Le salon de l’agriculture, un culte national

01/03/2010
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Crédit Kos. Creative commons

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Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire, nul ne saurait s’étonner que l’on méprise les grandeurs passées comme autant de vestiges. Ce serait oublier, cependant, que les ruines ont une âme et portent en elles une part d’éternité.

Mon ami Authueil moque les critiques adressées au Président Sarkozy qui a esquivé l’ouverture du salon de l’agriculture. Point de faute politique, puisque les agriculteurs représentent désormais une infime partie de l’électorat ; puisque leur capacité de nuisance s’amenuise ; et surtout, puisque leur puissance symbolique s’étiole.

Il y a du vrai. La population active agricole n’a cessé de décroître. Elle n’était en 2007 que d’un million d’individus, contre un million cinq cent mille en 1995. Une diminution de 30 % en douze ans. La part des agriculteurs dans la population active est passée durant cette période de 6 % à 3 %. Il est difficile de contester l’érosion. Les effectifs de 1995 cependant, étaient déjà étiques, et Jacques Chirac n’a jamais mégoté ses visites au salon de l’agriculture.

Pour justifier de l’amenuisement de la puissance symbolique, mon ami Authueil fait valoir la disparition de leur rôle social de pourvoyeur de subsistance, ainsi que l’hétérogénéisation de la population rurale, qui n’est plus faite des seuls agriculteurs.

Ajoutons à cela que la mission d’aménagement des territoires attribuée par la loi1 tient davantage de la décoration post-mortem que d’une reconnaissance sociale. C’est symboliquement discutable, car l’hommage confine les agriculteurs — qui se veulent producteurs — à une fonction de gardien de musée. C’est pratiquement discuté, en raison des nuisances environnementales dues à l’agriculture intensive.

Et pourtant, on ne saurait réduire le salon de l’agriculture à « un salon professionnel comme un autre ». Il est essentiellement destiné au grand public2 et porte les mythes plus que la réalité. Que ces mythes épousent la modernité ne change rien à l’affaire. Mieux même, la réalité qui s’échappe laisse pleinement le mythe s’exprimer. Est-ce à la porte de Versailles que le visiteur renifle les parfums des terroirs ? Non pas. Mais l’exotisme familier des odeurs animales, les meuglements et un peu de crotte agitent les souvenirs et l’imagination. C’est une forme de culte plébéien qui célèbre une réalité évanescente. Voilà pourquoi on s’y précipite en masse.

Face à ce culte, que doit faire un Président de la République ?

L’épouser, à la manière de Jacques Chirac ou renâcler, comme le Président Sarkozy ?

Cela dépend.

Si Jacques Chirac pouvait labourer en tous sens la halle aux bestiaux et s’emplir sans discontinuer de tout ce que la France produit de fromages, charcuteries et alcools, c’est qu’il donnait le sentiment d’ingurgiter la France. Et l’on jouissait par procuration de son plaisir vorace. L’ancien Président avait adopté la Corrèze, qui le lui rendait bien. Et au delà de la Corrèze, toute la profondeur des provinces françaises.

Le Président Sarkozy, pour sa part, se trouve fort bien à Neuilly et il doit à son mariage l’exploration de la rive gauche. Non que le Chef de l’État ignore le peuple — on ne gagne pas la magistrature suprême sans avoir su tisser quelques liens avec ses électeurs — , mais ce ne sont pas les liens du ventre et de la chère. Le fromage de tête et le ballon de rouge, la tranche de jambon pas trop fine avec la couenne n’ont pas de visa pour le gosier présidentiel. Il est ainsi. Pourquoi le vouloir autre ?

Les mariages forcés ne font pas de bon ménages. Aussi bien le Président Sarkozy n’a-t-il pas tort de mesurer sa dévotion à ce culte populaire, tout à la fois artificiel3 et profond. Est-ce à dire qu’il doit dédaigner le salon de l’agriculture ?

Non pas. La France est un pays catholique et laïc. Et c’est une forme de laïcisme que le Président doit entretenir à l’endroit du salon de l’agriculture. Ne pas se prétendre croyant, mais reconnaître ministres et fidèles. Nul n’espère qu’il s’ébaudisse devant les vainqueurs du concours général agricole. Nul n’attend qu’il avale pâtés et saucisson comme on croque l’hostie. Mais une absence sèche toucherait sans doute les français dans cette part indéfinissable de leur identité qu’est la gloire de la terre et de ceux qui la travaillent.

Aussi bien doit-il se rendre au salon de l’agriculture pour témoigner de son respect à l’égard des agriculteurs, mais également — et surtout — des visiteurs.






NB : Sans aucun lien avec ce billet, une apostille.

A la fin de l’esprit public de ce dernier dimanche, Jean-Louis Bourlanges a conseillé un ouvrage sur Proust. Puis, la gorge voilée, il a fugitivement évoqué le très récent décès de son épouse à laquelle il donnait lecture à voix haute. Le livre en question était le dernier qu’elle ait entendu de lui.

La lecture à voix haute repose sur une complicité profonde. On la fait à l’enfant, comme un don, pour l’accompagner jusques au sommeil. Je forme l’espoir que Madame Bourlanges y trouva un réconfort avant le repos.

Je ne connais pas Jean-Louis Bourlanges, mais si l’un de mes lecteur à cette chance, qu’il n’hésite pas à lui transmettre mes sincères condoléances.





  1. C’est l’article L. 111-1 du Code rural : « L’aménagement et le développement durable de l’espace rural constituent une priorité essentielle de l’aménagement du territoire ». []
  2. A la différence du salon du machinisme agricole, qui a lieu toutes les années impaires aux mêmes dates que le salon de l’agriculture. []
  3. Mais tous les cultes sont œuvre humaine, et donc artificiels. []

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18 commentaires to Le salon de l’agriculture, un culte national

  1. authueil le 01/03/2010 à 16 h 14 min

    Jules, il y a dans ta vision du salon de l’agriculture un tropisme très parisien…

    La province se moque complètement de ce salon. La campagne, elle l’a souvent très près de chez elle.

    Que ce salon de l’agriculture soit un « culte national », je n’en disconviens pas, mais je constate simplement qu’il a perdu beaucoup de sa force, au point que le président puisse s’en dispenser. Il n’en serait pas de même pour le repas du CRIF, autre lieu de « culte » mais communautaire, et donc bien plus obligatoire.

    • Facultatif, coiffeur en ville le 01/03/2010 à 18 h 47 min

      Vous n’avez pas tort, mais vous oubliez qu’on ne s’y dérangerait pas pour exposer si ce n’était l’occasion, au moins une fois par an, de voir de vrais crânes d’oeufs : ces gens qui croient vraiment que le monde ne tournerait pas sans eux.

      Une telle piqûre de rappel est saine : tant pour nourrir la défiance naturelle du paysan trop prompt à s’enthousiasmer du dernier discours volontariste que pour atténuer la haine qui consume l’âme des matyrs du Cerfa.

  2. celui le 01/03/2010 à 16 h 17 min

    Bien que salon *international* de l’agriculture, vu de province il n’a d’autre utilité que de permettre au parisien de voir une vache. En déduire que l’absence — en tout cas pour l’ouverture — de N. Sarkozy est une faute politique, c’est faire preuve d’un parisianisme un peu vieille France… Mais bon, dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour un peu plus son empire, il est bon de se rappeller que la France n’est rien d’autre que Paris.

    • Jules le 01/03/2010 à 19 h 27 min

      Je ne partage pas cette analyse.

      Le salon de l’agriculture est une liturgie. Qu’il se déroule à Paris explique volontiers que ses visiteurs soient parisiens — quoiqu’il est des provinciaux pour y venir ; l’usager de la ligne 12 du métro en atteste. Mais cela ne signifie pas qu’il s’agisse d’un évènement ignoré de la France non parisienne. Au reste la presse régionale, peu suspecte de parisianisme, ne le méconnaît pas.

      • toto le 02/03/2010 à 8 h 33 min

        Le salon n’est pas ignoré, en « province », il est juste moqué tous les ans quand les JT montrent des parisiens qui s’extasient devant des poules et des lapins. Mixé avec un sentiment de pitié pour ces pauvres enfants qui doivent attendre cette occasion pour découvrir les vaches.

        Bref, le salon reste l’attraction pour citadins en mal de campagne, mais rien de plus.
        Et faut pas croire que « la France » attends la visite du pdt. De la même façon, à la campagne (gens lambda aussi bien que les agriculteurs) on sait aussi bien que qu’à la ville que tout tatement du cul des vache par un politique, c’est de la posture. Il n’y a que la FNSEA et l’opposition pour s’offusquer (et c’est encore une posture) de la présence du pdt à la cloture plutôt qu’à la fermeture.

        Un jeu de dupe, de la part de tout le monde, mais ce barouf est effectivement culturellement imposé (mais le culturellement ne vient pas de racine viscéralement paysannes dont l’avatar annuel est attendu, mais simplement que le salon lui même est devenu une institution) . Toute grille de lecture voulant aller au delà de  » salon de l’agriculture parce que salon de l’agriculture » c’est de la prose journalistique. Ce qui est aussi une institution (aka marronnier)

        • Vivien le 02/03/2010 à 18 h 11 min

          L’impact du salon de l’agriculture en province est complexe et n’est certainement pas inexistant.
          C’est une sorte de carnaval avec une inversion des pouvoirs, où le parisien va en pélérinage admirer les produits de la « ruralité ». Le ridicule de la situation est convenu, et d’ailleurs on a le droit aux mêmes blagues chaque année.

          Le fait que cela prenne un coté excessif et absolument pas représentatif de ce qu’est la province ou les campagnes participe au coté carnavalesque. Le plus important est que chacun tienne son role : parisien, paysan, et provincial qui sa paye la tête des deux autres protagonistes (ils sont vraiment « plus proches des campagnes », les lillois ou les toulousains?)

          Cela fait un bout de temps que cela survit au déclin de la paysannerie. Combien de temps encore, on peut se poser la question, surtout si le président renonce à venir y jouer son rôle, que ce soit en représentant des parisiens ou en champion de la boustifaille ou du palpage bovin.

  3. celui le 01/03/2010 à 16 h 19 min

    Et mince, Authueil vient de me griller…

  4. clems le 01/03/2010 à 16 h 54 min

    Mouais, cela prouve qu’il n’a pas de goût. Je suis entrain de négocier une petite virée saucisson/fromage avec ma femme. Et je serai enfin sûr de ne pas le croiser.

  5. Papichou le 01/03/2010 à 17 h 14 min

    Et pendant que Chirac flattait le cul des vaches et filait le parfait amour avec les paysans, la France se faisait doubler par l’Allemagne comme exportateur de produits agro-alimentaires. L’Allemagne!

  6. Amine Venezia le 01/03/2010 à 18 h 22 min

    La France, pays catholique ? Trouver cette affirmation sur le blog d’un juriste… quel passage de la constitution m’aurait donc échappé ?

    • Jules le 01/03/2010 à 19 h 32 min

      Aucun.

      Mais la Constitution s’intéresse à la République. Le juriste, pour sa part, n’ignore pas l’histoire catholique des institutions françaises. De la couronne au concordat. Lorsqu’il se prétend philosophe, il veut même trouver dans les institutions de droit civil une sève morale d’inspiration catholique. Et lorsqu’il se fait sociologue, il sait déceler les inspirations du droit canon dans les doctrines de droit civil.

      • Amine Venezia le 01/03/2010 à 19 h 57 min

        J’entends bien. Mais les points que vous soulevez ont tous trait à l’histoire du pays. Il aurait été à mon sens plus juste de parler de pays de tradition catholique, pas de pays catholique. La nuance est de taille.

        • Beltram le 02/03/2010 à 9 h 56 min

          L’insistance sur la laïcité dans les textes ne se justifie d’ailleurs guère que par le souhait des constituants de, précisément, éradiquer l’influence religieuse venue de l’histoire.

          Constater que nos institutions en portent encore les traces, c’est constater qu’une bonne partie de ce travail d’éradication est encore à mener.

          • Lindir le 02/03/2010 à 13 h 10 min

            « Constater que nos institutions en portent encore les traces, c’est constater qu’une bonne partie de ce travail d’éradication est encore à mener. »

            Éradiquer pour faire quoi ? Pour le principe ? Pour le plaisir ? Pour se mentir un peu plus ? Pour croire que nous ne venons de nulle part et que nos institutions sont interchangeables avec n’importe lesquelles ?
            D’autre part, il ne me semble pas que nos institutions en portent encore les traces, mais plutôt qu’elles y trouvent toujours leurs fondements. S’il est possible de distinguer ce qui nous vient de la Rome républicaine, impériale puis ecclésiale.

            Quant à l’agriculture, elle n’est plus représentée que par une toute petite part de la population active. Le nombre d’exploitation à chuté ces vingt dernières années. Mais la surface agricole, les cheptels, et les volumes produits restent très importants et pèsent massivement sur la production européenne. La France est un acteur majeur de ce secteur à l’échelle de l’Union. Et on ne peut pas tout à fait l’ignorer. Salon ou pas, avec président ou pas.

            • alexbied le 04/03/2010 à 12 h 52 min

              La religion catholique est certainement ancrée en France, comme d’une façon générale la chrétienté en Europe. Les religions sont présentes dans la quasitotalité des cultures et des sociétés. En l’occurence, ce n’est donc évidemment pas une spécificité française, bien au contraire. On peut en revanche considérer que la maîtrise du pouvoir par des autorités civiles qui n’ont jamais accepté que les autorités religieuses les supplantent ou même leur dictent leur conduite est une spécificité française, certes partagé avec quelques autres états, mais en tout cas une spécificité nettement plus marquée que la simple présence de la religion.

              A cet égard, s’il est une spécificité française bien réelle, c’est la présence d’un athéisme profond, présent depuis toujours sous diverses formes, politisé parfois, repris philosophiquement souvent. Cet athéisme n’est pas le signe d’une perte des valeurs morales (dont je conviens avec Jules que la corruption étend chaque jour son empire), d’abord parceque bien des horreurs se sont largement répandu du temps où la religion en France et en Europe avait une réelle emprise et ensuite en raison du fait qu’une bonne part de la morale religieuse catholique dans ce qu’elle a de plus noble (l’égalité, le respect, la dignité) ne sont pas exclusivement le fruit de la religion, mais également d’une morale philosophique qui peut remonter jusqu’au grecs (avec naturellement une amplification, notamment lors du siècles des lumières).

              En somme, la fameuse « identité française » est autant anti-religieuse ou a-religieuse que religieuse et en tout cas, cet aspect lui est nettement plus spécifique.

              • Lindir le 04/03/2010 à 15 h 53 min

                Nous dérivons vers le hors sujet -signe que dans ce monde, la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire- mais je trouve cette piste intéressante.
                Je connais mal l’histoire de nos institutions. Mais il me semble que l’État français s’est souvent construit dans une succession d’alliances puis d’oppositions avec le pouvoir ecclésial et papal. Je pense spontanément à Philippe le bel, François 1er et Henri IV avant d’en arriver au XIXe puis début du XXe siècle mais encore une fois, c’est une histoire que je connais mal. Ce contexte aurait-il permis à l’athéisme que vous évoquez de s’installer durablement au point de créer cette spécificité ?

  7. clems le 05/03/2010 à 21 h 57 min

    Bon y a encore à manger au salon ? Quelqu’un peut me dire quand il y va l’autre zozo ? Je n’ai pas envie de galérer dans les travées pour éviter son cortège. Avec chichi c’est différent, je suis certain que c’est un bon glaude.

    • clems le 08/03/2010 à 19 h 08 min

      Et bien c’était bien sympa. Je comprends comment fait chichi pour y passer 7 heures. Si on veut visiter réellement en s’attardant sur les produits et bien c’est bien cette durée là qui est requise.

      Donc quand on dit une visite de 1 h 30 pour l’actuel chef de la majorité on peut affirmer sans se tromper qu’il n’a rien visité du tout.

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