Diner's room

Work In progress

Internet et politique : engagement, mobilisations et agitations

Dunes5Appels et pétitions, mouvements et mobilisations, revendications et vindictes.

Tout cela se bouscule sur Internet. Sans troubler, ou alors faiblement, l’effervescence quotidienne du réseau. Sans guère agiter le débat public, ou alors, pour quelques heures. Est-ce que parce que les causes défendues sont trop grandes pour notre attention fugitive ? Est-ce au contraire parce qu’elles paraissent désespérément anodines et frivoles ?

Un No Sarkozy Day se prévaut de la faillite des « idéaux de notre pays »1 pour appeler à manifester contre le Président de la République en exigeant sa démission. Une réfutation collective surgit derechef pour contester tout à la fois le principe d’une révocation hors les urnes et de la mise en cause de la personne du Président. Et ceci est bel et bon.

Mais cette dispute naissante, épicée avec professionnalisme par notre ami Authueil, servie sans façon par Marianne2.fr, peut-elle prétendre au soleil du débat public ?

Plusieurs raisons s’y opposent. Les premières tiennent à la nature du discours politique tenu. Les secondes au rôle et au fonctionnement d’Internet.

Quelque puissent être, d’abord, les critiques que l’on peut adresser au Président Sarkozy, il n’est certainement pas le fossoyeur de l’état de droit. Et si le chef de l’État n’est pas toujours des plus galants à l’endroit des institutions, ce n’est pas pour autant qu’il les a violées.

Il est fort douteux, ensuite, qu’un dictateur en gant de velours satisfasse à une pétition de se démettre. En sorte que l’objectif annoncé ne pourra être atteint. L’objectif véritable, me direz-vous, est d’établir un rapport de force par la puissance d’un mouvement protestataire. Je veux bien en convenir. Mais à ce compte, on ne se limite pas une journée de témoignage. Et grogner sans mordre démontre plus de faiblesse que de force.

On ne saurait dire, enfin, que le Président de la République a été épargné par les critiques. C’est plutôt un déluge qui a plu des médias traditionnels et d’Internet. Un déluge au reste empreint de grandiloquence et de démesure. Aussi bien le No Sarkozy Day ne propose-t-il pas un discours des plus originaux. Et l’on peine à croire qu’il suscite plus de vocations que ses multiples prédécesseurs. Crier parmi les autres ne dispose pas à être entendu.

Qu’en est-il du rôle d’Internet ?

Le No Sarkozy Day, veut imiter une initiative lancée en Italie. Elle avait conduit à une journée de manifestations hostiles au Président du Conseil en exercice. L’idée cisalpine est de parvenir à un résultat semblable. En bref, informer et stimuler l’action politique grâce aux potentialités du réseau.

Dans l’idéal, rien n’interdit qu’un mouvement d’opinion naisse sur Internet et se diffuse par capillarité et redondance. Rien n’interdit par ailleurs qu’il permette d’organiser une manifestation physique. En réalité, les raisons du succès ou de l’échec d’une telle initiative sont aussi nombreuses qu’incertaines.

Intéressons-nous d’abord à la question de la diffusion de l’information.

Si un réseau suffisamment dense permet de distribuer une information à tout le monde, rien n’assure que celle-ci diffuse effectivement. Chacun sélectionne les informations dont il assurera le relai et en rejette d’autres. La plupart des autres.

Si l’on entend mobiliser2 pour un événement d’ampleur, il est nécessaire que l’information voyage au delà du cercle restreint de connaissances. Or, nonobstant la technique, qui est neutre, Internet fonctionne comme toute structure sociale. Des réseaux distincts qui se croisent parfois sans se mêler. Beaucoup de liens, mais davantage encore de vide. Il y a donc deux obstacles à franchir. L’information doit présenter un intérêt suffisant pour ceux auxquels je la destine. Elle doit circuler par des canaux susceptibles d’irriguer plus loin que mon réseau.

On a vu que le No Sarkozy Day avait peu de raisons d’intéresser. Sinon, par le mimétisme revendiqué de l’initiative italienne. Paradoxalement, ce sont peut-être les critiques qui lui sont adressées qui justifieront que l’on prête attention à l’initiative. Marianne2.fr a reproduit l’appel aux blogueurs de No Sarkozy Day sous la réfutation du collectif de blogueurs. Et c’est ainsi que le collectif a donné de la substance à l’événement : en faisant naître un débat du néant3. Rien de tel, d’ailleurs, pour exciter la curiosité, que de flageller. Les louanges sont moins efficaces4. Cela étant, rien n’est plus provisoire qu’un débat sur Internet aujourd’hui. Et rien n’assure, sauf si le Président de la République y met du sien, que l’agitation de ces derniers jours survive aux soldes d’hiver.

Pour ce qui est des canaux de diffusion de l’information, on dira que l’essentiel consiste à dépasser les cercles traditionnels des amateurs de mobilisation. Il me semble, à cet égard, que le canal de diffusion doit être à la mesure de l’ambition avancée. La capillarité des réseaux sociaux, ici, peut ne pas suffire. En revanche, la presse en ligne constitue un outil efficace parce que la publicité donnée par la presse à une manifestation renforce sa dimension événementielle.

Voyons ensuite, le problème de l’engagement. C’est une chose, comme le souligne cruellement mon ami Authueil, que de cliquer sur un bouton « Sarkozy m’énerve ». C’en est une autre que d’aller battre le pavé pendant des heures et de crier son mécontentement.

Le problème de l’engagement a été fort étudié par la psychologie sociale sous l’angle de la manipulation. En effet, des expériences montrent qu’un engagement contraignant peut résulter d’un engagement initial fort bénin : si, par exemple, je commence par vous demander de répondre à une seule question à la sortie d’un supermarché, je pourrai par la suite plus aisément vous amener à participer à un groupe de consommateurs.

Toute la question est de déterminer ce qui constitue les conditions d’un engagement efficace. On a pu ainsi vérifier que l’engagement public était plus efficace qu’un engagement privé. Idem d’un engagement écrit. Et surtout, d’un engagement intérieur5. Et le travail du manipulateur consistera à établir un lien entre l’engagement initial et celui qu’on veut obtenir postérieurement.

Qu’en est-il sur Internet ?

Eh bien les mêmes principes s’appliquent, pourvu qu’on les adapte et les mesure. On ne saurait assurément comparer une adhésion par un clic sur Facebook — au demeurant rétractable — à l’apposition d’une signature manuscrite sur un document papier. Non plus d’ailleurs qu’à l’écriture d’un billet sur un blog. Cependant, de multiples actes peuvent être sollicités qui agiront comme autant d’instruments d’influence. Adhésion à une liste de discussion, à une lettre, envoi d’un courrier d’inscription et inscription sur un site6.

Pour autant, toutes ces techniques se heurtent, lorsqu’il s’agit d’Internet, à l’absence de présence physique. Lorsque, d’une manière ou d’une autre, celui qui s’engage échappe au regard — ou à l’écoute, son engagement perd en efficacité. Aussi bien, les organisateurs d’un mouvement — surtout d’un mouvement spontané et éphémère — n’ont-ils que peu de prise sur les éventuels participants.

Ceci pour dire que l’initiative du No Sarkozy Day, qu’on l’estime grotesque ou chevaleresque, n’a que peu de chances de succès. Si Internet assure le règne de la rapidité, de la profusion et de la masse des échanges d’information, il favorise encore leur fugacité, leur liquidité et leur imperceptibilité. Vastes sont les sables, mais l’on y construit pas sans peine.





  1. En passant, liberté, égalité et fraternité forment la devise de la République, et non pas du « pays ». []
  2. Rendre « mobile », de fait. []
  3. Ou du pas grand chose. []
  4. Si seulement Marianne2.fr pouvait appeler au boycott de Diner’s Room… []
  5. D’ordre moral, disons. []
  6. Notez, à cet égard, la foule des menus engagements suggérés aux éventuels participants dans la lettre aux blogueurs. []

3 Commentaires

  1. Lorsque l’opposition parlementaire ne joue plus son rôle : ni la majorité, d’ailleurs,

    Lorsque seuls les contre-pouvoirs les plus institutionnels fonctionnent encore et que tous les autres, de la presse à la CNIL, plient…

    Lorsque même la CGT devient pro-européenne, soutient la directive Bolkestein rénovée, et semble incapable d’intégrer les noms devenus symboles des luttes sociales dans son discours (par exemple, « Continental »)

    L’insatisfaction populaire ne trouve plus ces utiles auxilliaires du pouvoir sensés canaliser cette contestation sous la forme d’un enrichissement du fonctionnement de nos institutions le moyen de s’évacuer. Mais, la pression née de l’insatisfaction demeurant, elle cherchera d’autres formes : un Nozy Day me semblant moins questionnable qu’une adhésion au Front National : ne serait-ce que parce qu’il est au fond bien moins efficace.

  2. Tiens je dois être malade, il manque un article sur le menu de noël de jules ;) Bonne année au fait.

    J’aime bien cette théorie de l’engagement. Et je suis d’accord. Le public sur internet, n’est pas un public qui défile en masse IRL, on l’a vu avec l’hadopi.

    Sinon par rapport au dernier commentaire, je trouve que la prise en compte de la réalité par les grandes centrales syndicales est plutôt une bonne nouvelle. Et cela confirme ce que j’affirmais il y a peu. Si la stratégie de la maison mère est réfléchie, la base militante elle, fait toujours autant n’importe quoi par esprit d’opposition. Alors que le syndicalisme ce n’est pas l’opposition mais la recherche d’un consensus dans le cadre d’une négociation et pour négocier, il faut céder.

    En entreprise, cela fait des dégâts surtout pour le personnel, rarement pour l’employeur. Bien entendu, pour rester dans le sujet sur la théorie de l’engagement, on rétorquera, « si vous n’êtes pas content de leur travail, engagez vous et faites le boulot ou taisez vous ».

    Et bien non ! J’ai assez d’expérience pour savoir qu’il vaut mieux la jouer solo quand on possède des bonnes cartes.

    Conclusion : Ceux qui se montrent altruistes et collectif sont toujours mal renseignés et n’ont pas les bonnes cartes.

    Conclusion de la conclusion : Le No Sarkozy Day, va juste consister à parler de sarkozy.

  3. Belle analyse, qui voit juste, et loin.
    « Derechef » est si joli, mais, de grâce : « Quelles que puissent être, d’abord, les critiques … ».

    Continuez SVP à nous irriguer de post de qualité, ça fait du bien. Et bonne année 2010 !

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