Dans ce monde où la corruption des valeurs morales étend chaque jour davantage son empire, on ne peut sans cesse parler de droit. Nous deviserons donc du crime.
Le Président Sarkozy a su encore une fois déchaîner les passions avec l’idée de déchoir de leur nationalité française les meurtriers de policiers ou gendarmes. Une proposition au parfum légèrement xénophobe1 et franchement sécuritaire ; parfum quelque peu entêtant, qui conduit immanquablement la gauche et les intellectuels libéraux à charger sabre au clair, tandis que la droite populaire les prend à revers sous un feu nourri de « déni de réalité » et « d’angélisme ».
La réalité, il est vrai, est une chose que le débat public peine à affronter. Non pas la gauche seulement, mais également la droite, pas moins nourrie de fantasmes. Et si la gauche souffre parfois de candeur, la droite le lui rend souvent en diabolisation2. De fait, si les éléments dont on dispose3 tendent à valider l’idée d’un lien entre phénomènes migratoires4 et délinquance, ce n’est pas pour autant qu’ils rendent opportunes les mesures suggérés par le Président Sarkozy et sa majorité.
Que sait-on des liens entre immigration et délinquance ?
Tout d’abord, les statistiques de la délinquance apparente5 donnent une sur-représentation des immigrés par rapport à la population totale. Cependant, ces chiffres doivent être corrigés en raison des caractéristiques propres des populations immigrées. C’est que celles-ci sont le plus souvent6 liées à une immigration de travail d’hommes de 18 à 40 ans ; c’est à dire, les âges et sexe ou le phénomène délinquant est le plus présent. Par ailleurs, une bonne partie des infractions qui leur sont reprochés concerne la police des étrangers, ce qui, jusqu’à une législation très récente7 ne concerne guère les autochtones. Il reste certes un écart réel, mais celui-ci tend à s’estomper. On a du reste démontré au États-Unis, que le taux de délinquance des immigrants était globalement plus faible que celui des autochtones, mais que celui des enfants d’immigrants nés sur le sol américain était marqué par une importante sur-représentation.
Cette tendance semble également présente en France, comme le montre une étude de Sebastian Roché sur l’éthnicité et la délinquance des jeunes en France8. Une étude particulièrement intéressante, parce qu’elle repose sur une enquête auto-déclarée, et ne souffre donc pas des biais lié à un éventuel profilage ethnique ou racial des autorités publiques9.
Elle montre une véritable sur-représentation des jeunes dont un ou deux parents sont étrangers. Et au sein de ces jeunes, l’importance de l’origine maghrébine10. La propension des jeunes à s’adonner à la délinquance11 confirme l’observation précédente : les populations issues de parents étrangers — et particulièrement maghrébins12 — ont une propension plus élevée à la délinquance, et en particulier la délinquance d’habitude.
Pour répondre à ces observations, on objecte souvent le niveau de revenu et/ou le lieu d’habitation. L’étude de Sebastian Roché montre que la sur-représentations des populations maghrébine demeure quel que soit le niveau social13. L’origine n’apparaît pas discriminante lorsque les populations habitent hors de centre ville, mais, la propension délictueuse demeure pour les jeunes gens d’origine maghrébine lorsqu’ils ne vivent pas dans les banlieues14.
L’étude15 s’est également intéressée au rôle de la famille pour observer — ce n’est pas une surprise — qu’une supervision forte16 des parents limite la délinquance des enfants. Cependant, à supervision égale, les enfants d’origine maghrébine ont une propension plus forte à la délinquance17.
Laissons l’auteur récapituler :
La prise en compte des origines ethniques montre qu’il existe une sur-délinquance chez les jeunes d’origine maghrébine par rapport à ceux d’origine française, et également, mais dans une bien moindre mesure, par rapport aux adolescents ayant une autre origine étrangère. L’écart avec les jeunes d’origine française est plus net pour les actes graves que pour ceux qui sont peu graves.
Cette sur-délinquance se double de l’hostilité franche dont témoignent les jeunes gens d’origine maghrébine à l’endroit de la police ; délinquants ou non. En effet, ceux-ci entretiennent à l’endroit des forces de l’ordre un soupçon de racisme et de violence. Ils estiment par ailleurs qu’ils font l’objet d’une attention discriminatoire de la part des forces de l’ordre18.
Une identité ethnique s’est construite, et en partie en opposition à la police. L’hostilité des jeunes qui n’ont commis aucun délit en témoigne. C’est comme si être Maghrébin devait se traduire par une animosité, comme si l’identité maghrébine chez les jeunes était très réactive (…) et anti-policière. Cette opposition entre policiers et jeunes génère forcément des comportements réciproques de défi, de démonstration de force, de bravade et de crainte. Une spirale qui s’auto-alimente s’est mise en place et risque bien de durer : la tendance à «caillasser les flics» doit logiquement découler des opinions négatives qu’on a envers eux avant même d’avoir jeté le moindre projectile.
On ne peut s’empêcher de relier cette observation à l’agitation qui a suivi le décès de ce jeune braqueur de Grenoble lors de son arrestation par la police. Ce n’est pas tant que l’on éprouve une véritable empathie pour un délinquant violent, mais plutôt que l’on se positionne sur un terrain idéologique balisé par l’opposition entre « l’arabe » et le « flic ».
Ces choses étant dites, la déchéance de la nationalité constitue-t-elle une réponse adaptée à l’agression des policiers — ou même à la délinquance en générale ?
Il y a des raisons d’en douter.
En laissant de côté les questions constitutionnelles, il me semble que la logique à l’œuvre ne sera pas brisée par la menace — d’ailleurs hypothétique — d’un retrait de nationalité. On peut douter en effet que cette sanction accessoire présente un véritable effet dissuasif à l’endroit de ceux qui sont prêts à mettre en joue des représentants de l’ordre public. Au delà, la logique identitaire à laquelle semble participer le rapport à la police peut se nourrir symboliquement d’une telle mesure.
Vous me direz que, perdu pour perdu, on peut bien jouer du symbole pour apaiser un peu des fonctionnaires publics légitimement inquiets de leur sécurité. Une telle ambition n’impliquait cependant pas que l’on travaille l’imaginaire collectif à coup de bulles xénophobes.
On pourrait en revanche s’attaquer à l’image de la police dans les populations d’origine maghrébine19. Je vois au moins deux directions qui mériteraient l’attention des pouvoirs publics.
La première20 a trait au comportement des forces de l’ordre dans leurs rapports avec les usagers maghrébins du service public de la police nationale et de la gendarmerie. Si les chiffres montrent qu’il n’existe pas de discrimination policière21, la multiplication des contrôles d’identité et une attitude parfois empreinte de dédain nourrissent les préjugés. Non seulement des délinquants, mais également de la majorité non délinquante ; de sorte que l’hostilité à la police et — corrélativement — la délinquance peuvent en être légitimés22. Tout n’est pas si simple, cependant, car inviter les policiers à faire preuve de civilité, c’est aussi faire peser sur eux le poids de l’agressivité qu’ils subissent. Comme ces femmes violées à qui on fait le reproche de se vêtir de façon provocante. Bref, le pouvoir politique devrait agir avec nuance et tact ; deux qualités qu’on peine à lui reconnaître.
La seconde tient au recrutement dans la police nationale. Les jeunes gens d’origine maghrébine y sont sous-représentés, ce qui favorise l’idée d’une police raciste23. En guise d’explication — et au delà des préjugés et de la pression sociale communautaire — se pose le problème de la qualification. Car l’entrée dans la fonction publique de la police exige un niveau d’étude24 que n’atteignent pas toujours les jeunes gens nés de l’immigration maghrébine. De fait, lorsqu’ils s’intéressent à ces carrières, ils sont souvent confinés au rôle d’adjoint de sécurité. On ne peut donc qu’inciter les pouvoirs publics à faire la promotion des fonctions de l’ordre public dans les établissements d’enseignements où l’on rencontre une forte proportion d’immigrés25. Ce qui passe sans doute, d’ailleurs, par une interrogation profonde sur la nature et les évolutions de ces métiers.
Il est vrai que l’on est tenté de répondre à la violence illégitime de la délinquance par la violence légitime de l’État. Cependant, il n’est pas certain que l’intensité de la réaction répressive suffise à épuiser les causes d’un phénomène tout à la fois complexes et incertaines. C’est une question de réalisme. Et de ce point de vue, le discours souvent répété — mais rarement mis en œuvre — de la gauche a peut-être quelque titre à prospérer. Pas moins, en tous les cas, que celui de la droite populaire26.
- Rappelons que la xénophobie désigne une attitude hostile à l’égard de l’étranger ; ce qui caractérise plutôt bien, selon votre serviteur, le fait de lier la répression de la délinquance à la déchéance de la nationalité. [↩]
- Et avec intérêts. [↩]
- Ils ne sont certes pas nombreux, mais ce sont les seuls sur lesquels on peut s’appuyer. [↩]
- Et non pas les immigrés, ce qui est bien différent. [↩]
- Il s’agit de la délinquance constatée ; les chiffres de la police judiciaire. [↩]
- Cette tendance décroit depuis les années 1990 en raison d’une hausse de l’immigration liée au regroupement familial. [↩]
- Celle de la preuve d’identité. [↩]
- Éthnicité et la délinquance des jeunes en France : une question politique à la lumière d’une enquête auto-déclarée. In Revue internationale de criminologie et de police scientifique, 2004, pp. 3-28. [↩]
- Autre mérite, elle a été menée à Grenoble et Saint-Étienne. [↩]
- Cela dit, pour apprécier convenablement cette analyse, il faudrait connaître, parmi les populations étudiées, l’importance des différentes immigrations qui ne se dispersent pas de la même façon sur le territoire français. En ce sens, Laurent Mucchielli, dans un article paru en 2003, s’appuie sur d’autres études pour juger que la sur-délinquance — ou l’absence de sur-délinquance — de telle ou telle minorité ethnique est liée à un contexte local. Délinquance et immigration en France : un regard sociologique, in Criminologie Volume 36, numéro 2, Automne 2003, p. 27-55. pp. Et spec. n° 25 – 27. [↩]
- Une façon d’obvier les biais de distribution de la population. [↩]
- On trouvera dans l’étude un certain nombre de causes. La question de la persistance d’une empreinte coloniale est seulement évoquée. L’évaluation de l’importance de ce facteur, en France, devrait se nourrir de l’étude de l’immigration maghrébine dans d’autres pays ; notamment les pays anglo-saxons où la culture de l’autorité policière est différente. [↩]
- Sur des échantillons parfois faibles, cela dit. La bourgeoisie d’origine maghrébine est très fortement sous-représentée [↩]
- La relégation constitue donc un facteur aggravant de délinquance pour les jeunes gens d’origine française, mais pas pour les jeunes gens d’origine maghrébine. [↩]
- Je ne puis qu’inviter les personnes intéressées à se précipiter sur ce travail intéressant dont je suis loin d’avoir épuisé les subtilités dans cette recension expresse. [↩]
- En particulier des heures de sortie. [↩]
- Notamment la délinquance des jeunes filles maghrébine, qui font l’objet d’une supervision très importante. [↩]
- Une hypothèse que les chiffres ne valident pas. [↩]
- Celles-ci sont marquées par une histoire politique du rapport au képi bleu qui n’est pas celle des anciennes colonies d’Afrique noire. Ce qui favorise sans doute une certaine méfiance. [↩]
- Parce qu’elle est sans doute la moins difficile à mettre en œuvre. [↩]
- Si les jeunes gens d’origine maghrébine sont plus souvent pris que les autres, c’est parce qu’ils multiplient davantage les actes délinquants, ce qui augmente le nombre de chance qu’ils soient découverts. Quant on fait le rapport entre le nombre d’actes délinquants total et le nombre d’auteurs découverts, les différences d’origine ne sont pas significatives. [↩]
- les jeunes d’origine maghrébine achoppent sur leur capacité limitée à se mobiliser, leur faible capacité à construire collectivement une action. (…) Cela provoque, paradoxalement, chez les jeunes les plus impliqués dans la petite délinquance, une motivation ethnique et une recherche de considération. Les délits ont besoin de motivations et de justifications crédibles pour ceux qui les réalisent. Et cela fonctionne d’autant mieux que la société acquiesce. [↩]
- La police aux États-Unis rencontre le même type de problème, ce qui les incite à mener de très actives politiques d’affirmative action. [↩]
- Contrairement à l’idée que véhicule certaines blagues de mauvais goût, mais désespérément drôles. [↩]
- Sans information précise sur le sujet, j’ai cru noter que l’armée recrutait sans difficulté des jeunes gens d’origine maghrébine. [↩]
- Le libéralisme modéré de mon ami Koz’ ayant ici atteint les limites de sa tolérance, pourtant généreuse, au sarkozisme. [↩]
En même temps, le rapport de force entre police et civil n’est pas égal.
La parole d’un policier a plus de poids que celle d’un civil, même si la loi ne le prévoit que dans le cadre du code de la route.
Il existe les délits d’outrage, qui ne sont pas réciproque ce me semble.
Cette différence de force est mise en exergue dans le fonctionnement de la loi/justice, qui soumet l’autorité à un code précis dont le manquement peut mettre à mal la procédure (par exemple le rapport de Mme Xavière Tibéry).
Le respect ne viens que de l’exemple.
Un exemple dans un autre cadre : pour prêcher la rigueur (budgétaire), donc la hausse des impôts, il faut montrer l’exemple en gaspillant moins, sinon, ça ne marche pas.
Pour l’exemplarité, voir le témoignage de ce policier disponible sur le blog La PJ, bien plus qu’un quotidien.
Je comprends sa colère et sa frustration, mais son utilisation récurrente du terme « raclure » me choque.
En frappant le jeune qui lui manque de respect, il se met au même niveau que lui, et pire, il viole la loi, lui représentant de la loi.
Si la police ne respecte pas la loi, pourquoi la population la respecterait-elle ?
Oui, c’est dur, mais c’est la loi.
Je vous entend bien. Du point de vue de la morale — et même du droit — l’incivilité peut être distinguée selon que l’on a — ou pas — une arme à la hanche.
Toutefois, l’usage des armes par la police, en France, fait l’objet d’un contrôle très strict, que l’on peut vérifier notamment par la mise en examen quasi-systématique des agents lorsqu’ils ont causé, par leur arme et dans l’exercice de leurs fonctions, des dommages aux délinquants qu’ils poursuivent.
Par ailleurs, je ne suis pas certain, lorsque l’on conduit une politique de changement, que la mise en cause des personnes soit le meilleur moyen de leur faire adopter de meilleures pratiques. Surtout lorsque l’effet à court terme de ces pratiques risque bien d’être une frustration accrue.
Cette sur-représentation maghrébine – dans la délinquance, pas dans la politique – ne m’étonne guère ; je n’ai qu’à repenser à mon vécu quotidien, à ce qui est difficilement quantifiable, et donc pris en compte dans quelque étude que ce soit : regards provocants, arrêts au milieu de la route pour discuter avec le copain (…), conduite dangereuse, notamment en ville etc. Je ne dis pas qu’ils sont les seuls, hein.
Il est à ce titre intéressant de noter, par opposition, que les autres grandes vagues d’immigration en France, italienne, portugaise, et récemment chinoise, ne posent guère de problème.
Difficile de contenir le racisme anti-maghrébin au vu des conclusions de l’étude « scientifique » que vous citez, voire de dire qu’il est illégitime…
[une faute récurrente qui m'agace, désolé : "demeure quelque soit le niveau" -> demeure quel que soit le niveau ]
Oui, mais l’expérience que vous rapportez n’est pas celle des délits.
Cela dit, cela me permet un petit ajout sur la question de la perception d’une délinquance ethnicisée. L’article cité explique que la propension à la criminalité des jeunes gens issus de l’immigration non maghrébine est certes moins élevée que celle qui est originaire du Maghreb, mais tout de même proche. En revanche, la proportion de l’origine maghrébine parmi les jeunes gens issus de l’immigration est relativement plus importante (30%). D’où le sentiment — faux — que ceux-ci sont les acteurs exclusifs — ou très majoritaires — de la délinquance :
Merci !
Et si…. quittons un instant la problématique de la délinquance d’origine immigrée (et merci pour cet article comme chaque fois clair et posé). Je me souviens d’un incident, il y a un an et demi, où un français de souche, tout ce qu’il y a de plus clair et blond, avait enregistré sur son téléphone portable sa discussion avec un policier, ce qui avait permis de le confondre, lorsque plus tard, le même agent de la force publique assermenté avait porté plainte pour injure à agent. Injure qui n’avait jamais été prononcée.
Je citerais aussi volontiers une blogueuse, policière, qu’on ne peut absolument pas soupçonner de naïveté humaniste et gauchiste, mais qui reproduit cet « appel de policiers républicains » , lesquels sont très loin de faire porter le blâme uniquement sur la population délinquante.
Et je citerais aussi volontiers de nombreux français d’origine maghrébine, ou des immigrés, qui affirment sentir une énorme différence de traitement entre un policier et un gendarme, ce dernier faisant preuve de respect à leur égard. (Le respect est une chose très importante dans la culture maghrébine).
Je suis moi même physiquement, et sur mon état civil, aussi éloignée que possible d’une orgine maghrébine. Mes ancêtres immigrés sont venus de contrées slaves il y a bien longtemps. Pourtant après avoir vécu plusieurs années en Allemagne – où la police est tout sauf tendre – je soutiens ces plaintes et récriminations. Oui, d’une manière générale, l’interaction avec la police française est rugueuse. PEu respectueuse. Peu capable d’accepter d’entendre une objection et très prête à sortir immédiatement et hors de propos l’arsenal législatif pour faire taire. Bref, pour censurer.
Le respect se mérite, il ne se légifère pas. Et penser qu’il faut satisfaire la police par des mesures législatives, alors qu’on la prive de presque tous ses moyens d’exercer sa mission correctement, et qu’on la renforce dans une position de « corps d’élite incompris » qu’elle n’est pas, est une erreur qui est une porte ouverte à des glissements graves.
Quant à la surdélinquance des populations d’origine maghrébines, si elle est effectivement avérée, elle peut s’expliquer par deux types de facteurs :
- culturels, avec historiquement un rapport extrêmement houleux avec l’autorité (et l’introduction au livre « Les Saints de l’Atlas » de l’ethnologue Gellner rapproche de façon très intéressante les sociétés berbères et nomades des populations siciliennes et des balkans, c’est à dire des deux régions de l’Europe où des systèmes parallèles se sont établis contre l’autorité centrale)
- sociologiques, car les maghrébins ont pendant plus de 25 ans connu essentiellement une immigration de travail, où justement la famille était séparée du père.
Sans doute, mais encore une fois, il me semble qu’une politique de changement — et en particulier de changements de comportements liés à une culture de l’organisation — peut difficilement être réalisée par la voie de l’accusation (Voyez ce qu’il en a été dans les entreprises passées du service public à la concurrence privée). Ceci pour dire qu’il me paraît peu productif de lancer des accusations de racisme à l’endroit des forces de l’ordre en leur suggérant de policer leurs interventions alors qu’ils se voient traiter avec mépris par ceux-là même à qui on leur demande de prodiguer plus de respect.
Une remarque enfin. Si je suis persuadé que le sentiment d’insécurité doit être distingué de la réalité de l’insécurité, il en va tout autant du sentiment du racisme ou de la discrimination. De fait, l’étude montre bien que les jeunes gens d’origine étrangère — pour le dire vite — ne sont nullement discriminés dans leurs rapports avec l’activité policière. Et s’ils la rencontrent davantage, c’est parce qu’ils commettent plus d’actes délinquants.
Je n’ai pas parlé de racisme. J’ai parlé de comportement n’attirant pas le respect, tout en précisant que je le subissais aussi. Vivant à l’étranger, j’ai à chaque fois que je rentre en France un « choc » (comparable peut être à celui de la grenouille qui saute hors de la casserole d’eau chaude). J’ai parlé d’un comportement global « violent », de dérapages systématiquement couverts (avez vous lu en détail le lien que j’ai donné), et pour aller plus loin, je parlerais d’une police tirée par le bas (par exemple avec le niveau de recrutement des OPJ, il n’y a pas que le manque de moyens), et complètement endoctrinée par le discours sécuritaire que vous même rejetez. C’est un cocktail explosif, c’est celui qui produit des policiers qui mentent, ou qui réagissent à toute contradiction avec une violence verbale et procédurale (pour ne pas parler des interpellations et gardes à vues musclées).
A ce climat général il suffit qu’il se superpose un racisme de la part d’individus pour que cela soit terriblement mal perçu.
Je suis désolée de remettre mon cas personnel en avant. Je n’ai jamais manqué de respect à un policier. Je suis visuellement une bonne bourgeoise bien claire et bien élevée. La façon dont je me suis fait traité par des policiers était tout sauf respectueuse.
Vous me permettrez de réagir très fortement contre une formulation qui me choque.
« Les jeunes gens » n’existent pas. Il y a des personnes, individuelles, qui sont ou pas déliquantes. Que Hassan se fasse contrôler trois fois par jour, par les mêmes policiers, et chaque fois avec des papiers parfaitement en règle, parce que Mohamed est délinquant, n’est pas excusable.
Votre phrase rend la portion de la population non délinquante responsable des actes de l’autre. Et se repose la question simple : les jeunes gens d’origine étrangère ne sont ils pas plus délinquants parce qu’ils sont plus souvent contrôlés et donc plus souvent interpellés que les autres ?
Un de mes clients est un « jeune d’origine étrangère » vivant et travaillant dans le fameux « neuf trois », après un parcours brillant qui l’a envoyé à Oxford et à la City. Est ce normal qu’il soit discriminé de cette façon, alors que les policiers de son quartier le connaisse ? Est ce normal qu’il considère les policiers français comme des brutes comparés aux policiers anglais (qui sont tout aussi confrontés à une délinquance « d’origine étrangère »)
Vous me direz qu’on rend les policiers responsables globalement du comportement de chacun de leurs collègues. Ce n’est pas faux, mais il y a une différence majeure : on choisit d’être policier, on choisit d’avoir l’esprit de corps. On ne choisit pas d’être d’origine étrangère, et c’est le regard de l’autre, ou sa façon de contrôler leurs papiers qui enferment ces jeunes dans un groupe.
Enfin, la police est un corps armé. Et oui, on a le droit d’être exigeant vis à vis de ceux qui, pour faire respecter l’ordre, ont des moyens de coercition forts. On a le devoir d’exiger qu’ils soient irréprochables, et d’éviter les débordements. S’ils ont des états d’âmes à se sentir mal aimés, et qu’ils pensent que leur comportement est irréprochable, ils ont la liberté de changer de métier.
Ce qui m’ennuie avec cette analyse prétendument scientifique c’est qu’elle est empreinte d’un biais qui la fausse totalement : vous oublier le premier facteur de la délinquance, qui est celui de la pauvreté. En principe, n’importe quel sociologue est capable d’affirmer qu’il y a une corrélation plus qu’évidente entre pauvreté et délinquance.
Si nous reprenons les faits historiquement, nous nous retrouvons donc avec des populations qui à la fois sont parquée et se complaisent sans doute un peu, dans des ghettos délabrés, excentrés, bref assez peu mixte dans lesquels ils finissent par représenter la majorité. Souvent, j’entends dire « s’ils retournaient dans leur pays d’origine ils se rendraient compte à quel point c’est bien ici ». La différence est – et c’est encore plus vrai en région parisienne – qu’ils sont soumis tous les jours à des frustrations liées à leur incapacité à sur-consommer, et ce beaucoup plus fortement qu’au « bled ». Cette frustration est d’abord liée à un pouvoir d’achat plus faible, mais aussi à une exposition permanente à la pub, à la ville dans laquelle tout est plus beau, aux boutiques « de bourgeois » qui vendent des choses qu’ils ne peuvent pas se payer, à un président qui voyage en yatch et en jet à 180 millions, bref à la valorisation d’un système dont la réussite sociale s’appuie sur la notion de possessions et d’accumulation de biens. Au pays, tout ça n’existe pas en aussi grande proportion, donc la frustration quotidienne n’est même pas comparable.
Bref, là où je veux en venir c’est qu’on se retrouve avec des populations qui se sentent (à tort ou à raison, là n’est pas la question) marginalisée, qui tous les jours entends des blagues un peu limites, des réflexions ça et là qu’on laisse parfois passer à la télé et qui font sentir qu’ils sont différents, ont l’impression de voir leurs parents et leurs grands parents relégués à des professions qu’ils jugent dégradantes (sans toutefois se dire qu’ils peuvent eux-même en sortir, malgré de nombreux exemples de personnes issues de cités qui arrivent à la quitter à force de travail). Le problème des fauteurs de troubles, c’est aussi qu’ils sont aussi d’autant plus frustrés qu’ils veulent accéder à des niveaux de vie élevés, mais sans jouer le jeu de cet appareil étatique dont ils ont l’impression qu’il est le responsable de leur mal-être. Pour s’opposer au système, ils ne passeront pas par les circuits traditionnels qui font la réussite sociale (école, études, travail) car ce serait se conformer aux desiderata de ce Léviathan qui paradoxalement cherche à les maintenir « le nez dedans ».
Bon, mon analyse est pleine de raccourcis et j’essaie de faire très court, mais cette question mérite réellement une analyse approfondie qui ne se contente pas de facteurs pauvres ou de statistiques aussi factuelles. Nous sommes face à un problème plus complexe et je trouve que votre analyse, même si elle tente d’être motivée par l’objectivité, légitimerait presque les propos discriminants qu’on entend beaucoup aujourd’hui. Or c’est vraiment une partie importante de votre article, qui empreint de rationnalité, peut avoir les effets inverses à ceux désirés.
Ce qui m’ennuie, avec votre observation, c’est qu’elle est dépourvue de caractère scientifique, alors que l’étude, elle-même y satisfait. En effet, vous avancez, sans aucun support quelconque, des hypothèses non vérifiées, alors que le travail que je rapporte s’appuie sur une enquête menée avec des questionnaires posés à une liste de 2288 jeunes gens. Ça me paraît — pardonnez-moi — convenablement scientifique. Sans compter que la publication a été faite dans une revue reconnue.
Vous contestez par ailleurs les résultats en évoquant une causalité (la pauvreté). Une explication que l’étude a précisément traitée en comparant la criminalité à niveau socio-économique égal. Il en résulte que la sur-représentation existe à niveau social égal.
Les biais existent dans cette étude, mais ce ne sont certainement pas ceux que vous mentionnez. Je vous invite d’ailleurs à la lire pour vous en convaincre.
Oui vous avez raison, je ne m’appuie sur rien de scientifique à la différence de votre analyse. Mon propos n’est pas de minimiser votre travail, et encore moins de réfuter l’idée selon laquelle cette sur-représentation existe, puisque les données sont là. Je ne suis pas entrain de dire que ce que vous avancez est faux, mais que vous n’allez pas assez loin à mon sens, et que s’arrêter là peut être récupéré tant qu’on n’explique pas les causes ou qu’on ne tente pas de le faire. Je comprends bien que ce n’est pas forcément votre propos, mais puisque nous sommes là pour discuter, eh bien ma foi, j’ajoute mon opinion au débat !
En revanche, les hypothèses que j’avance ne sont pas uniquement le simple fruit de mon imagination, mais aussi des débuts d’analyses de plusieurs chercheurs (notamment le rapport à l’Etat).
Là où je veux en venir, c’est qu’il me semble que si votre analyse est juste, il aurait été judicieux de l’accompagner de pistes à même d’expliquer pourquoi vous arrivez à de tels résultats. Les conclusions de votre enquête ne me paraissent pas surprenantes, et elles sont de toute façon vérifiés par vos soins. En ça, vous avez tout le mérite d’apporter un argument solide. Mais une fois ces bases posées, il m’aurait semblé nécessaire d’entamer la question des causes, afin de s’expliquer pourquoi vous en arrivez à tel résultat. Les pistes que vous proposez quant au comportement de la police sont intéressantes, mais seraient sans doute encore plus pertinentes après toute cette analyse (et peut être que vous y avez déjà pensé, je n’en sais rien !)
J’ai juste été gênée d’en rester au simple constat que cette sur-représentation existe, car si c’est un fait, je trouve que le sujet est trop délicat pour s’arrêter à ces constatations, trop souvent récupérées par des esprits qui n’ont en effet pas la même rigueur scientifique.
Ah, les explications, c’est autre chose.
Ladite étude en donne quelques unes. Un article de Laurent Mucchielli en apporte d’autres, tout en soulignant un biais de l’étude de Roché.
Mais le problème est que les hypothèses explicatives n’ont pas fait l’objet de travaux dédiés. En tous les cas, l’argument de la pauvreté ne suffit pas à expliquer les différences de résultats.
Et pour ce qui est de mon travail, il s’est limité ici à la lecture des travaux d’autrui.
Merci pour le lien vers cet article, c’est passionnant. Les débuts d’analyses explicatives confirment ce que j’avais pu lire ça et là, et ajoutent quelques facteurs non négligeables (notamment la dimention psychologique qu’on a souvent tendance à délaisser me semble-t-il).
Effectivement, Mucchielli reproche à l’étude de Roché le fait qu’elle « écrase les effets de contextes locaux. » alors que l’étude menée par Lagrange qui compare les patronymes de délinquants identifiés par la police à Amiens et Mantes la Jolie/Les Mureaux montre qu’à Amiens il n’y a pas de surdélinquance de la part des jeunes issus de l’immigration africaine alors qu’elle est forte pour Mantes la Jolie/Les Mureaux.
Finalement « l’intuition » de Splashmacadam n’est pas si fausse que ça, mais ce n’est pas la pauvreté qui cause cette surdélinquance mais tout l’ensemble du contexte social de ces cités et notamment le sentiment, avéré ou imaginaire mais bien réel, d’être rejeté par la société française.
Pas sûr que les coups de menton de nos chers gouvernants et leur xénophobie assumée soit le meilleur moyen de renverser le cours des choses…
En somme, lors de sa fameuse sortie qui l’a fait clouer au pilori, E. Zemmour n’avait-il pas raison ? ( celui qui n’use pas de la langue de bois, surtout sur un tel sujet, est rare).
Non, il avait tort. Faute de s’appuyer sur des données objectives, il ne révélait guère que son préjugé.
Je crois me souvenir qu’il mentionnait des statistiques issues du monde carcéral, peut-être me trompé-je.
Vous vous trompez, car les statistiques carcérales ignorent les catégories telles que « noirs » ou « arabes ».
Concernant la population carcérale les statistiques ignorent les catégories « noirs et arabes », par contre des études montrent que la majorité de la population carcérale est « musulmane »….
Non, aucune étude ne montre ça. ce serait d’ailleurs vraiment étonnant qu’on puisse faire une telle étude. Et de façon plus générale, on ne peut pas tirer d’informations sur la délinquance à partir de données sur la population incarcérée. Déjà qu’à partir des personnes interpellées, il y a des biais, alors avec les personnes incarcérées, on multiplie les biais.
C’est beaucoup plus scientifique que ça, la phrase exacte est :
« «Pourquoi on est contrôlé 17 fois? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes, c’est comme ça, c’est un fait. »
La grande classe.
Merci à Jules de nous avoir signalé cette étude ainsi que celle de Mucchielli.
[...] que la tendance s’inverse il faut revenir aux fondamentaux, regarder la réalité en face, parler sans tabou, ne pas défendre l’indéfendable… Bref, sortir du bac à sable et du [...]
Il faudrait quand même mesurer ce que l’on dit quand on énonce quelque chose comme « l’origine est un facteur de délinquance ceteris paribus ». Car il me semble effectivement que l’origine ethnique est effectivement un facteur mentionné dans de nombreuses études (pour tout un tas de raisons) mais que si l’on mesure la contribution de chacun de ces facteurs à la délinquance, l’origine ethnique a un impact faible, au regard des variables classique: la catégorie sociale, l’âge, le sexe.
D’ailleurs, l’article de Roché (j’ai peut-être lu trop vite) me semble montrer que parmi les jeunes de quartiers défavorisés, il n’y a pas d’effet ethnique une fois neutralisé l’effet de l’origine sociale, mais que l’origine ethnique a un effet chez les autres jeunes.
Alors c’est vrai que d’un côté, on a des gens qui dénient complètement tout rôle de l’origine ethnique en disant (et j’ai entendu des professeurs de sociologie le dire) « nous savons bien que ce n’est pas l’origine social mais la classe sociale qui explique la délinquance » (parfois en citant Park, comme si des travaux réalisés dans les années 30 avaient pu donner la vérité définitive sur un phénomène tout de même évolutif ». De l’autre, on a des discours politiques du type « on nous empêche de dire que ce sont les maghrébins qui commettent des délits, mais on ne nous la fait pas à nous ». La vérité me semble être que l’origine ethnique a un rôle, mais de second ordre.
Autres statistiques ethniques à disposition : l’émission « Faites entrez l’accusé ». Dès qu’il y a détraquement psychologique et sadisme sexuel, ça se passe dans le Nord ou en Belgique et le coupable est Ch’ti ! S’il s’agit de crime crapuleux lié à l’argent, ça se passe dans le sud de la France et ça implique un Marocain !
Je plaisante bien sûr, mais c’est si vrai qu’on se demande comment les associations n’ont pas encore porté plainte contre l’émission !
Salut,
Juste pour dire que j’ai retrouvé ça par hasard (ou pas) :
http://www.maitre-eolas.fr/post/2007/03/13/566-ca-c-est-de-l-investigation
[...] parmi les délinquants, toutes choses étant égale par ailleurs? Je croyais savoir d’après ce post que c’étaient les jeunes magrébins qui étaient sur-représentés mais j’avoue que je [...]