La haine gourmande des bleus
Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour son empire, la fièvre démocratique a atteint le football.
Ne l’avez-vous senti venir, cette haine gourmande qui déborde sur l’équipe de France de football ? Cette jouissance de la détestation qui suppure de partout ?
La voici qui jaillit au jour où l’on apprend les insultes de Nicolas Anelka à l’endroit de Raymond Domenech. S’ensuit son éviction qui parachève un si superbe désastre1. A la déconfiture sportive se joignent l’honneur déçu et une dignité en lambeaux.
Ah oui, ils ont affiché leur dédain pour le reste du monde ; ils n’ont témoigné d’aucune reconnaissance pour ceux qui les soutenaient ; ils n’ont montré qu’indifférence pour les questions et les critiques. Ils n’ont témoigné d’aucun respect pour ceux qu’ils représentent, non plus que pour eux-mêmes. Et ils ont fini par se haïr eux-même.
Les voici qui choient de leur sommet — et encore ne tombent-ils pas de bien haut, qui montrent de telles bassesses. Ils tombent, et on applaudit. Ils s’enfoncent et on voudrait creuser plus profond. A l’Hybris gloutonne et suffisante de l’élite du football vient répondre la Némésis vengeresse du peuple. Quelle fureur a donc saisi la France ?
Sur Internet, les forums consacrés à l’affaire Gourcuff ferment peu à peu. Ceux qui demeurent ouverts aux commentaires sont envahis de haine2 et de frustration. Une illustration des vices inhérents à Internet ? Non pas, il s’agit d’une expérience rare que seuls certains sujets enfiévrés3 suscitent. Et puis, allez donc vous accouder aux comptoirs. Écoutez le ton des interventions à la radio.
Oui, mais pourquoi la gourmandise ?
J’y vois une forme de fascination noire pour le désastre. Avec un quelque chose d’orgiaque, car nous semblons savourer notre haine. Il faut dire que la haine ou l’agressivité constituent une forme de libération et s’accompagnent de plaisir dans leur expression. Cela étant, il y a quelque chose d’étrange dans ce déchaînement.
Certes, on parle de ces joueurs si indifférents à la Nation dont ils portent les couleurs. Mais à travers les représentants, ce sont aussi les représentés que nous visons. Et, s’ils font de remarquables boucs émissaires, nous n’oublions pas que ces émissaires sont partis du sol de France. Une part de notre ressentiment se dirige également contre nous-même.
Voici une pulsion bien mortifère que la haine de soi.
Par sa rapidité, son universalité et sa violence, l’éruption du ressentiment qui vise l’équipe de France de football doit inquiéter ; tout au moins retenir l’attention4. Il y a là davantage qu’une hystérie provisoire et subalterne. Cette joie mauvaise n’est pas sportive ni culturelle. Elle touche aux viscères de notre nation.
- La référence aux cours d’école aura de quoi se nourrir de l’épisode. Songez, un gosse trop gâté qui insulte l’autorité. Le voici bientôt en conseil de discipline, puis exclu. Mais en fait de cours d’écoles, on ne pense pas à celles de la IIIe République ; mais plutôt celles des lycées polyvalent ou du collège unique. [↩]
- Notamment raciste et antisémite. Ce qui démontre que l’affaire dépasse de très loin les seuls enjeu d’une fierté un peu chauvine. [↩]
- le conflit Israélo-Palestinien, les provocations de Dieudonnné Mbala Mbala, l’affaire du Gang des barbares. [↩]
- Et en particulier celle des politiques qui devraient prendre quelques précautions dans leur discours ces temps-ci. [↩]

Ah ah ah.
Parce que bien sûr nous devons nous identifier à l’équipe. Leur honneur est notre honneur, leur chute notre chute. Ben voyons.
Il m’est d’autant plus facile de prendre ces jeunes gens pour des gars surpayés, inutiles et d’une exemplarité douteuse que, justement, je ne m’y identifie en rien. Pourquoi le devrais-je ? Parce que l’équipe dans laquelle ils jouent porte le nom du pays dont je suis citoyen ? Et ?
Si l’on regarde les choses objectivement, l’équipe de France qui perd un match, c’est juste une grosse PME qui perd des parts de marché. Pas de quoi s’exciter dans les cafés ni écrire le moindre article de blog.
Si, très provisoirement, je m’emporte non contre le football mais contre le business qui parasite ce sport et d’autres, c’est justement parce qu’on ne me laisse pas le choix de m’y identifier ou non. L’ « équipe de France » perd, c’est 11 bonshommes et leurs remplaçant qui perdent, pas la France. Ce ne sont pas nos représentants, juste quelques dizaines de gars improductifs et surpayés. Et, partant, les critiquer, ce n’est pas sombrer dans l’auto-dénigrement mortifère, comme vous le prétendez. « Une part de notre ressentiment se dirige également contre nous-même. Voici une pulsion bien mortifère que la haine de soi » : évidemment, si l’on n’arrive plus à s’identifier qu’à une équipe de football, il y a de quoi se haïr soi-même. Mais le problème vient-il du dénigrement justifié d’une équipe à laquelle tant de gens s’identifient, ou du fait que leur fierté nationale ne tient justement plus qu’au résultat d’une compétition sportive ?
Voir les choses de cette façon permet au moins de s’interroger sur les vraies raisons de cette hystérie collective. Et dans ces raisons, historiques, politiques, commerciales, sociologiques, …, le foot en lui-même ne joue strictement aucun rôle. On pourra donc se permettre d’arrêter de parler de ce truc chiant et sans intérêt. Ouf.
vous commencez mal…
« …ils ont affiché leur dédain pour le reste du monde…
Les voici qui choient de leur sommet…
…ces joueurs si indifférents à la Nation dont ils portent les couleurs »
Vous résumez assez bien les raisons qui poussent au désamour je trouve.
très bon texte encore une fois.
L’idée que la situation puisse refléter ce qui se passe dans notre société m’interpèle.
D’ailleurs est-ce un reflet ou une image prémonitoire??
Autrement dit si c’est un reflet, il est un peu tard (j’ai pas dit trop tard). Dans l’autre cas il est temps d’agir dans notre société, de prendre les choses en main et d’affirmer l’autorité du coach ou d’en changer.
Et c’est qui le coach en France??… non c’est un peu simpliste ça.
Je pense plutôt, à propos de déchaînement populaire, à ce poème désormais populaire de W.E.Henley qui devrait raisonner dans la tête de tous ceux qui on vu Invictus:
Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu’on m’accuse et qu’on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme.
Je ne suis pas sûr de vous comprendre. La haine de soi c’est la complaisance pour la racaille qui incarne l’exact opposé de nos valeurs. Nous avions avalé sans rien dire le coup de boule, le coup de main et le coup de bite. Il me semble salutaire que le public si méprisé du foot se réveille… même si on peut craindre que le balancier étant allé un peu loin dans le sens du relâchement ne nous revienne un peu trop fort dans le gras.
Très solennellement, je revendique le droit à l’indifférence footballistique.
Je pense faire partie de l’immense majorité de contribuables qui n’en ont jamais rien eu à cirer du foot, des footeux, de leurs vies, leurs putes et leur barnum. Citoyen habitué à la publicité, je sais d’instinct que ce n’est jamais dans mon intérêt qu’on s’adresse à moi, mais toujours dans l’intérêt de celui qui fait tant d’effiorts pour venir me trouver au fond de la grotte que j’avais pourtant choisi aussi banale que possible.
Aussi curieux que cela puisse paraitre, je n’ai jamais attendu d’Anelka ou de Domenech de remplir une existence si bien remplie par ailleurs par ma famille, mon boulot, et bien sûr tous les excellents services que me rendent toutes les institutions que je paie avec mes impôts. Vous m’auriez envoyé Zahia, j’aurais sans doute été plus heureux et sans doute aurais-je même mieux compris la raison de toute cette excitation de l’économie irréelle, celle qui fait tant de vacarme.
L’on ne sert pas d’alcool aux enterrements. L’on y joue pas de la zuzuvoila. On n’y parle pas des affaires intimes du mort, de ses proches ou de sa famille. Et quand par malheur les saltimbanques soucieux de profiter de trop rares occasions de sortir leurs costumes de fête insistent pour une after, une troisième mi-temps que sais-je, l’indifférence cède la place à l’irritation, puis la violence.
Quatre ans de paix, enfin (oui, je sais, je rêve…. les inventeurs de trucs à faire chier le monde sont déjà retournés à la table à dessin)
Je crois que tu vas un peu vite.. Si ils sont des représentants et détestés pour cela, c’est plutôt pour le coté bling bling sans résultat… Alors oui cela fait penser à d’autres dans l’inconscient collectif.
Ensuite pour le reste, c’est assez simple, les gens sont contents d’avoir eu raison. On fête le désastre annoncé, au moins il reste quelque chose de stable. La vérité du football. A une époque où l’on n’arrive plus à prévoir les saisons ni la stabilité d’une monnaie, c’est au moins quelque chose de rassurant…
Je plussoie Solnce, je n’aurais pas mieux dit.
Étant belge, je n’ai aucun sentiment d’appartenance à la France d’une quelconque manière que ce soit mais cette équipe me sort néanmoins par tous les trous.
Je pense également que vous mésestimez le caractère universel de la haine de l’arrogance et de la condescendance dont font preuve ces coureurs de ballonsjupons. De même que les gens ne se reconnaissent plus dans leurs clubs, le mode de vie, déconnecté au possible de la réalité, de ces pseudo-stars surpayées couplé à des échecs cuisants a finalement réussi à leur faire perdre le peu d’empathie que suscitait le maillot national…
Alors si on ajoute à cela un psychodrame dont tout le monde parle en feignant s’en moquer autant dans la presse papier que sur le Web et un début de guerre de religion interne, force est d’avouer que le cocktail est explosif.
– Bya -
Le problème est peut être que les français loin de ne pas reconnaitre la France dans cette équipe, la reconnaissent trop bien : ces comportements, ce sont cela même qu’ils rencontrent et pratiquent au quotidien. Car si l’autre est un passager clandestin alors mon adhésion aux valeurs communes me condamne : les caïds paradent, les dirigeants pratiquent la soumission, les Gourcuff ne jouent pas …
Tous perdent.
Aussi cette faillite n’est pas seulement leur honte mais la vision de l’avenir qu’ils pressentent et redoutent … Sans jamais être autorisés à nommer leurs refus : alors l’Equipe plutôt que Le Monde pour dire le réel .
je pense que c’est parce que nous sommes justement dans un monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour son empire, et que la plupart des citoyens, en l’espèce, se prennent cette réalité en pleine figure alors qu’ils attendaient de cette réalité qu’elle soit un rêve pour les sortir un peu de ce monde.
A quoi peuvent ils se raccrocher maintenant pour fuir cette réalité du quotidien?
oui je sais , le Rugby…
Si le pdt de la France peut dire « Casse toi pov’con » faut s’étonner qu’un footballeur sous pression fasse pire.
Il y a pas mal de racisme dans les commentaires sur l’équipe de France.