Entretien avec Julien Dray (II) : De la publication de la note TRACFIN par la presse

13/05/2009
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Voici la suite de l’entretien que Julien Dray m’a accordé le 3 mars dernier.

Où l’on prend connaissance du jugement porté par Julien Dray sur la méthode retenue par les enquêteurs de TRACFIN, et sur la publication de cette note par l’Est Républicain.

Jules (de diner’s room) : — La deuxième chose, c’est la publication. La note a été transmise aux journalistes qui l’ont publiée eux-même — les journalistes publient ce qu’ils ont à publier, c’est le rôle de la presse. Mais la communication de la note à la presse, c’est de la violation de secret bancaire. Et cette violation a été faite par les personnes qui ont eu cette note à la main. Donc, ce peuvent être les personnes qui l’on établies ou les personnes à qui elle a été transmise. Autrement dit TRACFIN et sa hiérarchie, ou les autorités judiciaires. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une malveillance ? Vous avez des informations là-dessus ou seulement des questions ?

Julien Dray : — La note de TRACFIN est en circulation dès le départ de l’affaire. Ça j’en suis sûr. Plusieurs journalistes ont été destinataires de cette note dans les premiers jours de l’affaire sur le plan judiciaire.

Voici le chemin normal de la note : Enquêteur, directeur de l’enquête, directeur de TRACFIN, Directeur de TRACFIN, cabinet du ministre — quand même, ils regardent un peu, même s’ils n’interviennent pas —, parquet. Parquet de Paris, parquet général, parquet de Paris, ouverture de l’enquête préliminaire et transmission à la brigade financière. Dans ce chemin-là, les journalistes apparaissent lors de la séquence judiciaire ; entre le 10 décembre et le 19 décembre. Je ne sais pas d’où vient la fuite, même si je commence à avoir des éléments précis, mais je peux identifier le moment.

La publication c’est autre chose.

Il y a deux types de publications. Certains, qui ont la note, n’en font pas état directement. Plus exactement, il en font état indirectement : le Parisien, le Monde, vraisemblablement. Et puis une nouvelle étape est franchie lorsque l’Est Républicain décide de le publier. Ça, c’est autre chose.

La première chose, ce sont les dysfonctionnements de la machine qui conduisent à la transmission de la note. La publication c’est autre chose.

Jules (de diner’s room) : — J’ai vu que vous aviez engagé une action en violation du secret professionnel. Est-elle basée sur la communication de la note ?

Julien Dray : — Oui, mais pour l’instant, je n’ai pas d’information particulière.

La deuxième chose. C’est la décision de la publication par l’Est Républicain. Un autre acte, cette fois, totalement malveillant.

Jules (de diner’s room) : — Vous ne considérez pas qu’il est du devoir d’un journaliste de publier ce document quand il l’a ?

Julien Dray : — Non. Non. Pas parce que c’est de moi qu’il s’agit, mais parce que c’est un document confidentiel d’un type particulier.

Jules (de diner’s room) : — Est-ce que ce sont les conditions de publications qui vous indignent ou la publication elle-même ? La publication vous nuit, c’est certain — mais ne pensez-vous pas que si elle avait été assortie de commentaires, d’une certaine distanciation, elle aurait été conforme à ce qu’on peut attendre d’un travail journalistique ?

Julien Dray : — Non. Parce que c’est un document à charge. Ce n’est même pas un procès verbal. Vous pouvez être en colère contre la publication d’un procès verbal, mais il y figure les questions et les réponses. Cette note est un document à charge. Et la seule issue qu’on m’a laissée, c’est de me proposer de répondre à des questions la veille de la publication. Sans d’ailleurs même me communiquer la note.

Jules (de diner’s room) : — Vous ne l’avez pas à ce moment là ?

Julien Dray : — Non, elle est publiée le 14 janvier. Quand l’Est Républicain me joint début janvier, je n’ai pas la note. Une discussion est engagée par mon avocat avec le journaliste de l’Est Républicain d’où il résulte qu’il me fait savoir qu’il est en possession de la note, et qu’il souhaite une interview.

Jules (de diner’s room) : — D’accord.

Julien Dray : —La note circule partout. J’aimerais bien savoir les reproches qui me sont faits. Donc nous laissons entendre que nous pourrions être intéressés. Mais l’Est Républicain s’impatiente. Ils ont peur d’être doublés. C’est une sorte de chantage qui s’installe. Ils me disent donc que la publication sera faite le lendemain, comme l’interview. Ce que je refuse car je suis en désaccord avec ce genre de pratiques. Ils choisissent donc de publier.

Et la publication est un acte malveillant. Un acte entrepris par des journalistes — ou par une équipe de rédaction — au nom de la liberté d’informer, qui franchit une étape nouvelle : la presse dispose d’un document à l’origine incertaine, le met sur la table, et je dois répondre sur des éléments de ma vie privée ?

Si j’avais accepté de répondre, n’importe quel individu normalement constitué se serait étonné : « Quel précédent, vous, législateur, êtes en train de créer ? »

Le moment est désagréable pour moi, mais il est heureux que je n’ai pas accepté. Une instruction publique menée par la presse. Il n’y a plus de Justice, il n’y a plus rien.

Jules (de diner’s room) : — Et vous considérez que c’est une atteinte à votre présomption d’innocence ?

Julien Dray : — C’est même plus qu’une atteinte à la présomption d’innocence. Ce qu’ils ont fait est immonde. Un pouvoir — un pouvoir médiatique — s’installe au dessus de tous les pouvoirs et vous somme de vous expliquer en vous menaçant. Aucun pouvoir ne se permet de menacer et de faire un chantage. Lui, se permet de convoquer et d’exiger que vous répondiez sur des éléments dont la véracité n’est pas établie.

Car je dis aujourd’hui que la note de TRACFIN est un montage1. Je peux vous donner un exemple très simple.

On m’accuse de ne pas retirer d’argent liquide de mon compte en banque. Donc, il y a un problème. Mais, le rédacteur de la note ne peut pas ne pas savoir avec qui je vis. Il ne peut pas ne pas savoir que je suis père de famille et que j’ai trois enfants. Pour la bonne et simple raison qu’il cite dans le rapport ma belle-mère et ma belle-sœur. Donc il sait déjà qu’il y a forcément une femme et des enfants. Or, n’importe quel enquêteur commence déjà par s’intéresser à votre femme. Surtout que nous ne sommes pas en concubinage ou dans une relation cachée. C’est un mariage officiel, de plus de trente ans, avec un domicile conjugal.

Or — et voilà pourquoi j’emploie le terme « montage » à dessein — dans l’enquête, la première chose que doit faire un enquêteur, c’est d’examiner les comptes de votre femme ; ne serait-ce que pour vérifier s’il n’y a pas eu de mouvements bizarres ; si vous n’y avez pas dissimulé de l’argent. Une vérification élémentaire.

On aurait vu que madame Dray retire de l’argent liquide très régulièrement. Des sommes substantielles destinées à la vie du ménage, de la famille. Je signale qu’elle travaille, au passage.

Si dans la note, on fait état des retraits d’argent de madame Dray, on ne peut plus soupçonner Julien Dray de blanchir de l’argent. Dès lors que l’on ôte des éléments de vérité, on crée un document qui n’est pas la vérité ; et qui permet de proférer des accusations. Et c’est en ce sens là que c’est gravissime. Et c’est en ce sens là que la publication de la note de TRACFIN par un journal est encore plus grave puisqu’ils publient un montage. Et qui porte des accusations fausses que la justice aurait pu rapidement lever.

Jules (de diner’s room) : — Soit.

Julien Dray : — Voici un autre élément révélateur du montage.

Dès la deuxième page — la première a disparu — pour chaque personne ou chaque établissement concerné, figurent nom, prénom et adresse. Je suis le seul pour lequel est mentionné « adresses connues » au pluriel. Or il n’y a qu’une seule adresse ; qui est mon domicile conjugal.

La question que j’ai été tout de suite amené à me poser est la suivante : Si on ajoute un pluriel et le terme « connues », cela signifie qu’il y a des adresses inconnues.

Jules (de diner’s room) : — Je vois où vous voulez en venir.

Julien Dray : — Et le document est aussi une atteinte à ma vie privée. Parce que qu’à plusieurs reprises, des éléments de vie privée sont insidieusement soulignés, sans être dit explicitement. Tout cela n’étant là que pour jeter le doute, et faire vivre des rumeurs sans aucun fondement.

Jules (de diner’s room) : — Je n’avais pas vu qu’ils avaient commenté la note.

Julien Dray : — Est-ce que vous avez lu la lettre des journalistes de l’Est Républicain2 ?

Jules (de diner’s room) : — La lettre postérieure critiquant la rédaction ? Je pensais que vous faisiez allusion à un commentaire sur la note elle-même. Il me semblait qu’elle avait été publiée sans commentaire.

Julien Dray : —Elle est commentée par les articles de l’Est Républicain. Il y en a cinq.

Jules (de diner’s room) : — Certes, mais sans distanciation par rapport aux éléments qui y figurent. D’un autre côté, on peut s’attendre à ce que la presse demande des comptes aux élus sur la façon dont…

Julien Dray : — Mais la presse n’a pas à me demander des comptes sur ma vie privée.3

Jules (de diner’s room) : — Si vous parlez bien de votre vie privée seule.

Julien Dray : — La presse peut me demander des comptes sur l’exercice de mon mandat politique. Mais elle n’a pas à me demander si j’ai été — ou pas — à Monaco, tel jour, en vacances. C’est moi qui décide encore, non ?

Jules (de diner’s room) : — Je tenais à vous faire préciser ce point car votre propos était assez large.

Julien Dray : — La presse peut m’interroger sur mon action et mes positions en tant que responsable politique. Mais ici, elle me demande de me justifier sur mes dépenses ; sur leur utilité et leur importance. On est dans le voyeurisme le plus total, dans la violation de la vie intime, de la vie privée. Et je devrais répondre ? Ce n’est même plus la dictature de la transparence, c’est absurde. Imaginez que l’on vous demande de justifier votre choix de dépenser cent euros en cravates ou en nettoyage de moquette !

La publication se poursuivra demain.

Il est entendu que les propos publiés ici sont soumis au droit de la propriété intellectuelle. Ils ne peuvent, sauf le droit de courte citation, être reproduits sans mon autorisation — que j’accorderai volontiers — et celle de Julien Dray — qu’il faut obtenir. Si vous souhaitez le faire, je lui adresseraitoute demande en ce sens.





  1. Malgré les arguments de Julien Dray, je reste réservé sur cette analyse. Il me semble qu’une telle note n’est pas destinée à être publiée, ni à servir de preuve. Elle ne peut que fonder une investigation supplémentaire. []
  2. Il s’agit d’une lettre adressée par le SNJ — section Est Républicain — au directeur de l’Est Républicain. []
  3. De fait, l’Est Républicain a été condamné le 27 avril dernier pour atteinte à la vie privée. Mais les dommages intérêts ont été modérés : 1€. La traduction juridique de cette décision est qu’il y a bien atteinte à la vie privée, mais que celle-ci n’a pas un degré de gravité élevé. []

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2 commentaires to Entretien avec Julien Dray (II) : De la publication de la note TRACFIN par la presse

  1. Liberal le 14/05/2009 à 10 h 07 min

    Pardon de ne pas commenter sur le fond, mais dans « J’avais pas vu qu’ils avaient commenté la note. Mais je ne pensais pas qu’ils l’avaient pas assortie de commentaire », il manque des « ne » ou il y a des « pas » en trop. Du coup on comprend mal le sens de la phrase.

    • Jules le 14/05/2009 à 10 h 18 min

      Oui, problème de transcription oral –> écrit. Je corrige.

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