Élections régionales : un désastre en trompe l’œil pour la droite ?

16/03/2010
Par

MarianneBusteDans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire, un homme de qualité se doit de ne point laisser croupir sa pensée dans le silence, sans se laisser arrêter par une ignorance triviale ou une lâche modestie.

Raisonnablement nanti de cette qualité que la terre civilisée envie au génie français, je vais donc m’arrêter sur les résultats du premier tour de ces élections régionales.

Commençons par l’abstention.

S’agit-il d’un désintérêt pour la chose politique. Désintérêt né tout à la fois d’un mépris croissant pour le personnel politique et d’un affaissement du civisme républicain ?

On ne peut l’écarter tout à fait, sans doute. Mais d’autres facteurs peuvent contribuer à expliquer la désaffection des électeurs pour les urnes.

Tout d’abord, les enjeux du scrutin. Si l’on admet, comme il résulte d’une enquête de l’institut CSA, que les enjeux régionaux ont dominé la perspective nationale, on conçoit volontiers la paresse de l’électeur. Le pouvoir régional s’exerce difficilement selon des déterminants idéologiques. Et même si les électeurs ne sont pas au fait des compétences de la région, ils perçoivent sans peine qu’une inflexion politique des organes dirigeants a des conséquences marginales sur leur vie quotidienne.

Dés lors, les mouvements de l’opinion à l’échelle nationale doivent être lus avec circonspection.

Il semble entendu qu’une bonne part du score de la droite populaire est due à la réticence de son électorat. C’est une forme de sanction, certes, mais aux conséquences modérées. Une façon de tirer à blanc — si vous me passez l’expression — qui n’aura pas nécessairement de conséquences lors d’un scrutin national. C’est une chose de taper sur les doigts de son camps lors d’une élection territoriale ; c’en est une autre que de favoriser la victoire des adversaires lors des élections présidentielle ou générales. On peut ainsi former l’hypothèse que la même irritation des sympatisants de la droite ne produira pas les mêmes conséquences en 2012.

L’abstention, cependant, n’est pas constituée des seuls électeurs de droite fâchés. Et la gauche aurait tort de se rengorger. Car la victoire en pourcentage — qui semble promise — masque une incapacité persistante à mobiliser massivement son électorat. A cet égard, l’abstention n’est pas seulement une manifestation de distance avec la politique ou avec la majorité parlementaire, elle est aussi le signe d’une défiance à l’endroit de l’alternative politique de gauche.

Au reste, la concurrence croissante de la composante écologiste posera sans doute des problèmes lors des échéances nationales. Car la subordination des élections générales à l’élection présidentielle peut induire des stratégies non coopératives très handicapantes1. Dans un scrutin uninominal — tel que l’élection présidentielle —, les écarts de premier tour peuvent être déterminants. Et les voix écologistes qui manqueraient au candidat socialiste lors du premier tour pèseront sur le sort de l’élection ; davantage que dans un scrutin de liste en tous les cas. Daniel Cohn-Bendit, qui a suggéré l’abandon d’une candidature écologiste pour la présidence contre un accord de législature aux élections générales a pointé le danger.

On ne devrait pas, d’ailleurs, conclure trop vite des résultats des élections européennes et régionales. Les bons scores obtenus par Europe écologie ne garantissent pas nécessairement la pérennité de cette demande politique. Intuitivement, j’ai tendance à penser qu’il existe une partie de cet électorat caractérisé par une haute volatilité. Déçue du parti socialiste, elle a pu se tourner vers le Modem par libéralisme de gauche, puis vers les écologistes lorsqu’ils sont représentés par la figure de Daniel Cohn-Bendit. De façon générale, ces électeurs non captifs cherchent des alternatives à un Parti socialiste parfois désolant de surmoi marxiste. Ils constituent donc une force peu fidèle et prompte à nourrir les espoirs et déceptions des projets politiques aventureux.

Le sort du Modem et de François Bayrou m’apparaît plus compromis. C’est une question de crédibilité politique qui sera, m’est avis, difficile à rétablir. Rien ne dit qu’il n’existe pas un espace politique pour un centre au barycentre de gauche, mais la gestion politique du Modem l’a provisoirement asséché. Je ne crois donc plus guère au destin de François Bayrou, qui a su décevoir un électorat prompt à affluer comme à refluer2.

Je réserve mon opinion sur les scores du Front National3. Disons simplement qu’il n’a pas été éliminé du jeu politique. Mais rien ne dit qu’il continuera de peser sur les chances de la droite populaire. Je le crois toujours susceptible de fournir un appréciable renfort au Président Sarkozy si ce dernier choisit de se représenter en 2012. En tous les cas, beaucoup de choses dépendront de la ligne politique adoptée par les successeurs de Jean-Marie Le Pen.

Ceci pour dire que le score de la droite populaire n’autorise pas nécessairement l’optimisme de la gauche, non plus que le pessimisme de l’UMP. Certes, cela va grogner dans les sections ; perdre des places d’élu ne prédispose pas les militants à l’enthousiasme. Et l’UMP, sans doute, devrait choyer ses partisans mieux qu’il ne le fait aujourd’hui. Mais je donne toujours à la droite un avantage structurel pour les futures échéances nationales.

Et finalement, le seul échec véritable de la droite, c’est le score piteux des listes du NPA. Cela profite au Front de gauche, et par là, aux chances électorales du Parti socialiste.





  1. La nécessité de faire un score à l’élection présidentielle pour exister lors des élections générales implique que toutes formations doivent proposer un candidat. Ce qui nuit à la dynamique de premier tour pour le camp le plus parcellisé. []
  2. Mais Nicolas, sur Meilcour.fr, lui laisse le bénéfice du temps. []
  3. J’aimerais bien savoir si les électeurs de Philippe de Villiers l’ont suivi dans son alliance avec l’UMP, ou s’ils se sont retournés vers le FN. []

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18 commentaires to Élections régionales : un désastre en trompe l’œil pour la droite ?

  1. Cyprien le 16/03/2010 à 14 h 29 min

    y a-t-il un enjeu national derrière les régionales, notamment pour la majorité parlementaire, en ce qui concerne le nombre de grands électeurs qui pourraient avoir une conséquence lors des sénatoriales de 2011 ?

    Il serait intéressant d’avoir en résultat du second tour les variations sur le nombre de grands électeurs à l’issue du scrutin, et voir s’il y a un changement significatif dans la représentativité des partis politique à ce niveau.

    • Benoît le 16/03/2010 à 13 h 06 min

      Bonjour,
      Je relaie une théorie que je trouve interessante : une victoire du PS aux régionales augmente au premier degré le nombre de région contrôlé par le PS. Au deuxième degré, elle augmente le nombre de grands élécteurs pour permettre de déplacer la majorité sénatoriale. Au troisième degré, elle permet de renforcer la présence du parti sur le terrain et par son influence favoriser des bons scores aux elections suivantes (municipales, générales, présidentielles…). Il semble que le PS obtienne de bons résultats aux éléctions locales (régionales et municipales).
      C’est à mon avis un cercle vertueux qui peut modifier à long terme la majorité parlementaire.
      Benoît (qui a failli voter blanc)

    • Jules le 16/03/2010 à 14 h 31 min

      Il est beaucoup moins important pour les régionales que pour les élections municipales et cantonales.

  2. Piscott le 16/03/2010 à 13 h 42 min

    Les électeurs de droite savaient que la présence de l’UMP au second tour était assurée dans toutes les régions du fait de sa stratégie d’union précoce.

    Dès lors, pour eux, voter au premier tour était une simple perte de temps : du moins pour ceux affranchis de tout fétichisme républicain.

  3. Desirade le 16/03/2010 à 14 h 20 min

    Belle synthèse à laquelle manque, mais qui en a les moyens, une analyse en profondeur du phénomène abstentionniste.

    Ce qui m’étonne, en regardant ce qui se passe dans d’autres pays européens, c’est qu’aucun commentateur n’ose imaginer que le FN aurait sans doute fait un bien meilleur score sans l’abstention. :?:

    Et enfin une question: pourquoi les deux grandes formations politiques qui monopolisent le pouvoir et se plaignent aujourd’hui des voix leur ayant selon elles fait défaut, ont-elles toujours écarté l’idée de rendre la participation aux élections obligatoire ?

  4. Gwynplaine le 16/03/2010 à 15 h 14 min

    « De façon générale, ces électeurs non captifs cherchent des alternatives à un Parti socialiste parfois désolant de surmoi marxiste. »

    Ah, si seulement !…

    C’est quoi le « surmoi marxiste » du PS ? Repousser l’âge de la retraite :?: :?: :?:

    « Et finalement, le seul échec véritable de la droite, c’est le score piteux des listes du NPA. Cela profite au Front de gauche, et par là, aux chances électorales du Parti socialiste. »

    Ben voyons. Une extrême-gauche forte, c’est à la fois le signe d’une radicalisation salutaire de la classe ouvrière, et un encouragement aux mobilisations à venir. Ce n’est pas avec le PS ou les Ecolos que l’UMP va trouver des opposants sérieux. Sur le dossier des retraites, qui va probablement dominer la séquence de l’après-élection, le PS a déjà envoyé un message même pas subliminal à l’Elysée, par la voix de sa porte-parole Martine Aubry, sur l’air du « Repousser l’âge de la retraite, c’est inévitable ». Autrement dit, « vas-y Nicolas, fonce. »

    L’échec piteux, comme vous dites (là-dessus on est d’accord) du NPA est à mes yeux la conséquence de deux facteurs conjugués : la diminution des luttes sociales (en nombre et en intensité) depuis l’année dernière (qui avait vu notamment quelques manifs gigantesques), et l’illisibilité de la stratégie du NPA (uni au Front de gauche dans certaines régions, mais pas dans d’autres, etc.)

    • Jules le 16/03/2010 à 19 h 27 min

      D’accord. Surmoi marxiste est une facilité. Disons une hostilité marquée à l’économie de marché.

      Sinon, je ne trouve pas salutaire la radicalisation de la classe ouvrière, qu’elle se porte à gauche ou à droite. En revanche, il serait fort salutaire que l’échec du NPA procède, non pas de l’illisibilité de la stratégie du NPA, que de la lisibilité de son projet.

      • Hélios le 16/03/2010 à 10 h 01 min

        Je vous rappellerai, à toutes fins utiles, qu’en psychologie sociale (peu importe la considération que vous portez à cette discipline), nul besoin de radicalisation (donc d’hétérogénéisation du corps social ou du groupe étudié) pour aboutir à un glissement vers le risque.

      • Gwynplaine le 17/03/2010 à 11 h 50 min

        Contre ce système pourri, il est urgent d’organiser la résistance. Face aux milliers de licenciements qui frappent les travailleurs, face à la crise structurelle qui atteint le capitalisme, face aux guerres engendrées par la course au profit, il n’y a qu’une seule alternative, comme le disait Rosa Luxemburg : socialisme ou barbarie. Le projet commun porté par l’UMP, le PS et d’autres partis ne fait que nous enfoncer un peu plus dans la barbarie. La radicalisation, elle est là : radicalisation de la violence sociale et de la répression. Qu’une radicalisation des masses se produise en retour serait une excellente nouvelle – mais nous n’en sommes pas encore là.

  5. Brucolaque le 16/03/2010 à 17 h 22 min

    En politique comme dans le sport, on sait transformer, sans même un sourire, un match nul ou une molle défaite en quasi victoire. Alleluia !

    • Jules le 16/03/2010 à 19 h 23 min

      Pas compris.

  6. Maître Mô le 16/03/2010 à 18 h 04 min

    Je me suis abstenu -je sais, au plan des principes, il paraît que c’est mal- ainsi qu’un mien voisin, dont je crois pouvoir dire que, comme moi, il n’est ni de droite, ni de gauche, réellement, faisant partie de cette immense peuplade de personnes dont aucun politique ne parle jamais, et à qui aucun politique n’a jamais directement parlé : les gens qui tentent simplement de raisonner logiquement, en termes d’intérêts directs pour eux-mêmes, leur situation, leur vie, les valeurs qui peut-être s’y retrouvent, et ce quelle que soit la couleur de celui a qui l’ont ferait peut-être l’honneur de le choisir pour mandataire, dont pour tout dire il n’ont pas grand chose à faire.

    Ce préambule, qui ne défend rien (et surtout pas l’absence de militantisme, ladite peuplade comptant dans ses rangs moult militants déçus -repentis ?) mais pose un fait, pour dire que nous n’avions nullement décidé de ne pas voter, mais simplement de réellement voter -c’est à dire pour l’enjeu théorique local, et en tâchant de comprendre ce que nous faisions, et à qui nous allions le donner, ce fameux mandat.

    Avec quelques bulles pour en faire oublier l’aspect grisâtre de papiers recyclés, et étant jusque là dans l’incapacité la plus totale d’énoncer la moindre ligne des intentions revendiquées par tel ou tel candidat, nous avons donc samedi soir épluché ensemble toutes les listes, intégralement.

    Il s’en est dégagé un ennui profond, un tissu de promesses toutes évidemment non tenables ne serait-ce qu’au plan budgétaire, et au demeurant un aspect interchangeable des dits papiers, malgré leurs tendances affichées, qui nous ont fait nous résoudre à ne pas voter, faute, principalement, de savoir pour qui, faute, encore plus principalement, d’avoir lu une seule idée qui vaille un déplacement..

    Nous avons ensuite, en débouchant la seconde bouteille, joyeusement devisé sur les programmes des uns et des autres pendant la campagne, soit ce qui en avait émergé, soit un faux casier judiciaire illégal, des rumeurs, des coups tordus, un candidat dissident du PS bien rigolo et folklorique à souhait, une dame qui faisait partie du MODEM mais plus réellement mais si quand-même, des accusations, Ségolène, always, Marine, back again, le voile de Besancenot, dans tous les sens du terme, et bien d’autres choses drolatiques mais assez peu constructives -ce qui pour l’heure tombait bien, nous ne construisions que nos ivresses personnelles.

    Nous sommes allés nous coucher en nous disant que nous ne pouvions pas voter, en conscience, on ne donne pas de pouvoir de représentation à de parfaits inconnus dont on ne sait ce qu’ils en feront, moins encore lorsqu’ils promettent d’en faire des choses qui ne se peuvent pas.

    Voilà au moins deux abstentions qui n’ont pas eu le moindre rapport avec de prétendus enjeux, ni nationaux ni locaux -il allait être édifiant et amusant, à cet égard, de constater le dimanche soir que tout le monde se défendait d’un enjeu national à droite, tandis que les seuls panneaux colorés qui s’affichaient régulièrement sur les écrans informaient des scores nationaux des partis…

    Je pense que l’abstention ne résulte pas tant d’un dégout ou d’une déception pour la politique -et moins encore d’un manque de civisme : je crois justement qu’elle est particulièrement civique, cette fois-ci, l’abstention, parce que de politique, au sens classique du terme, il n’y a pas eu.

    Je serais également curieux que l’on m’accole les termes « démocratie » et « discussions en vue d’alliances de listes de gens qui ont passé consciencieusement le reste de l’année à se critiquer mutuellement et n’ont pas eu les mêmes électeurs » : je pense que cette pratique, devenue normale et annoncée, n’est pas pour rien dans l’abstention record, et qu’elle s’en trouve justifiée : je mandate un homme de confiance, pas l’homme en qui cet homme de confiance prétend soudain avoir confiance en pure opportunité électorale.

    Et ce n’est pas ce début de semaine qui, pour l’instant, me fait changer cet avis… Très modestement citoyen.

    Qui m’aurait bien entendu fait voter « blanc », donc voter, ce qui avait plus de sens -si mon bulletin n’avait pas été comptabilisé avec les nuls et les doublons accidentels, de par la loi.

    Pardon pour cette incursion trop longue, mais au milieu des discours et des analyses, aussi intelligentes qu’elles soient, un peu de retour à la source -l’électeur de base, voire basique pour le coup je le reconnais volontiers- me semblait pouvoir se faire : nous sommes je crois plus de vingt millions, dont certains seulement s’en foutent vraiment, à mon avis…

    • Jules le 16/03/2010 à 19 h 29 min

      Vous ne faites que confirmer mon propos sur la faible incidence d’un changement de majorité régionale, non ?

  7. Jacques le 16/03/2010 à 18 h 41 min

    « Il semble entendu qu’une bonne part du score de la droite populaire est due à la réticence de son électorat. » :

    C’est peut-être vrai (j’ai quelques doutes en fait) et j’aimerais bien en avoir la confirmation. A t-on des enquêtes/études d’instituts de sondage qui confirment l’hypothèse d’une abstention plus forte chez l’électorat de droite que celui de gauche ? On parle effectivement beaucoup de l’abstention mais, finalement, on a peu d’éléments pour en comprendre les motifs réels (à part des lieux communs autour du « désintérêt croissant pour la chose politique », le « manque de civisme », la « déception », le succès des stations de sports d’hiver, … vagues arguments étayés par aucun chiffres, …).

    Bref, les politiciens parlent tous de l’abstention avec l’angle qui leur est le plus favorable mais on aimerait bien de vraies analyses sur le phénomène, détachées de toute arrière-pensée politique….

    • Jules le 16/03/2010 à 19 h 31 min

      On a au moins une comparaison entre les votes de 2004 et ceux de 2010. Voyez donc chez Nicolas.

  8. clems le 16/03/2010 à 20 h 29 min

    Pas voté. Pas le temps, pas envie. Je n’aime pas trop conforter la gauche dans ses divisions. Le vote contestataire local cela devient d’une banalité. Et derrière, elle perd la présidentielle ?

    Le score du FN confirme qu’il pourrait devenir gênant. Pire encore, on risque de voir NS faire de la surenchère sur ses thèmes pour récupérer ses votes (là il peut craindre une abstention ou un vote blanc).

  9. Papichou le 17/03/2010 à 0 h 53 min

    Que le strapontin n°28 au Conseil Régional accueille le postérieur de Pierre, Paul ou Jacqueline m’indiffère.
    Que l’on utilise mon bulletin pour un « sondage en vraie grandeur » en vue des échéances suivantes m’horripile.
    Grâce à l’abstention massive, personne n’a gagné même s’il prétend le contraire. Ce résultat me convient.

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