Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire, on ne saurait s’étonner de l’injure faite à nos morts par un art dégénéré.
Mais l’on peut refuser de taire une mâle indignation. C’est le chemin que n’a pas craint d’emprunter Philippe Bilger dans un billet bien senti sur ce que l’on conviendra d’appeler l’affaire du drapeau-toilette.
A l’occasion d’un concours de photographie organisé par la FNAC de Nice, un participant proposa une œuvre le représentant en train d’user du drapeau d’une façon que l’hygiène personnelle commande1, mais que la dignité nationale réprouve. Le cliché fut sélectionné sur le thème annoncé du « politiquement incorrect », ce qui émut des députés, le ministre de la justice et aujourd’hui Philippe Bilger :
Derrière le drapeau français, il y a des morts, des héros, de la gloire, de l’Histoire, du sang et de la boue, des trahisons et des triomphes. Le souiller, c’est porter atteinte à bien plus que lui, à ce qui nous reste de sentiment collectif et d’union nationale.
Une goutte de droit, avant de verser dans des considérations moins amères.
Le drapeau tricolore constitue, aux termes de l’article 2 de la Constitution, l’emblème national. C’est pourquoi il pavoise2 sur les édifices publics aux fêtes nationales et s’attriste d’une mise en berne lors des deuils nationaux. Il reçoit même les honneurs militaires à l’occasion de cérémonies commémoratives3.
Un instrument et un objet de célébration, donc. Mais également, en miroir, un instrument de contestation et un objet d’outrage. C’est donc une tentation pour les autorités de déjouer ces manifestations par la criminalisation des usages subversifs du drapeau.
Du côté des armes, la sanction est rude4 :
Le fait pour tout militaire ou toute personne embarquée de commettre un outrage au drapeau ou à l’armée est puni de cinq ans d’emprisonnement.
Pour les civils, il faut avoir égard à l’article 433-5-1 du code pénal :
Le fait, au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d’outrager publiquement l’hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d’amende.
Aucun de ces textes, cependant, ne s’applique au cas présent.
En effet, le concours de photographie ne constitue pas une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques au sens de la loi. Et, faute pour notre photographe d’être soumis aux obligations militaires5, il échappera au droit répressif.
D’où le désir bien naturel de pallier ce qui apparaît comme une béance de la législation par la création d’une nouvelle infraction. Laissons la parole à Philippe Bilger.
Le ministère de la Justice a laissé entendre qu’on pourrait s’orienter vers la création d’une contravention de 5ème classe qui sanctionnerait ces insultes au drapeau non prévues par des dispositions récentes. Ces lacunes montrent à quel point on va trop vite et comme des hypothèses plausibles sont écartées du champ de la réflexion. En effet il n’aurait pas été compliqué de prévoir qu’un jour ou l’autre, par une avancée ridicule, choquante ou odieuse, un acte offensant le drapeau pourrait être commis de cette manière, soit par une provocation individuelle soit au nom d’un art « politiquement incorrect ».
Pour tout dire, l’hypothèse n’a pas échappé à tout le monde. Et en particulier au Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2003-467 DC du 13 mars 2003 relative à la loi sur la sécurité intérieure, il examinait la constitutionnalité de l’article 433-5-1 du Code pénal. En effet, il était apparu à certains parlementaires que l’outrage fait au drapeau pouvait bien ressortir à l’exercice de la liberté d’expression. Ce qu’admet le Conseil tout en n’excluant pas qu’il y fut porté atteinte.
[I]l est loisible au législateur de prévoir de nouvelles infractions en déterminant les peines qui leur sont applicables ; que, toutefois, il lui incombe d’assurer, ce faisant, la conciliation des exigences de l’ordre public et la garantie des libertés constitutionnellement protégées.
L’atteinte, cependant, doit être suffisamment circonscrite et proportionnée au trouble qu’il convient de prévenir. C’est pourquoi le Conseil examine le champs d’application du délit d’outrage au drapeau, qu’il juge suffisamment circonscrit :
104. Considérant que sont exclus du champ d’application de l’article critiqué les œuvres de l’esprit, les propos tenus dans un cercle privé, ainsi que les actes accomplis lors de manifestations non organisées par les autorités publiques ou non réglementés par elles ; que l’expression » manifestations réglementées par les autorités publiques « , éclairée par les travaux parlementaires, doit s’entendre des manifestations publiques à caractère sportif, récréatif ou culturel se déroulant dans des enceintes soumises par les lois et règlements à des règles d’hygiène et de sécurité en raison du nombre de personnes qu’elles accueillent ;
105. Considérant qu’en instituant un tel délit, le législateur a effectué la conciliation qu’il lui appartenait d’assurer entre les exigences constitutionnelles rappelées ci-dessus.
On aura noté que le Conseil constitutionnel prend soin d’exclure les œuvres de l’esprit du champs d’application de l’infraction, alors que le texte pénal est muet sur ce point. Cette mention expresse n’est pas anodine. Elle laisse entendre que l’extension de la répression à cette forme d’expression ne passerait sans doute pas la censure constitutionnelle6. Aussi bien ne peut-on, comme Philippe Bilger, reprocher à la loi — et au législateur — ses lacunes. Elles relèvent de la garantie des libertés constitutionnellement protégées. Il sera donc bien difficile de les combler sans se heurter au risque d’inconstitutionnalité7
Passons le droit. Tout du moins, le droit positif.
Plusieurs observations incidentes de Philippe Bilger, m’ont quelque peu chagriné. Sans partager toujours ses positions8, je chéris la lecture de son blog et confesse une certaine affection pour sa plume qui, à la façon du cyanure, cache son venin sous la douceur d’un parfum d’amande. Mais ici, je me dois de disconvenir respectueusement9. En particulier sur ce qui concerne les noces du bon goût artistique et de la loi.
Que cette photographie ignominieuse ait pu être qualifiée de « coup de cœur » par un jury au nom d’un « politiquement incorrect » mal compris et mal assimilé manifeste, aussi et surtout, le degré d’avachissement des actuelles représentations artistiques. Celles-ci, obsédées par le nauséabond et la démolition de ce qui pourrait encore servir à structurer l’âme collective, s’en donnent à cœur joie, toute honte bue, pour honorer le vil et consacrer le sale. Dans quels cerveaux malades de telles adhésions peuvent-elles trouver place ? Qui peut valablement s’esbaudir devant la rencontre d’un drapeau et d’un séant sauf à devoir se faire redresser le goût ? Cet épisode en dit beaucoup sur la loi et ses lacunes, sur l’art et sa perversion.
Il est loisible à chacun de discuter du bon — ou du mauvais — goût d’une œuvre artistique. Et si certaines froissent le bon goût par mégarde ou innocence, d’autres s’emploient délibérément à le heurter. On peut le déplorer, mais c’est affaire de jugement esthétique ; d’esthétique et certainement pas de droit. Que la loi se mêle de goût et l’on verra l’autorité publique se faire maîtresse des normes artistiques. Les régimes politiques dans lesquels ces pratiques prospèrent, je dois le dire, ne m’agréent guère. Dans un état libéral, nul ne doit se faire redresser le goût. C’est une garantie essentielle que de pouvoir se vautrer dans la vulgarité. Garantie dont la société contemporaine profite abondamment, il est vrai.
En passant, la législation de la propriété littéraire et artistique n’a pas subordonné la notion d’œuvre de l’esprit à une quelconque vertu esthétique. Une neutralité fort bienvenue, qui assure à bon nombre d’interprètes et compositeurs contemporains de fort décents revenus10.
Un mot, pour finir, sur le « politiquement incorrect ».
Le « politiquement correct » a toujours suscité la réticence — voire la révolte — de l’esprit français, qui s’y refuse. Quel gaulois se voudrait défenseur de la conformité ? L’indépendance a bien meilleure presse. C’est pourquoi on trouve dans nos villes et nos villages beaucoup plus de défenseurs du « politiquement incorrect » que de hérauts du « politiquement correct » ? A ce point d’ailleurs que l’on se revendique politiquement incorrect en plaidant les causes les plus majoritaires. En France, le politiquement correct, c’est l’autre11. Et c’est aussi une insulte.
Il n’est donc rien de véritablement surprenant à ce qu’un environnement artistique, souvent plus prompt à l’exagération des tendances qu’à leur contradiction, se soit fait fort de célébrer l’incorrection politique12. Et de la célébrer par l’exposition d’un torche-cul constitutionnel.
Philippe Bilger peut se rassurer cependant. Si nul ne s’indigne qu’un usage détourné — et vaguement scatologique — du drapeau figure au rang du politiquement incorrect, c’est que chacun sait sa place véritable : au dessus du trône, et non en dessous.
Je vais laisser conclure Feydeau en mes lieux et place.
Dans, On purge bébé, Follavoine, fabricant de vases de nuit, s’entretient avec Chouilloux, représentant de l’armée française. Il espère décrocher une commande publique de pots de chambre. Je ne doute pas que chacun devine la teneur du ressort comique qui anime la scène. Observez comment les couleurs nationales y sont convoquées.
Follavoine. — Bien entendu, nous faisons ça en blanc et en couleur ; si vous le désirez, pour l’armée, rayé comme les guérites, par exemple… aux couleurs nationales… ?
Chouilloux. — Oh ! non ! Ce serait prétentieux.
Follavoine. — Je suis de cet avis ; et vraiment une augmentation de dépense inutile.
On purge bébé fut de nombreuses fois représenté dans les théâtres français13. Il ne me souvient pas que l’on s’en fut ému en ministère.
- L’amant des lettres soulignerait que le drapeau est bien le seul instrument qui échappa aux expériences de Gargantua. [↩]
- Le pavoisement suppose plusieurs drapeaux. [↩]
- Aux termes de l’article 33 du décret n° 89-655 du 13 septembre 1989 relatif aux cérémonies publiques, préséances, honneurs civils et militaires. [↩]
- C’est l’article L. 322-17 du code de justice militaire. [↩]
- A notre connaissance. [↩]
- Exercée, dans le cas d’une contravention, par le Conseil d’État. [↩]
- Un risque que la majorité s’apprête à courir sur la question de la Burqa. [↩]
- Ou alors, pour des raisons qui ne sont parfois pas les siennes. [↩]
- Mais peut-être est-ce parce que la douceur a laissé place à une certaine virulence. [↩]
- Et le soutien inconditionnel du ministère de la culture. [↩]
- A ce point que revendiquer le conformisme peut aujourd’hui sonner comme une forme de dandysme. [↩]
- Cela dit, je me demande ce qui serait advenu si la palme du politiquement incorrect était revenue à une photographie du salut au drapeau. [↩]
- Y compris au Théâtre français. [↩]

C’est une contrepèterie ?
Les plus de 50 ans se souviennent peut-être d’une chanson de Maxime Le Forestier :
Pourrait il encore chanter ça aujourd’hui ?
@ Astre Noir
Bien entendu qu’il pourrait encore chanter ça.
Sniper chante bien des choses comme :
Faut arrêter de croire qu’on vit dans un régime totalitaire…
Sniper a eu des problèmes avec la justice justement pour cette chanson…
Et je n’ai jamais dit qu’on vivait dans un régime totalitaire.
Mais il est indéniable qu’une certaine partie de l’opinion publique , poussée par une certaine partie de la classe politique (les Lionnel Luca, Thierry Mariani par exemple) tolère de moins en moins ce genre d’excès.
Et quand je dis « Pourrait-il encore chanter ça », je ne dis pas forcément qu’il serait censuré…Mais que peut-être il s’auto-censurerait, pour éviter des problèmes judiciaires.
Et tiens, pour en causer quelques autres à Jules, je continue dans le registre de l’outrage aux symboles nationaux :
In Memoriam.
Le régime totalitaire n’a pas l’exclusivité de la répression en matière de liberté d’expression .
Celui là prônait une expression sur le mode d’une idéologie unique.
Alors qu’il s’agit plutôt ici , il me semble, d’un mode où l’expression est toute aussi libre que sa répression.
Je m’explique : la liberté d’expression n’est pas brimée en tant que telle (surtout comparée au modèle totalitaire ), mais ses limites étant flexibles ,sa répression glisse facilement dans l’arbitraire.
Je me demande, à la lecture du propos de Mr Bilger, ce qu’il pense d’oeuvres telles que Guernica…
Pour en rester aux évocations musicales, la réaction de M. Bilger m’a tout de suite fait penser à une chanson du regretté Brel : « les bourgeois, c’est comme les cochons, plus c’est vieux, plus ça devient… ».
En tout cas, cela confirme que les relations entre artistes et justice sont loin d’être apaisées, comme l’a montré la plainte contre l’exposition de Bordeaux « Présumés innocents. L’art contemporain et l’enfance » en 2006. Quatre ans d’instructions et un appel plus tard, la cour d’appel a bien été obligé de constater que le dossier était vide…
Drapeau Outragé : une mise en perspective intéressante vue ce matin: celui servant de papier toilette associé à une centaine d’autres outrages de par le monde.
http://www.youtube.com/watch?v=cQf5lW_ndJ8
Plusieurs commentaires :
1. Votre analyse juridique semble partagée par le procureur de la République concerné.
2. Le cyanure a-t-il réellement un parfum d’amande ?
3. « A ce point que revendiquer le conformisme peut aujourd’hui sonner comme une forme de dandysme », écrivez-vous. Je n’y avais point songé. C’est diablement tentant.
1. Je n’ai pas de mérite. Il l’a produite avant moi.
2. Il vous faut 2cc d’Agatha Christie en I. V. ; d’urgence.
3. Laissez-vous tenter. Vous rendrez jaloux tous vos amis.
30 ans en arrière. Il ne connaît pas le professeur Choron ? Ni Hara KIRI ? Ni Superdupont et son ennemi l’anti-France.
En tout cas la liberté d’expression c’est quand ca l’arrange. Et là il est plus que limite « dans quels cerveaux malades ».
Je rigolerais bien qu’il se fasse poursuivre pour injure publique.
D’ailleurs il existe une BD du même professeur choron, s’intitulant l’art vulgaire. Et oui c’est de l’art.
En voici une planche :
http://img.over-blog.com/499×397/0/01/23/60/photos-de-culs/brouette.jpg
On peut envisager un compromis : on se torche avec le drapeau, mais après on l’embrasse.
Quoi ?…
juridiquement, on peut encore prendre des mauvaises photos
Bonjour. Non seulement On purge bébé évita les foudres de la censure mais je crois me souvenir que l’auteur des poursuites contre le splendide article de Gustave Hervé, « L’anniversaire de la bataille de Wagram » (écrit avant qu’il n’aît mal tourné…), et dans lequel celui-ci proposait notamment, pour l’édification des générations futures, de planter le drapeau dans un tas de fumier au milieu de la cour de la caserne, fut débouté.
En passant, la législation de la propriété littéraire et artistique n’a pas subordonné la notion d’œuvre de l’esprit à une quelconque vertu esthétique. Une neutralité fort bienvenue, qui assure à bon nombre d’interprètes et compositeurs contemporains de fort décents revenus
Vous y allez quand même un peu fort.
Puisque nous sommes dans un billet qui traite de l’inconvenant et de l’incorrect, je vous répondrais par une phrase (rarement citée) prononcée sur un ton suave au parfum d’amande par Claude Rich dans les Tontons Flingueurs:
J’aime beaucoup la note en bas de page #12… « Cela dit, je me demande ce qui serait advenu si la palme du politiquement incorrect était revenue à une photographie du salut au drapeau »
Force est d’admettre qu’un salut au drapeau comme symbole du politiquement incorrect aurait sans doute été encore plus corrosif et aurait, à mon sens, constitué une attaque certes moins… « chiée » (pardon my French), mais plus virulente à la France avec un grand F.
Et pour le coup ils auraient été bien ennuyés si l’envie de poursuivre pénalement l’auteur de la photographie (ou les juges tant qu’on y est) leur été venue !
Je suis désolé, mais je trouve le billet de Bilger nauséabond. La sémantique qu’il utilise pour parler de l’art est effrayante. Les références aux morts qu’on fait parler derrière le drapeau renvoient à une réécriture héroïque de l’histoire de France tout à fait désespérante, c’est le minimum qu’on puisse dire. Et pour finir, ce texte montre bien qu’il n’a pas eu la prudence de réfléchir aux règles de droit applicables au cas.
Il faudrait que nos dirigeants,de droite et de gauche,se demandent pourquoi on ne respecte plus rien dans ce pays.Ne sont-ils pas les premiers responsables de toutes ces dérives qui vont perdre la France?
« Cela dit, je me demande ce qui serait advenu si la palme du politiquement incorrect était revenue à une photographie du salut au drapeau. »
Ce à quoi on aurait pu s’attendre, c’est que le prix soit attribué à une photographie politiquement incorrecte, qu’on aurait obtenue en remplaçant, par exmeple, le drapeau français par un drapeau algérien ou israélien.
« Sniper a eu des problèmes avec la justice justement pour cette chanson »
A ma connaissance, Sniper n’a pas été condamné pour cette chanson, et aucun groupe de rap n’a été condamné pour des propos similaires ou plus graves, même dans le cas des chansons les plus nauséabondes (incitant au meurtre raciste). Les rappeurs échappent à la répression probablement parce que leurs textes sont politiquement corrects.