Anelka, Kerviel, Woerth. Une France balzacienne
Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour son empire, l’époque apparaît propice aux études de mœurs.
Et donc aux moralistes.
On doit à Balzac — peut-être plus qu’aux structuralistes — l’idée que les individus sont le produit d’un système. Leur comportement est dicté par la société à laquelle ils appartiennent. Et leurs extravagances même, loin de les singulariser, les confine dans le statut de prototype — comme dirait l’autre — à jamais représentants des vertus et des vices1 d’un monde.
La chronique contemporaine nous offre ces derniers jours quelques scènes de la vie économique, politique et sportive2. Jérôme Kerviel, Éric Woerth et son épouse, Nicolas Anelka et quelques autres dévoilent, le temps d’un épisode, la condition d’employé de la finance, de ministre conservateur et de vedette du sport. Une touche balzacienne : l’entêtant parfum de l’argent, usurpé, corrompu, corrupteur ; envahissant, en tous les cas.
Commençons par Jérôme Kerviel. On renifle, dans le récit du procès, quatre logiques. Celle du ministère public s’intéresse aux actes et à la personnalité du prévenu. Celle de la partie civile veut que la responsabilité de Jérôme Kerviel soit exclusive. Cela se justifie pour éviter une mise en cause de la responsabilité propre de la banque3. L’une et l’autre de ces deux logiques supposent de traiter Jérôme Kerviel comme un individu singulier, voire, comme un déviant, mais pas comme le produit d’un système. A l’inverse, la logique de la défense consiste à montrer que les infractions font l’ordinaire de la finance ; et qu’elles sont tout aussi imputables à l’employeur cupide qu’à l’employé indélicat. Et la logique de la presse, enfin, épouse une perspective balzacienne : quelques tortueuses puissent être les pratiques de Jérôme Kerviel, elles révèlent l’ordinaire du monde de la finance de marché. De sorte que sa personne s’estompe derrière un archétype.
L’originalité même de Jérôme Kerviel, issu de l’université plutôt que des écoles4, est mise au service du roman de la finance. Kerviel fait ainsi figure de parvenu. Or, le parvenu est un usurpateur5 qui connaît souvent un destin tragique6. Il franchit innocemment des limites qu’il connaît mal et le paie de sa déchéance ; puni d’avoir espérer voler trop haut. In fine, il n’échappe jamais vraiment à sa condition.
Passons à Nicolas Anelka et autres joueurs de l’équipe de France. Riches et célèbres. Par delà le sport, c’est un autre type social qui se dessine : celui de la vedette. A la différence de Jérôme Kerviel et autres satrapes de la finance, la vedette est rémunérée dans la monnaie la plus précieuse des temps modernes : la célébrité. Une qualité devenue état dans le langage7 et la société8.
Or, on juge plus favorablement, en France, l’héritage que la réussite9. Tradition aristocratique, sans doute : bon sang ne saurait mentir. Et l’ambition n’est pas si bien vue, en France, lorsqu’elle se dirige vers la fortune ou le renom. Lisons, pour nous en convaincre, l’opinion d’Édouard Charton, en 1842, dans son Guide pour le choix d’un état :
Les état qui conduisent à la richesse sont aussi ceux qui exposent le plus à la pauvreté, et, ce qui est pire , à l’improbité.
Les états où l’on se propose pour prix de ses efforts l’admiration, la gloire, exposent, si l’on n’y réussit point, an ridicule, à la honte et à toutes les souffrances qu’entraînent les défaites de l’amour-propre. (…)
Au premier rang des états, nous placerons donc ceux qui conduisent à l’aisance plus qu’à la richesse, à l’estime plus qu’à l’admiration, à un développement normal des facultés, à l’accroissement de l’intelligence et de la moralité, plus qu’il la satisfaction des passions.
Le meilleur secret pour rendre sa vie heureuse est de la faire utile, modeste, peu affairée, simple. C’est une vérité que les sages et les poètes répètent depuis le commencement des siècles.
Et ces sportifs venus de bien bas, qui brillent par leur train de vie autant — parfois davantage — que par leurs succès, paraissent usurper leur fortune et leur célébrité. Mais fait-on le reproche aux joueurs de l’équipe de France d’une fortune ou d’une célébrité imméritée ?
Il y a peut-être davantage.
L’accomplissement sportif réside dans la gloire. Celle de la victoire, autant que possible. Mais aussi la gloire du dépassement de soi. Fortune et notoriété sont donc l’accessoire de la gloire sportive. Mais pas le principal. Ce qui sourd, dans la rage parfois méprisante qui s’exprime à l’endroit des joueurs de l’équipe de France, c’est d’avoir placé fortune et célébrité comme fin, et fait du sport le seul instrument de cet accomplissement10. Aussi bien la noblesse du sport se trouve-t-elle asservie à de vulgaires aspirations roturières. Première trahison.
L’élévation sociale à laquelle aspire le sportif ne suppose-t-elle pas une élévation de l’âme ? On aimerait finalement le croire. Mais la littérature nous rappelle que le vice tient dans la gloire une part non moins grande que la vertu. A tout le moins pourrait-on espérer un peu d’hypocrisie. Les joueurs de l’équipe de France ont adopté des comportements d’enfants gâtés et de malotrus tout à la fois. Seconde trahison.
La gloire sportive, toujours, n’est jamais si belle que lorsqu’elle sublime une communauté. Celle d’une ville ou d’une nation. Aussi bien le sportif ne s’appartient-il pas tout à fait lorsqu’il porte les couleurs de son pays11. Une disposition qui appelle une forme de sacrifice de soi. On ne reprochera pas tant, je crois, aux joueurs de l’équipe de France d’avoir perdu des matches que d’avoir sacrifié l’idéal national à leurs caprices d’individus. Troisième trahison.
Finissons par Éric Woerth.
L’histoire n’est pas celle de l’argent qui se montre mais de l’argent qui se cache. Une autre passion française : celle de l’oligarchie des deux-cents familles qui dirige la France en lieu et place des représentants du peuple. Je ne ferai pas ici la chronique des soupçons qui pèsent sur l’ancien ministre du budget et son épouse. Que ceux-ci aient été diligentés ou exploités par l’opposition politique, qu’ils reposent sur des faits établis ou incertains n’intéresse pas le propos du jour. Il en va différemment de la promiscuité entre les puissances de l’argent et les milieux politiques. En particulier lorsqu’ils s’agit de politiques conservateurs12.
Cette promiscuité des grandes fortunes et du pouvoir politique n’est que le fond de la politique Balzacienne, sans en être réellement le sujet13. C’est que la question, sous une monarchie censitaire, ne se posait guère. Cependant, le personnage Balsacien est rarement le puissant14, mais plutôt ceux qui le servent, ou qui espèrent de lui.
Ce que l’épisode du couple Woerth vient réveiller dans le roman national n’est pas tant l’habileté manœuvrière du politique que l’image de la sujétion du politique aux puissance économiques. Non d’ailleurs, que cette image repose sur la réalité du comportement des uns et des autres, mais elle s’évince de la transcription des enregistrements révélés par Mediapart. L’arrivée d’Éric Woerth au ministère du budget était considéré comme une bonne nouvelle pour les affaires de Liliane Bettencourt. Et si le ministre des affaires sociales devait voir sa carrière compromise, Mammon Bettencourt demeurerait. Illusions de la puissance politique, vérité de la puissance économique.
Une France balzacienne, donc.
Cela tient-il à la permanence de nos structures sociales ? A celles de nos mentalités et de nos comportements ? Non pas. Si la France est balzacienne aujourd’hui, c’est davantage par son regard balzacien.
Nous jetons sur tout évènement un regard de sociologue, prêt à tirer de toute anecdote un enseignement général. Comme si la France d’aujourd’hui — et d’hier — se reflétait tout entière dans les évènements les plus singuliers. Jérôme Kerviel, illustrations des dérèglements de la finance ; Nicolas Anelka, exemple de l’inculture contemporaine et de la fortune hors-sol ; Éric Woerth, instrument nécessaire des puissances économiques.
Ce sont en réalité nos représentations qui sont à l’œuvre, celles-ci bien héritées d’images romanesques jadis plantées par le génial Balzac.
- En particulier des vices. [↩]
- Est-ce bien encore du sport ? [↩]
- Non pas pénale, mais civile. La faute de l’employeur viendrait compenser celle du salarié. Il en résulterait une atténuation de la condamnation ; et, plus sûrement, des problèmes d’image. [↩]
- Dans une société où les dignités se gagnent au diplôme plus qu’aux actes. [↩]
- Et ce, même si l’ordre des castes est détestable. [↩]
- Et donc, nécessaire. [↩]
- Au XIXe siècle, par néologisme. [↩]
- Il n’est plus guère besoin aujourd’hui de mériter l’attention des foules car l’attention des foules suffit à pourvoir au mérite. [↩]
- Il en va ainsi de fortune, mais d’autres privilèges. Le « fils » ou la « fille de » mérite une sociologie. [↩]
- Un peu comme Rubempré avec son art. [↩]
- Aussi bien que de son club, d’ailleurs. [↩]
- Même si la réalité historique est moins exclusive. [↩]
- Et si Rastignac finit ministre, c’est après avoir fait fortune. [↩]
- Nucingen. [↩]

Sur la gloire : la gloire se conquiert, mais elle engage celui qui l’a conquise à la vertu. Zidane était populaire parce qu’il incarnait cette noble alliance de la gloire et de la vertu, jusqu’à ce que le fameux coup de boule de 2006 écorne un peu l’image vertueuse, mais le passé glorieux demeure.
Woerth jusqu’ici n’était pas loin de symboliser la vertu, au moins la vertu budgétaire. Réussir cela au sein de l’UMP, c’est presque la gloire !
La vertu s’évanouissant, la gloire disparaît avec.
Quant à Ribery et les autres footballeurs, leur réussite financière sans adhésion aux codes de la vertu bourgeoise (discrétion, respect, bonnes manières, prostituées majeures) n’était déjà pas portée à leur crédit. L’absence de résultats sportifs aura fini de les discréditer. Pour eux, faute de vertu la rédemption dans l’affection populaire n’aurait pu naître que de la gloire sportive. On sait ce qu’il en advint.
J’ignorais qu’Anelka était devenu Ministre des finances. Remarquez, je suis sûr qu’il nous coûterait moins cher que l’actuel.
Quand à Eric Woerth, je pressens qu’au Mercato on en tirerait pas grand chose. Bien qu’imposé par nos élus, ses preuves restent à faire, aux yeux des français non-milliardaires du moins.
Amalgame, amalgame quand tu nous tiens.
Je m’éloigne un peu du sujet mais par rapport au procès kerviel. J’ai lu et malheureusement je regrette que personne ne l’ai relevé en séance (ou alors ce n’était pas précisé dans les CR) que l’on imputait à kerviel la responsabilité de la non prise de congés payés et une amplitude de travail bien trop importante.
Mais ces deux points dépendent uniquement de la responsabilité de l’employeur. Cela me choque qu’au pénal, on ne remarque pas un tel renversement des responsabilités quand bien même il s’agirait d’un cadre autonome.
L’idée de base s’est enrichie aujourd’hui et est plus vaste puisque la société n’est plus limitée au simple Paris.
Balzac était un écrivain bien plus universel qu’on ne le croit (il ne s’est pas limité aux romans de psychologie, mais aussi au genre fantastique ainsi que policier et même roman noir) mais forcément impressionné par la célébrité de la Capitale, qui suffisait comme exemple de miroir du monde à cette époque.
Cependant il n’y a pas de morale et encore moins de moralisme derrière Balzac, tout commence et finit par l’énergie de celui qui veut s’élever.
Qu’il y ait des injustices dans les répartitions de la société lui permet de déconsidérer la légalité constitutionnelle même, d’en faire un monstre qui aplatit l’Etat, comme de pulvériser d’un trait de génie l’arrivée du dossier ou du rapport dans l’administration, il manque évidemment pour lui, au fond de sa personne et par goût, l’idée de l’arbitraire absolutiste qui lui paraît plus vivifiante que celle d’un Etat moderne.
bref, le discours moraliste de Balzac dans ses oeuvres est bien souvent une adresse, à la limite de l’ironie, à sa « lectrice bien-pensante » sûrement affolée (et secrètement excitée) par tant de vilenies et de corruptions.
Balzac continue de rire par-delà les siècles et sa connaissance de l’humain, au même titre que celle de Stendhal, reste une leçon de lucidité toujours valide mais pas en bien ou en mal.
Vous semblez confondre le moraliste, qui étudie les mœurs, et le moralisateur, qui professe sa morale.
Oui, le contenu de l’article qui a inspiré ce commentaire, non plus…
(A propos de « la Capitale, qui suffisait comme exemple de miroir du monde à cette époque » :
Balzac a aussi écrit des « scènes de la vie de province » (Eugénie Grandet, La Vieille Fille)… sans parler des romans qui se passent dans les deux (Illusions perdues), et de ceux qui se passent à l’étranger (Massimila Doni). C’est même un peu le principe de son oeuvre d’y mettre « un peu de tout ».)
Brillant (comme souvent).
« Il en va différemment de la promiscuité entre les puissances de l’argent et les milieux politiques. En particulier lorsqu’ils s’agit de politiques conservateurs »12… ???
ce qui voudrait dire quoi? politiques conservateurs?un peu anachronique comme expression de même qu’il serait parfaitement anachronique de penser que des politiques dites « réformistes » , mais ne le sont-elles pas toutes (?) , n’auraient elles, aucune promiscuité avec les puissances de l’argent, laissez moi sourire!