Des modèles pour les jeunes
Jacques Rogge, Président du CIO, s’est exprimé sur le cas Tiger Woods a fait part de sa déception.
— Nous demandons aux athlètes d’être un modèle pour les jeunes et ce n’est clairement pas le cas avec Woods. Un athlète de ce niveau doit savoir que sa vie personnelle est indissolublement liée à sa vie professionnelle.
Un “modèle pour les jeunes” ? D’où vient-il que les sportifs font office de modèle pour les jeunes gens ? Et pourquoi cette mission s’étendrait-elle à la vie privée des intéressés ?
Il est un fait que les vedettes du divertissement — fût-il sportif — ont largement remplacé les hommes illustres du Plutarque1 et de l’abbé Lhomond2 dans le panthéon des idoles juvéniles ; Comme dans celui des manuels scolaires, au reste, et de ceux qui les font.
Une permanence : celle de proposer aux hommes en devenir des destins exemplaires. Une rupture : celle d’aller quérir ces destin parmi les célébrités contemporaines. Et puis ce sont aujourd’hui des sportifs, des comédiens ou des interprètes ; c’étaient autrefois des chefs politiques ou militaires, des législateurs3.
Il ne faudrait cependant pas conclure trop rapidement à la futilité de nos jouvenceaux. S’ils préfèrent aujourd’hui Zinédine Zidane à Romulus, c’est que la gloire du premier submerge celle du second. Une gloire au reste dispensée par un système entièrement dévoué à leur culte. Pourquoi devrait-on blâmer les enfants de se précipiter là où les adultes s’empressent ? Si futilité il y a, on la doit moins à de jeunes âmes paresseuses qu’à un esprit fort bien entretenu par leurs parents.
Il est loisible à chacun de constater combien les médias favorisent l’exposition des vedettes, et, par l’honneur facile qu’elles rendent à leurs sujets d’intérêts, pétrissent et dirigent les inclinations collectives. On se gardera d’oublier, cependant, que César ou Alexandre avaient leur portrait dans toutes les galeries de l’art profane. Du théâtre classique aux arts plastiques de la renaissance, l’univers culturel était empli du rappel de leurs exploits. Et de fait, c’était bien de gloire qu’il s’agissait.
On louait alors leurs vertus comme on stipendiait leurs vices, que ceux-ci fussent publics ou privés. Tout comme aujourd’hui. Voyez par exemple, les considérations que tient Plutarque quant aux comportements comparés d’Alexandre ou de César en matière de libations :
L’éducation d’Alexandre l’avait préparé à être sobre et tempérant ; et l’on n’est pas étonné de le voir préférer la nourriture la plus simple aux mets délicats que lui envoyait une reine d’Asie, et ne chercher d’autre assaisonnement à ses repas que l’exercice ou la frugalité. Mais, après la jeunesse efféminée de César, on est surpris de la sobriété qu’il fait paraître dès qu’il est à la tête des armées. Il donne à ses officiers et à ses soldats l’exemple de la tempérance, de la facilité à souffrir les privations, à sacrifier ses propres besoins à la commodité des autres.
On notera en passant combien les grands sont sommés de donner exemple au vulgaire.
Est-ce à dire que rien n’a changé ?
Si fait. Les statues d’aujourd’hui n’ont plus pour seule fonction d’inspirer des destins. Elles doivent également susciter des actes de consommation. C’est que les vedettes du jour font commerce de leur image ; image à son tour exploitée par le marketing et la publicité commerciale. Or, l’image d’un champion ne se réduit pas à ses seules performances sportives. Sa vie personnelle est également regardée au prisme du succès et de l’échec. De là que les annonceurs attendent de la vedette qu’ils rémunèrent un sobriété quotidienne4.
Jacques Rogge, pourtant, n’est pas un annonceur. Le serait-il, au reste, qu’on s’interrogerait non sans justesse, sur la vertu des motivations de celui qui achète la vertu d’autrui.
Jacques Rogge n’est pas un annonceur, mais le Président du Comité international olympique. Ce qui le dispose à exiger la vertu sportive, mais pas nécessairement celle des mœurs. Et l’on peut estimer qu’il aurait été plus avisé de ne point s’engager dans la voie de la réprobation. L’olympisme, cependant, n’a pas échappé à la sphère marchande. Et celui qui le représente se doit de protéger ses intérêts économiques. Au service desquels se trouvent les vertus sportives et, semble-t-il, les mœurs privées.
Que doit-on regretter au juste ?
La pudibonderie mal placée du monde du sport ? Ou que l’éthique sportive et les vertus morales fassent office d’ornement friable pour Mammon ?
Se plaint-on d’un impérialisme moralisateur ou de l’affadissement hypocrite de la morale ?

En fait de modèle pour les jeunes, Suétone, entre la débauche des Césars et ses Vies des Courtisanes célèbres, il faut quand même vraiment empêcher les chères têtes blondes de dépasser les Viris Illustribus…
Pour l’éducation de notre jeunesse en matière d’olympisme, aux sentences du président du CIO, je préfère les Anciens.
Manuel d’Epictète, §29, trad. François Thurot.
Pardon pour ce demi-hors sujet, mais je n’ai pas résisté au plaisir de vous faire partager cette goûteuse citation, toujours actuelle.
“Jacques Rogge n’est pas un annonceur, mais le Président du Comité international olympique.”
Ce qui revient au même. Il vend et achète la même chose que les annonceurs. Les jeux olympiques se vendent grâce aux stars du sport. Et c’est grâce à cela qu’on paye son salaire et ses bonus.