentation irréprochable n’avait aucune chance d’accéder aux postes les plus « intéressants ». Un petit jeune de 18 ans, en échec scolaire, sans expérience et pas très propre sur lui, mais « blanc », pouvait se voir proposer très naturellement un poste de serveur ou de standardiste (on lui donnait tout de même quelques conseils sur sa présentation)… Quand le petit Samir se présentait, division du travail oblige, on trouvait plus logique de le diriger vers là où il serait invisible pour la clientèle… dans la cuisine… mais pas pour cuisiner… pour faire la plonge ! Car voyez-vous la clientèle blanche risque de ne pas revenir si elle se fait servir par un bougnoule. Il y a encore tout un tas de poste où l’on aime bien employer ces petits jeunes. On aime bien les faire réveiller aux aurores pour emballer tout un tas de trucs (plateaux-repas pour les compagnies, colis, etc). L’ennui, c’est qu’on leur fait croire qu’il est normal de commencer en bas de l’échelle, mais de CDD en CDD, ils se rendent très vite compte qu’ils ne servent que de variable d’ajustement…

    • Jules le 16/12/2009 à 19 h 43 min

      On voit rarement des candidats Bac + 5 se présenter en casquette, précisément parce qu’ils ont adopté les codes majoritaire — ne serait-ce qu’en poursuivant de longues études.

      Par ailleurs, la discrimination ethnique, lorsqu’elle existe, est significativement renforcée par les marqueurs identitaires. C’est l’objet de l’article de Libération. Je ne vois pas bien votre point de désaccord.

      • Noto le 17/12/2009 à 15 h 50 min

        c’est quand même assez dommage de devoir se travestir et mettre en avant une apparence plutôt qu’une compétence. Si je dois mettre un t shirt moulant rose et me faire des mèches blondes pour rentrer en boîte, je préfère encore rester chez moi.

        • Rom1 le 17/12/2009 à 16 h 48 min

          S’adapter à son environnement est une compétence très utile.

          Dans certains contextes professionnels, c’est le costume qui sera mal vu. Le problème n’est pas de porter un uniforme, mais de savoir choisir celui qui convient.

        • vuparmwa le 31/12/2009 à 11 h 35 min

          tout à fait d’accord…
          Je ne l’aurais pas mieux dit…

      • h. le 17/12/2009 à 18 h 59 min

        Je n’ai pas lu l’article de Libé, je ne faisais que commenter les propos de Nadine Morano qui fait implicitement le lien entre le rejet social dont souffrent les jeunes musulmans et ces « marqueurs identitaires » que sont la tenue vestimentaire et le verlan.

        Théoriquement, on est tous égaux en droit, et la discrimination est un délit. Quand un politique balance ce genre de discours ce n’est pas anodin. On sait tous que la sélection d’un candidat pour un emploi se fait sur plusieurs critères et que la formation n’est qu’un critère parmi d’autres. N. Morano fait juste un raccourcis rapide tendant à faire des musulmans des individus définitivement différents des français « de souche », qui eux, ont le bon goût de s’habiller correctement. En gros, si les musulmans sont un peu rejetés, c’est qu’au fond, ils en sont un peu responsables. Et c’est là où je ne suis pas d’accord. On ne peut pas tenir un double discours en condamnant fermement la discrimination, en créant la Halde, et de l’autre côté, tenir pour responsable les éventuels victimes de la discrimination. L’auteur d’un viol est sanctionné quelque fut la tenue vestimentaireab ou le comportement équivoque ou non de la victime. Il est fini le temps où la fille en mini-jupe était vue comme responsable des outrages sexuels qu’elle subissait. Et c’est conforme au droit. Dire aux jeunes : « Faites des efforts quant à votre façon de vous habiller et vous serez mieux perçus », revient à dire aux femmes : « Arrêtez de vous habiller de façon sexy. Il ne faudra pas venir vous plaindre si vous vous faites violer ».
        Je suis bien d’accord pour dire que l’accent banlieue est épouvantable, mais à peine plus que l’accent alsacien, picard, ou nordiste (je ne parle même pas du ch’ti). Et quid de l’accent beauf ? Nous avons un charmant spécimen en la personne de Nadine Morano qui a réussi à gravir l’échelle sociale jusqu’à devenir secrétaire d’Etat, en dépit (ou grâce) à sa personnalité bidochonnesque, son accent popu, son manque évident de culture. Et Mademoiselle Amara, qui se paie le luxe d’être musulmane, et fichtrement marquée socialement avec son accent (un mix d’accent banlieue, d’accent beauf, et d’accent du Sud).
        Quand je pense que par le passé, Bérégovoy, titulaire d’un simple CAP (mais peu marqué socialement – ses costumes « mal coupés » n’avaient sans doute rien à envier aux tenues de Morano et consorts), a été massivement rejété par l’élite politique… Nadine Morano n’a visiblement même pas conscience de l’effet qu’elle produit. « Faites ce que je dis, pas ce que je fais », semble t-elle nous dire.

        Bref, les marqueurs sociaux visibles ont de tout temps été des vecteurs de discrimination, mais naïvement, je pensais qu’avec Sarkozy, ce serait différents. Mais non, visiblement. Nous avons des hommes et des femmes politiques qui crachent allègrement dans la soupe. Moi, en attendant, je n’ai pas été convaincue par la saillie de la Morano. Je ne vois pas en quoi mettre sa casquette à l’envers est plus grave que de s’appeler Rama Yade, d’avoir une activité diplomatique et représenter la France… et s’habiller chez HetM (attention je ne dis pas que Rama Yade s’habille tout le temps cheap).

  5. H. le 16/12/2009 à 16 h 57 min

    Je voudrais aussi préciser une chose concernant ces petits jeunes en casquettes. On s’apitoie très facilement sur les employés qui font des dépressions, il serait équitable de dire que beaucoup de ces jeunes exclus du marché de l’emploi, consultent pour dépression. Il suffit pour s’en rendre compte d’essayer de prendre rdv dans un centre médico-psychologique de banlieue et vous verrez. Les psys sont submergés…

  6. Rom1 le 16/12/2009 à 19 h 32 min

    @tom roud:
    « Je suis quand même un peu surpris de ce sous-entendu [...] que les “jeunes des quartiers” vont aux entretiens d’embauche la casquette à l’envers et ne savent pas parler »

    Effectivement, c’est exagéré, mais (1) si vous reprenez les propos de Morano, elle ne se limite pas à l’emploi. Elle parle de la vie publique en générale, à l’entretien, au travail, et en public en général (Eric Raoult commentant les propos de Morano, par contre, parle d’entretien d’embauche en casquette). (2) Utiliser épisodiquement des codes avec lesquels on n’est pas familiers n’est pas toujours facile (la preuve par l’exemple: http://www.rue89.com/2009/12/16/christophe-girard-met-sa-casquette-a-lenvers-130329).
    Pour le vestimentaire, c’est encore assez facile, mais le langage (et l’orthographe) est un excellent outil de discrimination culturelle. Je me souviens avoir entendu parler d’une étude universitaire française (ça devait être au tournant des années 2000, du temps de Jospin je crois) qui s’était penchée sur l’argot des banlieues. Une des conclusions était que les jeunes des quartiers avaient un vocabulaire significativement plus réduit que la normale (3000 mots contre 5000 je crois, mais je me trompe peut-être).
    Une pauvreté linguistique difficile à camoufler, même le temps d’un entretien.

    Sinon, il me semble que les remarques du maître des lieux se généralisent assez bien à d’autres contextes sociaux, non ?
    Il me semble que les accents régionaux (comme l’accent montagnard, pour la Savoie) tendent à se raréfier avec les études (et donc, d’une certaine manière, avec l’ascension sociale). D’autre part, les casquettes ne sont pas les seules marqueurs identitaires que les employeurs (et la société en générale) regarde avec suspicion: les dreadlocks, les piercings ou la mode gothique ne sont pas du tout l’apanage des banlieues.

    Ce qu’exprime Nadine Morano est effectivement intéressant, mais si elle l’avait fait SANS amalgame avec l’islam (c’était pas compliqué, il suffisait d’enlever un mot), elle aurait sans doute été mieux entendue.

    • Tom Roud le 16/12/2009 à 21 h 30 min

      « D’autre part, les casquettes ne sont pas les seules marqueurs identitaires que les employeurs (et la société en générale) regarde avec suspicion: les dreadlocks, les piercings ou la mode gothique ne sont pas du tout l’apanage des banlieues. »

      Oui, mais encore une fois, il serait bon de se comparer aux autres pays pour s’apercevoir que ce qu’on trouve normal en France (cette suspicion systématique) ne se justifie pas vraiment, et devrait être combattue. Il y a un autre sous-entendu qui me dérange ici, le côté « il est normal qu’il y ait une norme et il est normal de s’y conformer pour réussir ». Cela dit, c’est vrai que les études françaises formatent très bien, je ne suis pas loin de penser que c’est une raison qui explique un certain conformisme et manque d’innovation de la part de nos élites.

      • clems le 16/12/2009 à 22 h 19 min

        A mon avis, les DRH font trés bien la différence entre un candidat qui cultive une certaine originalité y compris vestimentaire qui pourra servir l’entreprise et autre chose.

        Le look gang, c’est pas bon. Même aux USA.

        • Tom Roud le 16/12/2009 à 22 h 40 min

          « Le look gang, c’est pas bon. Même aux USA. »

          Il y a un certain continuum entre le look gang et le costard-cravate obligé je pense … Cela dit, la façon de lutter contre tout ça aux USA, c’est surtout via l’affirmative action, mais en France c’est un sujet totalement tabou. D’ailleurs, l’autre attitude typiquement française face à la discrimination à l’embauche, c’est de dire que si les jeunes de banlieues ne trouvent pas de boulot, c’est forcément de leur faute.

  7. bob le 16/12/2009 à 19 h 34 min

    Article très intéressant (mais par pitié, stop au « sub-saharien » ; « noir » est-il aujourd’hui une insulte ?).
    C’est la question de la poule et de l’oeuf : « les jeunes de banlieue » sont-ils exlus parce qu’ils portent leur casquette, ou se mettent-ils à la porter parce qu’ils sont déjà exclus (pour des raisons diverses et variées) ?

    • Jules le 16/12/2009 à 19 h 46 min

      Non, mais il es des personnes de couleur — pour utiliser la terminologie américaine, plus neutre, je trouve — qui ne sont pas issus de l’Afrique noire. Par exemple, des DOM-TOM, avec des statuts sociaux différent.

      Pour la poule et l’œuf, il n’est pas nécessaire d’être strictement causaliste. On peut imaginer deux types de comportements qui se renforcent mutuellement.

      • bob le 16/12/2009 à 22 h 43 min

        Les « personnes de couleur »… autre belle hypocrisie. Appeler un chat un chat ne se fait plus guère aujourd’hui, drôle de glissement sémantique, qui mériterait peut-être plus d’attention qu’on ne lui porte en général, car riche de signification cachée? A mon avis, dire d’un Noir qu’il est « de couleur » (et encore, il semblerait qu’en France l’anglicisme « blacks » passe mieux ; j’avoue que j’ai du mal à comprendre, pourquoi pas prendre l’allemand « Schwarz », ou encore le mot mongol qui signifie noir si on veut à tout prix noyer le poisson ?) est plus du racisme – car, au fond, c’est nier ce qu’il est, son identité propre, pour le rendre « passe-partout » ; une édulcoration en somme – que le qualifier de ce qu’il est vraiment : noir. Comme moi je suis blanc (bizarre d’ailleurs, on n’entend jamais parler des « White »), comme les Asiatiques sont jaunes. Je n’aimerais pas qu’on dise de moi le « sans couleur ». Commençons par ne pas refuser de nommer les choses si on veut en combattre certaines.
        Je n’avais pas saisi que « l’immigration sub-saharienne » (à mon sens terme quelque peu pédant qu’une certaine élite use pour ne pas froisser certaines sensibilités mal placées) se référait aux DOM et non aux Africains noirs.

        Votre remarque d’influence mutuelle est fort intéressante.

        • Noto le 17/12/2009 à 22 h 24 min

          vaut mieux employer personne de couleurs plutôt qu’énumérer les couleurs de l’arc en ciel ^^. Ils sont pas tous noirs noirs.

      • clic le 21/12/2009 à 23 h 40 min

        « Pour la poule et l’œuf, il n’est pas nécessaire d’être strictement causaliste. On peut imaginer deux types de comportements qui se renforcent mutuellement. »

        J’aime beaucoup vos textes d’habitude, mais là ça me paraît être du grand n’importe quoi. Dire que les discriminations sont plus ou moins justifiées parce que les gens ont des comportements pas tout à fait normaux et que « si tout le monde y mettait du sien, ça irait quand même mieux ma petite dame » aurait du sens dans le monde des bisounours. Mais nous sommes dans un monde structuré, hierarchisé, avec des rapports de force. Autrement dit, il y a une causalité, qui est celle de l’exclusion.

        Car le problème n’est pas tant que certains jeunes de banlieues qui ressemblent à des caricatures n’arrivent pas à trouver de boulot, le problème c’est le texte, que vous avez surement lu, du journaliste noir du monde qui a pu écrire deux pages sur les sempiternelles mises en cause de ses qualités. Il sera bien temps de s’inquiéter du port des casquettes quand les gens qui n’en ont pas n’auront pas de problèmes (et on verra, ce jour là, s’il y a toujours autant de casquettes).

        Encore une fois, j’aime bien d’habitude vos textes et votre style, mais disserter dans un complet vide social, dans une langue qui, afin d’élégance, minore les fautes et ménage la chèvre et le choux est assez insupportable.

  8. clems le 16/12/2009 à 19 h 54 min

    Trés instructif ! Cependant, je m’interroge, je pense que vous présumez un peu trop des capacités intellectuelles de la dame en question qui fait bien un amalgame avec la religion qui ne laisse aucun doute sur son objectif purement électorale. Et faut il préciser d’où est elle élue ?

    En revanche, vous avez l’art de poser une problématique à la place des autres ;)

    Je ne peux qu’être d’accord avec cette citation ? « pour intégrer la société du travail, il convient de renoncer aux marqueurs identitaires. »

    Pour le port du costume, au minimum le jour de l’entretien d’embauche… Contrairement à ce qui est indiqué plus haut, il ne coule pas de source pour tout le monde de faire un effort ce jour sur la toilette. (alors qu’ils le feront effectivement le jour d’un mariage et oui je l’ai constaté)

    Ce sont des marqueurs destructeurs, car ils peinent ensuite à se corriger. Le parler banlieue, vous ne le verrez pas dans la bouche d’un bac + 5 ou alors il singe pour passer inaperçu, ils font cela « aussi » pour masquer de véritables difficultés à construire un discours qu’il soit oral ou écrit dans un français correct. Le parler « banlieue », c’est une façon d’indiquer que l’on appartient au groupe des « en difficultés scolaires », de la petite délinquance faute de pouvoir appartenir à ceux qui réussissent par le système.

    Ce n’est clairement pas un marqueur favorable devant un employeur qui lui cherche des jeunes gens capables de s’intégrer dans SON système et d’accepter SES règles.

    • Jules le 16/12/2009 à 20 h 16 min

      Moui, je suis partisan de prêter bonne foi aux politiques et à les juger sur leurs actes et discours. Quant à l’intelligence, j’en fais un crédit très libéral à tout le monde. Ce qui me permet, en retour, d’être exigent.

      Pour ce qui est du « parler banlieue » en guise de substitut à des difficultés réelles, je me permets de disconvenir. C’est peut-être vrai pour une part, mais il existe des jeunes gens qui adoptent ce marqueur pour se conformer à la norme minoritaire. Jetez-les dans une autre solution, et ils en adopteront les codes. Car il se trouve que la faculté d’adaptation est un témoignage d’intelligence. Même si l’adaptation conduit à restreindre son expression intellectuelle.

      De fait, l’étude que je cite tend à montrer une différence entre les jeunes filles et les jeunes garçons. Ces dernières, qui se trouvent plus entravées au sein de la norme minoritaire, font preuve d’une plus grande flexibilité linguistique lors des entretiens et des situations informelles. Dans un sens ou dans l’autre.

      • clems le 16/12/2009 à 20 h 32 min

        C’est bonté de votre part… En revanche, vous ne pouvez pas disconvenir, j’ai bien indiqué que pour certains, il s’agit de singer, du mimétisme. Effectivement, l’image du premier de la classe ce n’est pas une bonne image dans une banlieue, donc si on peut atténuer cela par un « phraser » plus conforme à la réalité du quartier, l’intelligent du groupe qui se souvient des raclés à la récré ne va pas y manquer.

        Maintenant, j’avais bien pensé à votre argument sur la faculté d’adaptation signe d’intelligence, mais je crains fort qu’un jeune qui dirait cela à son employeur potentiel pour expliquer son parler banlieue se verrait taxer d’insolence. C’est ce que j’avais prévu de vous rétorquer ;)

        Pour les jeunes filles, je ne suis pas trop étonné, il me semble que c’est tout simplement lié au fait que ce sont plus souvent les garçons que l’on trouve dans de telles difficultés scolaires, donc elles sont moins en difficultés et plus capables de tenir un discours de niveau correct. En résumé, les filles sont plus studieuses même chez les cancres.

        • clic le 22/12/2009 à 0 h 00 min

          Oui ou alors, les instits et profs, en bons petits soldats de la républiques, font tout pour sauver les filles de leur culture d’arriérés et de leurs grands-frères qu’ils voient déjà échouer en SEGPA. Et le pire, c’est qu’ils finissent par avoir raison…
          Bon Dieu, essayez quand même un peu de quitter les bisounours, l’espace d’un instant, et de vous demander où se construit l’assiduité des filles (probablement pas dans leurs gènes, presque 60 ans après le deuxième sexe) et pourquoi elle ne leur sert finalement à rien ou pas grand chose (vu que tous les postes importants leurs échappent malgrés tout, un peu comme ces maghrébins à qui on avait promis l’émancipation s’ils se donnaient la peine de travailler à l’école).

  9. Odile le 17/12/2009 à 9 h 42 min

    L’accent « de banlieue », on en a déjà beaucoup parlé. Mais qui dira un jour le malheur de ceux qui sont affectés d’un des accents du sud de la Garonne ?

    Mais à propos de maladresse je voudrais citer les propos du Maire de ma petite ville, plongée ces jours-ci dans une juste indignation par la profanation de sa Mosquée (je cite de mémoire) :

    « En effet, c’est comme pour nous les Français quand on siffle « La Marseillaise », cela nous blesse profondément, alors, oui, nous comprenons ce que vous ressentez aujourd’hui… »

    Moi non plus je n’aime pas qu’on siffle la Marseillaise, mais enfin comme paroles d’apaisement, je trouve que c’est un peu limite…

    • Exterieur nuit le 17/12/2009 à 11 h 21 min

      Moi qui ne suis pourtant plus si jeune me souviens des efforts conséquents déployés par mes instituteurs pour que je sache parler le français comme eux le parlaient plutôt que comme mes parents le parlaient.

      Sans n’avoir rien perdu de la haine inextinguible que je voue désormais à ce qu’ils incarnaient, force est de constater que le talent de camouflage acquis m’aura bien profité, tant il me permet de me mêler aux héritiers des meilleures familles de France.

      Nadine Morano a donc raison en ceci : une cause triomphe toujours plus aisément à l’intérieur des viscères du système qu’en dehors.

    • Rom1 le 17/12/2009 à 16 h 57 min

      Pour l’accent, c’est ce à quoi je pensais (enfin pas que au sud de la Garonne) en disant que tout le monde, pas seulement les jeunes de banlieues, est obligé de se conformer à des codes, vestimentaires, linguistiques ou autres.

      Ce qui me gêne dans la parole de votre Maire, c’est que d’une part on y retrouve en filigrane l’amalgame de Morano (ce seraient les musulmans qui sifflent la Marseillaise…), et que d’autre part il tend à établir une distinction simpliste et clivante entre « eux » (les musulmans qui vont à la mosquée, porte la casquette à l’envers et sifflent la Marseillaise) et « nous » (les français qui parlent bien, et dont certains tagent les mosquées).

      Cependant, les auteurs de la profanations partagent sans doute cette conception (affrontement eux contre nous).

  10. Emmanuel le 18/12/2009 à 16 h 37 min

    Je me souviens avoir entendu un jour que la jambe de jogging relevé était un code issu des USA, où la police a pour consigne de tirer en priorité dans les mollets, et où ceux qui se sont fait tirer dessus exhibent leurs blessures de guerre.

  11. Mapics le 23/12/2009 à 4 h 58 min

    Il faut rentré dans le moule que d’autres ont crée mais se qui fait je pense la force de chacun est ça différence.

    • vuparmwa le 31/12/2009 à 11 h 40 min

      je ne peux qu’approuver

      Construisons nous vite notre belle identité nationale majoritaire et que l’on s’empresse de l’imposer à tous et que disparaissent au plus vite les identités…

  12. Motercalo le 07/05/2010 à 6 h 00 min

    Hélas de nos jour l’apparence prime sur la personne elle même et je trouve ça bien dommage.

  13. Fiches Pedagogiques le 25/05/2010 à 6 h 26 min

    Il faut quand même avoir une présentation qui porte bien, ont ne peut avoir sans arrêt un look rebelle.

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