Élections régionales. Le printemps fragile d’une gauche Arlequine

22/03/2010
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Credit Herrick. Creative commons

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Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire, il convient de rappeler les anciennes sagesse gauloises. Vae victis, donc.

Mais piétiner les perdants rend guère justice aux gagnants. Gloriae victoribus sinistrae !

Ce qu’on ne traduira pas par  « la gloire des vainqueurs est sinistre », mais, dans un latin de cuisine qui a sa place dans ma salle à manger : « Gloire aux vainqueurs de la gauche ! »

53% des suffrages au niveau national. Nonobstant l’abstention, la gauche déborde. C’est le trop plein, que craignait Charles de Gaulle, plus que le vide1. D’accord, mais c’est bien beau de camper dans le Latium, encore faut-il soumettre Rome.

Pour la gauche, le problème est aussi simple que les solutions sont difficiles.

Les élections nationales sont commandées par l’élection présidentielle. Or, les conglomérats de partis sont mal adaptés à la conquête du pouvoir par un homme. La raison en est qu’ils peinent à se fondre en écurie présidentielle. Il est de l’intérêt de chaque formation de présenter un candidat pour peser sur les équilibres internes du conglomérat. On a pu en mesurer l’effet en 2002. Et même, d’une certaine manière, en 20072.

Il importe donc que la gauche s’entende pour limiter le nombre de candidatures. Ce qui n’est pas si facile.

Un bon équilibre pourrait résulter d’un accord entre les différentes formations qui verrait un candidat issu des rangs socialiste représenter la gauche à l’élection présidentielle en contrepartie d’un contingent substantiel de places éligibles pour le Front de gauche et les écologistes lors de l’élection des députés. La simplicité de la solution se heurte cependant à de solides et fourmillants obstacles.

Au niveau de l’équilibre des forces, il convient que le Parti socialiste accepte de payer le prix de sa prééminence présidentielle et offre à ses partenaires une compensation : il suffit pour cela que les formations auxiliaires — mais pas ancillaires — bénéficient d’une sur-représentation au sein de l’alliance. Il va de soi que rien n’est moins aisé. D’abord parce que les candidats sacrifiés du parti socialiste risquent de ne pas goûter le potage ; surtout s’ils sont déjà élus. Ensuite parce que les écologistes et le Front de gauche se disputeront les places éligibles — le Front de gauche faisant valoir l’implantation locales de leurs candidats ; les écologistes invoquant l’équilibre des forces issus des élections européennes et régionales.

A cela s’ajoute la fragilité intrinsèque des alliés du Parti socialiste. Le Front de gauche, comme Europe écologie ne sont pas des formations structurées mais des sociétés de circonstance pondérées par leurs forces constitutives. Le Front de gauche réunit le Parti communiste et le Parti de gauche. Communistes et anciens socialistes sont habitués à collaborer, mais le Parti communiste pourrait hésiter à céder son héritage ; ce d’autant qu’il est résiduel. On a vu, en 2007, l’échec d’une stratégie commune de la gauche anti-libérale qu’il avait voulu dominer pour finalement saborder. Europe écologie n’est pas davantage structurée pour durer. La tribune ambiguë3 de Daniel Cohn-Bendit en témoigne, qui appelle à une coopérative politique qui ne serait pas un parti, mais une organisation en réseau. Il n’est pas certain qu’un tel modèle soit très opératoire pour mettre en œuvre des décisions d’appareil. Sans compter que le même Daniel Cohn-Bendit, qui représente une force d’attraction électorale non négligeable, semble barguigner devant un engagement politique personnel plus important.

C’est une autre difficulté : dans l’ensemble des formations politiques de gauche, la tendance est à la ratification — plus ou moins désorganisée — des candidatures par les militants. Or, ce que les dirigeants voudront concevoir comme une bonne alliance politique et électorale peut disconvenir à une base plus rétive. Pour le dire ainsi, qui s’engage chez les verts ou au Parti de gauche n’avalera pas sans déglutir le soutient d’un candidat du parti socialiste. Des divisions surgiront — ou resurgiront — donc parmi les militants que ne se priveront pas d’exploiter certains leaders minoritaires4. En ce cas, la discipline de parti est un instrument décisif de la pérennité d’une décision majoritaire. Or, la discipline est d’autant mieux obéie qu’elle est intériorisée. Et elle est d’autant plus intériorisée qu’elle procède d’un sentiment de fidélité ; fidélité incertaine au sein de formations jeunes et peu intégrées5. A supposer même, d’ailleurs, que lesdites formations subsistent.

Les dirigeants de la gauche, même avec la meilleure volonté du monde, devront donc soigner la méthode tout en ménageant les équilibres internes de leurs formations respective. Leur dessein rencontrera inévitablement les ambitions de ceux qui aspirent à un destin personnel qu’ils n’ont pu marier au projet collectif. Si Ségolène Royal, par exemple, se trouve marginalisée par la procédure d’alliance, elle pourra trouver intérêt à faire murir une candidature personnelle qui transcende l’alliance partisane. Et ce faisant, s’efforcera de torpiller une construction des plus délicate6. D’autres, jugeant qu’il vaut mieux être un petit chez soi que rien chez les autres, pourraient conjuguer des forces entropiques.

Quelles sont donc les conditions de la réussite de la gauche aux élections nationales ?

Sinon une candidature unique, au moins l’absence de trois candidatures. Pour obvier le risque de la trahison des clercs, une procédure de primaires ouvertes s’impose, qui voie s’opposer les dirigeants des différentes forces de l’alliance. Si la primaire ne concerne que le Parti socialiste, il se trouvera des écologistes et leaders du Front de gauche pour crier à l’impérialisme et l’illégitimité. Mais il suffit, je crois, que l’une ou l’autre de ces formations accepte de participer au processus pour donner des chances raisonnables au candidat qui en sera issu.

Une alliance programmatique s’impose également. En revanche, elle peut être sommaire pour l’élection présidentielle et plus élaborée pour l’élection des députés. C’est en effet cette seconde échéance qui constituera l’objectif véritable du Front de gauche comme des écologistes. Et le candidat unique — ou principal — devra accepter, ne serait-ce que formellement, de mettre en œuvre ledit projet7. De fait, l’insistance mise sur un projet de Gouvernement plutôt que sur la victoire présidentielle pourrait séduire tout à la fois les militants et les appareils des partis de gauche. Le candidat unique leur apparaîtrait alors comme un chargé de mission plutôt que comme un prophète8. Et ce serait façon de donner un contrepoint à la méthode de Gouvernement du Président Sarkozy ; un peu trop autocratique pour la tradition de gauche9. Subordonner, donc, la bataille présidentielle à celle des législatives peut constituer un instrument de mobilisation pour les forces politiques de la gauche et cimenter une construction aujourd’hui bien friable.

Ou, comme Arlequin, un costume bigarré pour divertir les regards, et un masque sur le visage pour s’en protéger.





  1. Un vide que son âme orgueilleuse soupçonnait cependant. []
  2. A l’inverse, la droite était moins dispersée ; et la dispersion moins pénalisante. []
  3. Et tout de même un peu aqueuse. []
  4. Une illustration récente en a été donnée par le NPA qui a vu s’opposer les partisans d’une ligne d’indépendance stricte et ceux d’une composition de circonstance. []
  5. Voyez l’expérience troublée du Mouvement démocrate. []
  6. Et ce ne serait pas le moindre des paradoxes que de voir Ségolène Royal devenir l’alliée objective du Président Sarkozy. D’aucuns soutiendront, il est vrai, que ce fut déjà le cas en 2007. []
  7. A cet égard, il est peut-être plus facile de négocier un accord satisfaisant à deux qu’à trois. []
  8. Une conception que ne partage sans doute pas l’électorat, il est vrai. []
  9. Et l’âme gauloise. []

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7 commentaires to Élections régionales. Le printemps fragile d’une gauche Arlequine

  1. somni le 22/03/2010 à 13 h 52 min

    Il est clair que la logique institutionnelle tend quand à elle faire de l’élection présidentielle l’élection phare, les législatives lui étant subordonnées…
    S’il m’en souvient bien, la constitution de l’UMP avait suivi l’élection présidentielle et non précédé. Cela étant, le modèle du « quadrille bipolaire » tend à plus handicaper la gauche. Et une unification dans un seul parti n’est pas envisageable. On le voit d’ailleurs aussi à droite, puisque le parti « unique » est remis en cause.

  2. Palucha le 22/03/2010 à 16 h 25 min

    Reste à voir s’il existe une gauche tant les sujets de discorde qui l’animent y sont nombreux : nucléaire, soutien aux banques, europe, relations avec Israël, burqa, taxe carbone.

    Rien qui n’interdise de se partager un gateau, mais bien assez pour s’interdira d’exister en tant que coalition de gouvernement.

    • Jules le 22/03/2010 à 16 h 41 min

      Allez savoir pourquoi, en matière d’alliance politique, les prétentions idéologiques sont bien plus flexibles que les prétentions électorales.

      • Palucha le 23/03/2010 à 10 h 58 min

        Je ne vois pas qui pourrait être surpris de la flexibilité idéologique des VRP de la commission européenne.

        Mais l’électeur est-il dupe ?

        La diversité des « gauches » doit certainement beaucoup au désir de l’électeur de conserver les moyens de peser par l’intermédiaire d’élus, notamment locaux, qui savent que leur ré-élection dépendra de leur démonstration permanente d’une certaine autonomie de pensée, voire, de convictions.

  3. Papichou le 22/03/2010 à 22 h 22 min

    Tout ceci est juste mais il convient d’introduire dans l’analyse le poids décisif de l’opinion. Si, à l’approche des échéances, une personnalité se détache comme ayant les meilleures chances d’emporter la présidentielle, appareils et militants s’inclineront comme l’a bien montré la candidature de Ségolène Royal en 2007. La primaire désignera l’élu des sondages.

  4. Gwynplaine le 23/03/2010 à 11 h 21 min

    En l’état actuel des choses, l’hypothèse d’une candidature unique de la gauche parlementaire me paraît hautement improbable. Les Ecolos vont essayer de faire un coup après deux scrutins plutôt réussis, et je pense que Mélenchon a très très envie d’être candidat (surtout que le PCF, après son piteux score de 2007, s’est un peu remis en selle aux européennes et aux régionales). Je m’avance beaucoup, mais je vois bien une configuration avec Strauss-Kahn – Duflot – Mélenchon tous les trois candidats au premier tour.

    Quant à la droite, il n’est pas certain non plus qu’elle arrive à maintenir son unité. Le revers aux régionales va faire du tort à Sarkozy, surtout que d’autres à l’UMP aimeraient peut-être bien être califes à la place du calife. Je ne parle pas seulement de Villepin, dont le succès ou l’insuccès dépendra en partie de la séquence sociale qui va suivre (disons que si le gouvernement perd une lutte de grande ampleur, sur les retraites par exemple, Villepin sera dans une position très favorable – autant dire que ce n’est pas encore fait), mais aussi de ministres actuels…

  5. Emmanuel le 23/03/2010 à 18 h 32 min

    Je me demande depuis longtemps pourquoi le PS n’entretien pas un « shadow cabinet » de personnes compétentes et reconnues pour un domaine, des ministrables reconnus qui soient capables de tenir tête aux ministres sortants sur la connaissance des dossiers. Et qui donneraient de la crédibilité à une candidature qui serait soutenue par un cabinet prévisible. Un ticket président+premier ministre aurait aussi un certain intérêt. Avec Royal en 2007 qui aurait été premier ministre, ministre de l’économie, du travail, de l’intérieur ? Vaste question qui a dû en rebuter plus d’un !

    Si le PS avait le bon goût de nous indiquer dès aujourd’hui lesquels des siens il considère comme les meilleurs, et pour quels postes, cela pourrait aider le public à se faire une idée, et à envisager de voter pour eux.

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